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La nouvelle vague du documentaire africain Imprimer E-mail

Une jeune génération de documentaristes africains bourrés de talent émerge grâce à l’initiative Africadoc. Une première collection intitulée « Lumières d’Afrique » est proposée pour diffusion aux télévisions, aux festivals et aux éditeurs de DVD.

Si le nouveau ministre français de la Culture, le cinéaste et documentariste Frédéric Mitterrand, a rendu visite en août dernier aux 21e États généraux du film documentaire de Lussas (sud-est de la France), c’était notamment pour en souligner son ouverture à l’Afrique. La « fibre africaine » du ministre est bien connue, comme en témoignent ses films Lettre d’amour en Somalie (1981) et Tunis chante et danse (1995). Il est lui-même né en Tunisie. De Lussas est sorti Africadoc, qui organise en partenariat avec l’université Gaston Berger de Saint-Louis du Sénégal une formation universitaire de bon niveau et des résidences d’écriture. Des rencontres annuelles de producteurs ont lieu afin de faciliter les coproductions Nord- Sud et, depuis 2009, un marché pour la diffusion a été créé. Une « Charte des coproductions équitables Nord/Sud» définit avec précision cette relation contractuelle (www.africadoc.net) que des télévisions européennes et africaines se mobilisent pour accompagner. Résultat : une série de films de qualité, qui proposent toujours un regard personnel, ont pu être tournés. C’est ainsi que dans Yandé Codou, la griotte de Senghor, la Sénégalaise Angèle Diabang-Brener perce avec respect l’intimité de la célèbre diva, pour comprendre cette femme à la fois forte et servante. Progressant peu à peu dans son approche, elle ménage un récit. C’est également ce que fait le Nigérien Malam Saguirou dans La Robe du temps. « Quand la société change, on dit que le temps change de robe ». À travers l’histoire d’Ousseini, jeune chef boucher de Zinder qui veut exporter de la viande à bon prix, Mallam Saguirou conjugue sa conscience politique de l'état de sa société et le travail esthétique qui lui permet de l'exprimer. Il s'affirme comme un auteur : celui qui a l’art de faire voir.

Les ateliers documentaires d’Africadoc permettent aux étudiants de présenter leur projet de film face à des professionnels. Ensuite, ils se mettent aux manettes en réalisant image, son et montage. Cela donne des films très variés. Ça vibre dans nos têtes, de Kassim Sanogo, traduit la culture rap, celle d’une communauté de jeunes qui partagent « une énergie » et cherchent à la transmettre. « Malgré la chaleur, nous gardons le sourire », chante la Mifa de Bamako, cette « famille » qui a le virus du hiphop! Boul Fallé, la voie de la lutte, de la Sénégalaise Rama Thiaw, cherche l’énergie de la lutte en documentant le mouvement de rupture qui associe le lutteur Tyson au rappeur Didier Awadi pour préparer le « sopi », le changement.

Les documentaires de ces jeunes cinéastes s’inspirent souvent de leur quotidien. La Malienne Awa Traoré a été adoptée à trois reprises, et fut enfant des rues pour échapper aux maltraitances. Pourtant, elle ne tourne pas Waliden, enfant d’autrui pour dénoncer ces pratiques, mais pour en comprendre la tradition. « En brisant mon silence, je libère la parole », conclut-elle. Cette connexion entre l’état du monde et l’intimité d’un regard, le Sénégalais Mamadou Sellou Diallo la réussit brillamment dans Le Collier et la perle. Filmant de très près la peau tendue du ventre de sa femme en fin de grossesse, il propose une saisissante méditation sur la souffrance des femmes. Togo, autopsie d’une succession, d’Augustin Talakaena, revient sur les événements tragiques consécutifs au décès du président togolais Gnassingbé Eyadéma en février 2005. Dévoilant subtilement les contradictions à l’oeuvre, il ouvre la voie au documentaire politique.

En saisissant sur le vif le vécu d’un paysan qui voudrait vendre sa récolte au meilleur prix pour pouvoir marier son fils, Pour le meilleur et pour l’oignon !, du Nigérien Sani Elhadj Magori, fait penser à une fiction, alors qu’il est résolument ancré dans le réel. On pourrait en dire autant de La Tumultueuse vie d’un déflaté que le Français Camille Plagnet a réalisé en tandem avec «Grand Z», qui a conduit la locomotive Ouaga-Abidjan durant vingt ans avant d’être « déflaté » (licencié) lors de la privatisation de la société. Poussé par la misère, «Grand Z» va kokoter (monter) une forme de mendicité bien structurée qui consiste à rendre visite à ses amis sur leur lieu de travail, sous prétexte de vouloir leur vendre quelque chose, mais en fait pour leur demander un petit soutien financier. C’est dans ces passages que cette mise en situation fonctionne étonnamment : on se croirait en plein « réel ». Et les scènes sont rythmées par un extraordinaire humour.

Il n’était pas aisé pour Gentille Assih d’aller filmer la circoncision des jeunes adultes dans le Nord-Togo. Si elle réussit cette incursion dans ce rituel, c’est qu’elle sait gérer la présence de sa caméra. Non seulement elle réalise avec Itchombi un film étonnant, mais elle soutient l’évolution de la coutume : le nettoyage des couteaux pour éviter de transmettre les maladies.

La nouvelle génération de documentaristes africains ne se fait plus seulement témoin, mais aussi interlocuteur. Leurs films nous regardent et suscitent un saisissant dialogue avec le spectateur.

Olivier Barlet

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