La publication, par un magazine dakarois, de photos d’un présumé mariage homosexuel a provoqué une vague d’homophobie dans le pays. Alioune Tine, président de la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme (Raddho), une ONG basée à Dakar, analyse ce phénomène de société.
Continental: Comment expliquez-vous cette récente vague d’homophobie ?
> Alioune Tine: Toute cette agitation relève d’une vaste hypocrisie. Les homosexuels existent depuis longtemps et sont généralement très discrets. Mais, même ceux qui s’assument sans complexe sont bien intégrés dans la société. Au point qu’on leur affecte un statut particulier, par exemple celui de jouer les maîtres de cérémonie lors de grandes fêtes familiales, comme les baptêmes ou les décès. Ils gravitent aussi autour de grandes personnalités du tout-Dakar et sont légion dans le milieu de la mode. C’est un secret de Polichinelle que la plupart des grands couturiers sont homosexuels. Enfin, il se pratique dans certains quartiers populaires de Dakar, un « mariage homosexuel symbolique», accompagné de chants et de danses. C’est un spectacle qui amuse plutôt les gens. Mais depuis quelque temps, des groupuscules fondamentalistes –très minoritaires– aux ambitions politiques non avouées, font montre d’un activisme débridé doublé d’une incroyable démagogie pour tenter de mobiliser l’opinion contre les homosexuels, en s’appuyant sur des médias peu scrupuleux.
Vous pensez à l’article publié en février dernier par le magazine people Icône qui a été à l’origine de cette affaire ?
> Effectivement. C’est d’autant plus pervers que des homosexuels sont aussi présents dans la presse. Mais les médias vendent sans état d’âme tout et n’importe quoi. Sur ce plan, la presse traverse une véritable crise. Le public raffole de tout ce qui est graveleux. Les numéros du magazine en question se sont ainsi arrachés comme des petits pains. Témoin, un autre mensuel de Dakar, a révélé récemment une affaire licencieuse dans laquelle aurait été impliqué un milliardaire blanc. Cent mille exemplaires ont été vendus. Un record absolu au Sénégal.
Les politiques sont restés discrets sur cette montée d’homophobie. Pourquoi ?
> D’abord parce qu’au Sénégal, les homosexuels se trouvent dans toutes les catégories sociales. Ensuite parce que la pression religieuse est extrêmement forte. Si l’État a réprimé la marche des fondamentalistes, il s’est abstenu de prendre ouvertement position. À l’Assemblée nationale, les députés les plus loquaces sur le sujet sont tous homophobes. Sinon, dans la très grande majorité, c’était motus et bouche cousue. Seules les organisations de défense des droits humains ont vivement réagi et exprimé leur indignation.
Même discrétion du côté des dignitaires des grandes confréries religieuses…
> Au Sénégal, je le répète, l’homosexualité touche toutes les catégories sociales et à tous les échelons, y compris les religieux. C’est la raison pour laquelle il est très difficile d’appeler à la réprimer. En outre, pour l’essentiel, les homosexuels se connaissent parfaitement entre eux. Et certains n’hésitent pas à utiliser le chantage en menaçant de faire des révélations sur telle ou telle personnalité publique, quand ils sentent une trop forte pression monter autour d’eux. D’où une relative clémence de la justice à leur égard.
La législation est pourtant très sévère, considérant l’homosexualité comme un crime pouvant être puni de cinq années d’emprisonnement et de 100000 à 1500000 FCFA d’amendes. La loi est-elle réellement appliquée ?
> Bien sûr que non. Il y a en réalité une vraie tolérance vis-à-vis de l’homosexualité. La loi est d’ailleurs entourée, probablement à dessein, d’un flou artistique puisqu’elle ne parle pas d’homosexualité, mais d’actes contre-nature dont elle se garde bien de donner une définition précise. Tout simplement parce qu’il y a encore beaucoup de tabous concernant le sexe en général. Cette loi est en contradiction totale avec certaines conventions internationales signées par le gouvernement. C’est l’un des arguments forts du combat mené par la Raddho, qui n’a de cesse de rappeler que le Sénégal est un État laïc avec une Constitution qui protège les libertés collectives et individuelles. Qu’il a en outre souscrit à des conventions internationales comme le pacte relatif aux droits civils et politiques, entré en vigueur depuis 1978 et qui stipule, en son article 17, que «nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires ou illégales dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d’atteintes illégales à son honneur et à sa réputation». Or les relations homosexuelles sont d’ordre strictement privé. La législation sénégalaise bafoue aussi les dispositions de la charte africaine des droits de l’homme et des peuples qui précise que «toutes les personnes bénéficient d’une totale égalité devant la loi».
Y a-t-il une augmentation du nombre des homosexuels, ce qui pourrait expliquer cette montée de l’homophobie ?
> C’est indéniable que les homosexuels sont de plus en plus nombreux dans le pays. Un phénomène qui s’explique par le développement du tourisme et la paupérisation galopante. Deux facteurs qui engendrent la prostitution dont la prostitution homosexuelle. Ainsi, pour survivre, beaucoup d’hommes et de femmes vendent leurs corps auprès de riches touristes occidentaux. Mais le phénomène n’est pas nouveau. Le fond du problème, c’est qu’en Afrique tout ce qui se rapporte au sexe fait des vagues. Souvenez-vous déjà de l’affaire Gouddi Town, en septembre dernier. Des danseuses avaient été poursuivies en justice pour avoir exécuté des danses érotiques dans une villa privée à Dakar. Alors qu’au Sénégal, les danses érotiques font partie de la vie de tous les jours. Une affaire qui avait déjà été montée en épingle par les mêmes groupuscules fondamentalistes. Et, comme malheureusement l’État est faible, il cède à la moindre pression populaire.
Propos recueillis par Valentin Hodonou
© Continental - Magazine Africain d'informations et d'actualités
Création et référencement du site www.continentalmag.com par EANET