«Je suis fier d’être l’artisan d’une nouvelle Côte d’Ivoire»
Cette fois, ça y est: la date de l’élection présidentielle est fixée au 30 novembre prochain. Deux fois reporté en raison de la situation de crise à laquelle le pays est confronté depuis septembre 2002, ce scrutin sera l’ultime étape d’un processus de paix et de réconciliation consacré en mars 2007 par les Accords de Ouagadougou. Alors que toutes les énergies nationales sont sollicitées pour la restauration d’une Côte d’Ivoire normalisée et apaisée, nous avons rencontré le chef de l’État, Laurent Gbagbo, pour un «contact total» où la spontanéité du propos se mêle à l’exercice formel de l’interview. Une incursion, à travers les mots du numéro un ivoirien, au coeur d’un pays en phase de guérison et en quête de renaissance.
Extraits
Continental : Vous avez été confronté à une rébellion armée dont le leader, Guillaume Soro, est devenu aujourd’hui votre Premier ministre après la signature des Accords de paix de Ouagadougou le 4 mars 2007. Comment se déroule la cohabitation ?
> Laurent Gbagbo: Le terme de cohabitation a un sens bien précis. Il implique deux légitimités électorales, celle du président de la République et celle du Parlement. Ici, il s’agit d’arrangement politique pour parvenir à la paix dans un pays qui a connu une guerre civile. Si l’on s’en tenait à mes sentiments personnels et mes humeurs, ma colère serait sans limite à l’égard d’une personne qui a pris les armes contre moi. Mais si l’on considère l’intérêt de la Côte d’Ivoire, ce qui compte, c’est de sortir de la crise. La paix coûte cher, et il faut en payer le prix. Parce que c’est la voie qui mène à la paix, j’accepte donc le dialogue avec celui qui a pris les armes. Le parcours n’est pas terminé. Il le sera le jour où l’on aura définitivement clos le chapitre des élections.
Un an après les Accords de Ouagadougou, pensez-vous que le plus dur est désormais derrière vous ?
> C’est sûr. Quels que soient les commentaires des divers acteurs politiques ivoiriens, nous faisons tous ce même constat. Nous venons de loin. Aujourd’hui, on ne parle plus de développement de la guerre, de ligne de front ou de zone de confiance. On parle des élections (scrutin présidentiel le 30 novembre 2008, ndlr), et le vocabulaire que nous utilisons indique que nous entrons dans une période de paix. Mais quand on a traversé cinq années marquées par la défiance, il faut préparer ces élections dans des conditions particulières, en tenant compte d’un contexte marqué par des peurs, et de l’expression des diverses sensibilités. Malgré les pinaillages, l’essentiel est d’avancer vers ces élections. Appliquons pleinement l’accord de Ouagadougou, car il n’est pas bon de prolonger la situation actuelle.
La ville de Yamoussoukro est en plein chantier. Une manière de parachever ce qui a été engagé par feu le président Houphouët-Boigny. Les grands travaux s’accélèrent dans la nouvelle capitale politique au moment où se confirme la normalisation de la vie politique. Est-ce une façon de marquer un nouveau départ pour le pays ?
> Pour rester dans les symboles, je dirai que c’est la résurrection de la Côte d’Ivoire (l’interview a eu lieu à Pâques, ndlr). Une Côte d’Ivoire est en train de mourir, accompagnons-la… et une autre est en train de naître. Je suis fier d’être l’artisan de ce changement. C’est à la fois un changement de régime, de mentalités et de philosophie.
Vous disiez avant cet entretien: «On ne peut aller au paradis sans mourir.» Que signifie cette phrase ?
> Disant cela, je pensais aux hommes politiques qui, en Côte d’Ivoire mais aussi dans nombre de démocraties nouvelles, veulent devenir chefs d’État sans passer par les élections. Cela est inimaginable. On ne peut pas être assis à côté de Dieu le Père si l’on n’est pas mort au préalable. On ne peut pas éviter ce chemin. Dans la Bible, rares sont ceux qui sont allés au paradis sans mourir: Jésus, et peut-être Élie. Pour être président dans un état moderne, il faut passer par les élections. Je suis très surpris de voir que certains pratiquent des danses de sorciers quand il s’agit d’aller aux élections. Si on ne veut pas y aller, on s’assoit dans un coin et on se contente de jouer les technocrates. Les élections sont la seule voie pour accéder au pouvoir. Tant que l’on n’aura pas compris cela, on prépare d’autres crises pour l’Afrique.
