«Renforcer notre rôle dans la région»
Nommé en février dernier à la tête du gouvernement de São Tomé & Príncipe, Patrice Trovoada s’attelle désormais à une charge titanesque: redresser une économie sinistrée et renforcer les structures de l’État, afin d’en assurer la stabilité, dans une sous-région où le pays désire affirmer davantage sa présence. Rencontre à São Tomé, joyau méconnu d’Afrique centrale.
Portrait et entretien avec Patrice Trovoada
Continental: Quelles ont été les principales actions initiées par votre gouvernement depuis février dernier ?
> Patrice Trovoada: En un mois et demi, je me suis rendu chez tous nos partenaires africains, ceux du premier cercle, comme le Gabon, la Guinée équatoriale, le Nigeria, la Libye et l’Angola, puis en avril chez ceux du Nord, le Portugal, la France, l’Espagne, etc. Ce sera ensuite le tour de nos partenaires horizontaux émergents, comme le Brésil et probablement Singapour, l’Inde, la Malaisie, l’Indonésie, Taïwan… À partir de là, je saurai dès le mois de juin peut-être sur quels soutiens financiers nous pouvons compter. Et j’aurai jusqu’à la fin de l’année pour confirmer les intentions des uns et des autres. D’ici à cette échéance, on devrait ressentir les effets de notre action, savoir si nous sommes engagés dans la bonne direction. Ensuite, ce sera une étape de mise en place et de concrétisation de nos projets.
Quels sont les principaux dossiers que vous avez abordés avec les autorités françaises lors de votre visite à Paris ?
> Nous avons parlé de coopération dans divers domaines tels que la formation, la communication, la francophonie, la protection des ressources. Nous avons abordé les questions de sécurité et de paix dans le golfe de Guinée où la France est très présente militairement, notamment au Gabon. Nous discuterons de ce dossier avec l’Europe, mais nous savons que nous devions également en parler avec la France. C’est à elle de voir si elle veut être plus audacieuse en matière de coopération avec l’Afrique et de définir ce qu’elle veut en fonction de ses intérêts.
Les gisements de pétrole étant présents au large de São Tomé & Príncipe, quand pensez-vous démarrer son exploitation et comment l’État envisage- t-il la gestion de cette manne pétrolière ?
> Je pense que l’exploitation peut débuter dans six ans minimum, même si un délai de huit ans me paraît plus raisonnable. Tout le problème des compagnies pétrolières aujourd’hui est qu’il n’y a pas de plateforme ni de bateau de forage disponibles. S’agissant par exemple des blocs 2 et 4 de São Tomé, Chevron Texaco a réservé du matériel qui sera disponible au plus tôt fin 2009- début 2010. Quant aux retombées, il faut savoir que les revenus issus du pétrole ne vont pas booster l’économie. Au contraire, ils vont la dénaturer si nous ne nous préparons pas à pouvoir vivre et cohabiter avec, car São Tomé & Príncipe n’a pas la capacité d’absorber autant d’argent. Le pays est trop petit et ne dispose pas d’une administration capable de gérer un éventail de projets associés à cette disponibilité de fonds. En un an de revenus pétroliers, il est clair que nous disposerons de suffisamment de fonds pour mettre en place les infrastructures du pays pour dix ans, voire quinze ans.
Comment définiriez-vous la place que São Tomé peut stratégiquement occuper dans le golfe de Guinée ?
> Une place centrale. Nous pouvons y développer un port d’éclatement pour certains pays émergents, comme le Brésil, par exemple, qui aujourd’hui exporte énormément et qui pourrait utiliser São Tomé pour distribuer ses produits. Nous pourrions ainsi devenir une zone franche de réexportation ainsi qu’une zone commerciale. Nous pouvons aussi agir dans le secteur du pétrole. Toutes les raffineries sont obsolètes aujourd’hui en Afrique. Or, une raffinerie de la dernière génération doit raffiner au moins 200 000 à 250000 barils par jour. Par conséquent, une raffinerie centrale qui puisse prendre 20000 barils à raffiner par-ci, 40 000 barils à raffiner par-là, cela devient intéressant pour les compagnies pétrolières. Pour tout ce qui est de la réexportation de services liée à l’industrie pétrolière, je pense que São Tomé est bien positionné. D’autres opportunités existent en matière de services et de fourniture de produits aux bateaux de pêche de la sous-région.
En attendant, comment sortir de la logique de dépendance à l’égard de l’aide extérieure ?
> Une des façons de ne pas trop dépendre de l’aide internationale, c’est d’arriver à créer des fonds souverains dans le golfe de Guinée. Des pays du golfe comme la Guinée équatoriale ou le Nigeria sont aujourd’hui très liquides. Il est important de créer à São Tomé cette culture de fonds souverains pour penser à l’après-pétrole, à l’intégration, et utiliser les excès de liquidité qui existent dans plusieurs États qui nous sont proches, notamment au Moyen-Orient. Grâce à ces excès de liquidité, nous pourrions développer un peu plus vite nos pays dans une logique économique claire de rentabilité qui est celle de la capitalisation. Les fonds souverains peuvent nous aider à construire les aéroports, ports, hôtels… dont nous avons besoin. Le retour sur investissement peut être moins spéculatif qu’ailleurs, mais cela permettrait tout au moins de rentabiliser l’argent, de le placer et de construire nos économies. Nous avons en Afrique la Libyan African Portofolio, qui est un Equity Fund (Fonds d’investissement) libyen, doté de 8 milliards de dollars. Il y a aussi des fonds qataris, koweïtiens. Je pense qu’il faut évoluer dans cette direction. L’Angola peut parfaitement avoir un fonds souverain, tout comme le Gabon ou le Nigeria.
