Déjà confrontée à une instabilité politique chronique depuis les années 90, la Guinée-Bissau est devenue la plaque tournante d’un important trafic de drogue, préjudiciable à tous les processus de réforme de ce pays également englué dans une situation économique précaire.

Les saisies de cocaïne se multiplient, notamment dans l'archipel des Bijagos
En ce début du mois de mars, Bissau, la capitale de cette excolonie portugaise coincée entre le Sénégal, la Guinée Conakry et la minuscule Gambie, suffoque sous la moiteur. L’air est rare, le soleil accablant et l’humidité, qui suinte de partout, imprègne fortement l’atmosphère. La nuit venue, c’est le calvaire. Les rues de la ville aux vieilles bâtisses coloniales sont plongées dans l’obscurité, faute d’éclairage public. Seuls quelques privilégiés et les rares hôtels, disposant de groupes électrogènes, peuvent soutenir la féroce bataille que leur livre, la nuit tombée, la nuée de moustiques hargneux qui prend possession de la capitale. Mais Bissau, oubliée du ciel et de la communauté internationale depuis des années, cultive un surprenant paradoxe: alors que tout semble manquer, que la misère se lit sur les visages des enfants, on y trouve pourtant le plus grand nombre de grosses cylindrées au mètre carré dans la sousrégion. Un tour en ville suffit pour assister à un spectacle quasi surréaliste de Hummer, Cayenne, X5 et autres Mercedes 4x4 roulant sur des routes complètement défoncées. Des voitures de luxe dont les moins chères ne coûtent pas moins d’une trentaine de millions de francs CFA, souvent pilotées par de charmantes jeunes femmes et se livrant à un véritable rodéo. «Ne cherchez pas, c’est l’argent de la drogue que vous avez sous les yeux», nous confie Joao, la trentaine bien entamée et grand amateur de la bière Cristal qui coule à flots quotidiennement dans un pays où le salaire moyen d’un fonctionnaire ne dépasse guère 30 000 francs CFA. De quoi se payer à peine deux sacs de riz.
«Le trafic de drogue risque de déstabiliser le nouveau processus
de démocratie de la Guinée-Bissau et de saper le principe de l’État de droit.»
L’argent de la drogue est également visible dans les constructions somptueuses qui commencent à pousser dans certains quartiers, au-dessus d’un univers de tôles rouillées, couvrant des demeures délabrées sans électricité et sans eau potable où s’entassent des dizaines de gens démunis de tout. Aux dires de Joao, l’amiral José Amerido Bubo Na Tchuto est en train de se faire bâtir un véritable palace de près de 500 millions de francs CFA. Le nom de ce haut dignitaire du régime et commandant de la marine est constamment cité par la rumeur publique.

Martinho Dafa Cabi, Premier ministre
bissau-guinéen (g.), lors de la Conférence
internationale de Lisbonne
Cet officier supérieur, dont les proches roulent en 4x4, semble n’en faire qu’à sa tête. «Il se fiche royalement du chef d’état-major général des forces armées, le général Batista Tagm Na Wai, qui n’a d’ailleurs aucune autorité sur lui», affirme Joao. Il faut dire que le nom du commandant de la marine a défrayé la chronique il y a quelques mois, à la suite des menaces qu’il avait proférées contre Albert Dabo, correspondant de la BBC et de l’Agence panafricaine de presse. Le journaliste avait même été obligé d’abandonner sa maison et de se fondre dans la clandestinité. Notre confrère Alain Yoro Ballo, correspondant de l’Agence France-Presse (AFP) et de Radio France internationale (RFI), a été confronté aux mêmes menaces physiques. Il avait réalisé une série de reportages sur le trafic de drogue en révélant notamment qu’une partie des quelque 670 kilos de cocaïne, saisis par la police sur deux Colombiens dans l’archipel des Bijagos, avait mystérieusement disparu. Son domicile a reçu la visite, en son absence, d’hommes en uniformes fortement armés qui ont emporté tout son équipement professionnel, sa caméra, des cassettes, deux clés USB, ses téléphones mobiles, son ordinateur portable et de l’argent. Par mesure de sécurité, il s’est mis à l’abri le même jour avant de s’exiler en France. Tout comme Mario Sa Gomez, un membre réputé de la société civile. Ce militant d’une organisation de défense des droits de l’homme avait fait l’objet de menaces de mort et avait dû se réfugier durant plusieurs semaines au Bureau d’appui des Nations unies pour la consolidation de la paix.