Que vous inspire aujourd’hui le terme de l’ivoirité qui a pollué l’histoire récente de la Côte d’Ivoire ?
> Cela ne me concerne pas. C’est l’affaire de ceux qui ont lancé et appliqué ce concept sur lequel d’autres ont disserté, surtout à l’étranger, sans vraiment le comprendre. Cela m’a beaucoup amusé, car nous, nous avons combattu ce concept parce qu’il ne s’appliquait pas seulement aux non-Ivoiriens. À l’intérieur même de la Côte d’Ivoire, il y avait une espèce d’ivoirité caractérisée par un pouvoir présidentiel qui agissait comme une monarchie. Il fallait tourner le dos à tout cela… Je suis fier d’être le représentant d’un régime sous lequel tout le monde pourra se présenter aux élections. Il y a un adage qui dit «plus on est de fous, plus on rit», et je crois qu’on va beaucoup rire!
Après cinq ans de crise, peut-on dire que la Côte d’Ivoire a conservé son statut de «poumon économique» ?
> Certainement. La Côte d’Ivoire est toujours le poumon économique de l’Afrique de l’Ouest. Mais je ne peux en dire plus, parce que je suis toujours impliqué.
Les pays qui s’étaient détournés d’Abidjan pour leurs transactions commerciales sont-ils revenus à leurs habitudes antérieures ?
> Oui. Le port d’Abidjan a été conçu au XIXe siècle par des Français qui ont combiné l’étude du port et celle du chemin de fer appelé alors la régie Abidjan- Niger. Ainsi, ce port a été créé non pas seulement pour la Côte d’Ivoire mais au service de l’ensemble de l’hinterland (Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Niger). C’est le port naturel pour desservir ces régions-là. Ce n’est pas moi qui ai écrit l’Histoire. C’est la loi de la géographie. Les historiens disent que c’est la géographie qui fait l’Histoire. La crise que nous avons connue n’a pas changé grand-chose, mais ce fut un bon test. Il faut travailler pour que la situation soit totalement rétablie.
La crise politico-militaire a été aussi marquée par des tensions entre votre pays et la France. En décembre 2007, vous avez rencontré le président français Nicolas Sarkozy, lors du sommet Afrique-Europe à Lisbonne. Quelle était la teneur de cet entretien ?
> Nous avons préféré que cet entretien se déroule loin des caméras et des micros. Cela ne regarde donc personne. Je ne comprends pas les commentaires et les polémiques à ce sujet.
On peut comprendre l’intérêt de l’opinion à l’égard de cet entretien quand on sait que le torchon brûlait entre Paris et Abidjan…
> Mais le torchon ne brûle pas. Je veux dire que c’était entre Jacques Chirac et Laurent Gbagbo que le torchon brûlait.
Peut-on parler de relations nouvelles avec Paris après l’élection de Sarkozy ?
> Voilà, vous avez tout compris!
Quelle réflexion vous inspire le durcissement de la politique d’immigration en France ? Pour les Européens se rendant en Afrique, le visa est une simple formalité, alors qu’il s’agit d’un parcours du combattant pour les Africains qui désirent voyager en France.
> Oui, je suis attentif à tout cela. Cette situation relève autant de la responsabilité des chefs d’État africains que des dirigeants des pays occidentaux. J’ai entendu plusieurs hommes politiques français, de gauche comme de droite, depuis les années 80 parler de cette question. J’ai entendu le socialiste Michel Rocard dire que la France ne pouvait pas accueillir toute la misère du monde; j’ai écouté Jacques Chirac… J’ai vu agir Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur, et aussi Jean-Pierre Chevènement. Certainement que la situation de leur pays leur dicte d’agir et de parler comme ils l’ont fait. Mais ce qui m’importe, c’est de savoir ce que nous, nous faisons dans un tel contexte. C’est une question que les Africains ne se posent jamais.
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Propos recueillis par Christiane Reveno Liatis Valette.
Direction et coordination: Francis Laloupo,
assisté de Stéphanie Hartmann.
Avec l’aimable concours de 3ATelesud
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