Cette vision du développement pour l’Afrique prend-elle en compte la réalité présente, les freins, les contraintes internes et les rapports de force avec le monde extérieur ?
> Il faut inspirer de la confiance, garantir la sécurité de ces investissements. Il faut plaider auprès de tous ces partenaires potentiels pour qu’ils comprennent que c’est dans leur intérêt. Aujourd’hui, les seuls pays qui bénéficient relativement de l’entrée de ces fonds sont ceux du Maghreb à cause de la proximité culturelle. Il y a aussi d’autres États reconnus politiquement stables et proches économiquement et culturellement, comme l’île Maurice. Mais il faut que tout cela évolue et que nous-mêmes, en tant que pays africains subsahariens, nous y croyions et y participions.
Propos recueillis par Laure BigourdChef de file de l’opposition de l’archipel de São Tomé & Príncipe, Patrice Trovoada a pris les rênes d’un gouvernement de cohabitation il y a quatre mois. Ce mariage de raison avec le président Fradique de Menezes fait figure d’alliance de la dernière chance pour extraire le pays du marasme.

Homme de terrain, Patrice Trovoada n'hésite
pas à multiplier les déplacements et à aller à
la rencontre des Santoméens
Dans les rues de São Tomé, on ne parle que de Patrice Trovoada. Tous les espoirs de ses concitoyens sont dirigés vers lui. «Le pays sera foutu s’il n’y arrive pas», entendon dans les conversations. Ou encore: «Avec lui, ça passera ou ça cassera». Même le chef de l’État, Fradique de Menezes, concède timidement: «Il se peut que ce soit le Premier ministre de la dernière chance.» Il faut dire que le pays, livré à de multiples turbulences politiques, se débat depuis quelques années dans un climat socio-économique difficile. La tâche ne s’annonce pas aisée pour Patrice Trovoada, 46 ans, figure emblématique de l’opposition et candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2006. Mais l’homme a des atouts. Il peut surfer sur la vague d’espoir qui déferle sur l’île depuis sa nomination, mais aussi s’appuyer sur la renommée de son père, l’ex-président Miguel Trovoada (1991-2001), très respecté à São Tomé comme à l’extérieur du pays pour avoir libéré l’île, instauré le multipartisme et la démocratie. Miguel Trovoada est un ancien chef d’État à l’assise politique hors du commun, dont la présence sur l’archipel rassure et donne du crédit à l’action du nouveau gouvernement. « Personnellement, je n’aime pas le nouveau Premier ministre, mais c’est le fils de Miguel Trovoada, alors j’ai confiance», commente Luis, un habitant de São Tomé. Enfin, le nouveau chef du gouvernement et ancien homme d’affaires peut utiliser, avec une grande habileté, son important carnet d’adresses pour convaincre les «pays amis» de contribuer à «l’effort national» de redressement d’une économie en quête urgente de fonds et d’investissements. « Il connaît beaucoup de monde, il faut qu’il en fasse profiter son pays », pense Lucia, employée dans un hôtel.
Couché tard, levé tôt, voire très tôt, au bureau dès potron-minet, avec un agenda chargé et l’oeil sur tout, Patrice Trovoada est sur tous les fronts, donnant ainsi l’exemple à ses douze ministres. Homme de terrain, il n’hésite pas à quitter ses bureaux pour aller vérifier par lui-même à Contador comment régler le problème de la seule centrale hydraulique du pays. Le style du personnage ? «Bouger et le faire voir pour donner une dynamique à l’action gouvernementale», commente un de ses proches. Et surtout avoir réponse à tout. On lui reproche de trop voyager? Il répond que les caisses sont vides et qu’il faut bien trouver de l’argent quelque part. On critique son accent quand il parle portugais ? Il rétorque en évoquant ses années d’expérience passées en France. Lorsqu’on lui reproche de ne pas être «assez africain », il se contente de rire aux éclats.
Malgré ses qualités et ses compétences, le temps est toutefois compté pour le leader de l’Action démocratique indépendante (ADI). Il faut faire vite, très vite, ses compatriotes étant plus que jamais impatients. «En Europe, la période d’état de grâce pour un nouveau gouvernement est de cent jours. Ici, ce n’est même pas les cent premières heures, car on est tellement sous pression qu’on veut que les choses changent du jour au lendemain», reconnaît Miguel Trovoada. Conscient de cet ultimatum, Patrice Trovoada avoue se donner jusqu’à la fin de l’année pour apporter aux Santoméens les premiers signes d’un vrai changement.
L.BRetrouvez l'intégralité du dossier São Tomé & Príncipe dans le numéro 71 de Continental
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