C’est un truisme que d’affirmer aujourd’hui que les forces de défense et de sécurité bissau-guinéennes sont fortement impliquées dans le trafic de drogue dans ce pays devenu une plaque tournante en Afrique de l’Ouest. Explication d’un opérateur économique sénégalais, installé en Guinée-Bissau depuis une dizaine d’années: «Les militaires sont pauvres et mal payés. D’ailleurs, seuls les officiers reçoivent régulièrement leurs maigres soldes. Les soldats du rang se débrouillent comme ils peuvent. Enfin, toute la hiérarchie militaire est plus ou moins dans ce business-là.»
Dans le rapport qu’il a présenté le 20 septembre dernier au Conseil de sécurité, le Secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon prévenait : «Le trafic de drogue risque de déstabiliser le nouveau processus de démocratie de la Guinée-Bissau, d’encourager le crime organisé et de saper le principe de l’État de droit.» Le nouveau Premier ministre bissauguinéen, Martinho Dafa Cabi, en poste depuis seulement un an, est parfaitement conscient du danger. Le 20 février dernier, il a soumis à la deuxième session de la Commission de consolidation de la paix en Guinée- Bissau, qui se tenait à New York, un plan de lutte contre le trafic de drogue qui, selon lui, «compromet gravement les efforts du pays ».
Le pays a besoin d’une assistance financière évaluée à 19 millions de dollars pour exécuter ce plan de lutte contre la drogue, sur une période de trois ans. Pour l’heure, il ne dispose que d’un seul et unique bateau chargé de patrouiller autour de la centaine d’îlots que compte la Guinée-Bissau, et de quatre cars dont deux sont… en panne. Une véritable gageure. Soucieux du fait que «l’armée constitue un fardeau national», le gouvernement a mis au point un document stratégique pour la restructuration et la modernisation du secteur de la sécurité et de la défense. Il envisage de transformer les forces de défense et de sécurité en agents de stabilité interne et de sécurité externe, et d’en réduire de moitié les effectifs jugés pléthoriques et vieillissants (certains vétérans de la guerre de libération nationale sont encore en activité). «Il faut offrir une retraite digne aux militaires afin d’éviter qu’ils ne deviennent des rebelles», a notamment préconisé le chef d’état-major, le général Tagm Na Wai. Quand l’on sait que les militaires bissau-guinéens sont intervenus à deux reprises sur la scène politique pour prendre le pouvoir en 1999 et en 2003, on ne peut que prendre très au sérieux cette déclaration qui a valeur d’avertissement. Déjà en marsavril 2007, lorsqu’a éclaté la grave crise politique qui a emporté le gouvernement de l’ex-Premier ministre Aristides Gomez, qui vient de créer son propre parti politique, ils avaient donné de la voix. Dans un pays où le spectre de l’explosion est toujours présent, les réformes engagées par le gouvernement du Premier ministre Martinho Dafa Cabi risquent de susciter de nouvelles tensions.
Biram Gassama envoyé spécial à Bissau
En mai 2007, le gouvernement a courageusement lancé deux plans d’urgence, respectivement contre la corruption et le trafic de drogue. Il a réuni, à cet effet, la Conférence internationale de Lisbonne, au Portugal, sur le trafic de drogue en Guinée-Bissau, visant à mobiliser des ressources. Il n’a pu récolter que trois millions de dollars américains, offerts par le pays hôte. Un an après, les résultats sont plutôt maigres. Les contributions n’ont guère suivi. Les principaux bailleurs de fonds n’ont malheureusement pas respecté leurs engagements. Le Nigérian Shola Omoregie, qui vient de céder à l’Algérien Saïd Djinnit son poste de chef du Bureau d’appui des Nations unies pour la consolidation de la paix, ne cache pas son amertume: «Nous faisons face à une crise complexe dont le règlement demeure malheureusement sous-financé.»
Comment concilier la réforme du secteur de la sécurité et de la défense avec la lutte contre le trafic de drogue ? Surtout à l’heure de la réforme de la justice et de la consolidation de l’État de droit dans un pays ne disposant pas de ressources propres? Tel est aujourd’hui le terrible dilemme auquel est confronté le chef du gouvernement. Mais pour l’heure, Dafa Cabi a bien d’autres soucis à se faire. Lâché par sa propre famille politique, le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert (PAIGC), dont la direction lui a infligé un blâme pour «indiscipline caractérisée», il fait désormais l’objet d’une virulente contestation de la part de l’opposition. Ce pays qui peine à retrouver la stabilité depuis plus d’une décennie se dirige-t-il vers une nouvelle grave crise politique ? B. G.
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