Professeur agrégée de lettres, aujourd’hui à la retraite, Odile Tobner n’avance pas masquée. La plume tranchante, elle vient de publier Du racisme français, quatre siècles de négrophobie. La présidente de l’association Survie montre que les propos racistes des personnalités politico-médiatiques en France, loin d’être des dérapages, s’inscrivent dans une tradition philosophique ancestrale.
Continental : Qu’est-ce qui justifie l’opportunité d’un livre sur le racisme en France ?
> Odile Tobner: Ce que je lis et j’entends dans les médias me scandalise. On traite le racisme comme un fait anodin et ceux qui profèrent des propos racistes n’osent pas les assumer. Georges Frêche, Alain Finkielkraut, Pascal Sevran… (les deux premiers jugent qu’il y a trop de Noirs dans l’équipe française de football et le dernier croit que « la bite des Noirs est responsable de la famine en Afrique», ndlr), par exemple, n’ont pas le courage d’un Le Pen, et nient être des racistes!
Vous décrivez un certain type de racisme qui est spécifiquement français. Quel est-il ?
> La France est le seul pays qui entretient des relations très étroites avec ses ex-colonies et où il y a peu de Noirs dans les différentes sphères du pouvoir. La France est très paternaliste, méprisante, et aujourd’hui encore, elle exerce une domination sur Mayotte, la Nouvelle-Calédonie, les Caraïbes et elle contrôle nombre de pays africains à travers la présence de bases militaires et la mainmise sur le franc CFA. Ce qui est spécifique dans le racisme français, c’est qu’il se nie lui-même, n’est pas assumé, ce qui rend difficile le combat antiraciste. On assiste à une banalisation du mal lorsque des personnalités respectables comme Jack Lang, Bertrand Delanoë volent au secours de Pascal Sevran en arguant que ses propos ne peuvent être qualifiés de racistes parce qu’il n’est pas raciste! Contrairement à l’Angleterre où il y a une opinion publique qui sanctionne et disqualifie tout auteur de propos racistes, chez nous, il est absous.
Vous expliquez que le racisme contemporain trouve ses racines dans l’histoire, les écrits littéraires et dans les grandes figures de la vie politique…
> Tout à fait. L’histoire française, telle qu’on la raconte en général, c’est de la légende dorée. Prenez quelqu’un comme Montesquieu, écrivain et philosophe français du siècle des Lumières. Auteur de L’Esprit des lois et théoricien de la séparation des pouvoirs, il a été un grand défenseur des libertés de ses concitoyens, mais sur l’esclavage, voilà ce qu’il écrit: «On ne peut pas se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être sage ait mis une âme, surtout bonne, dans un corps tout noir.» Il existe pourtant des gens qui s’échinent à montrer que ces propos sont ironiques. Ce qui, évidemment est faux! De Jules Ferry, tout le monde sait qu’il est le père de l’école républicaine et laïque, mais on évoque rarement celui qui considère qu’il existe des races supérieures qui ont «le devoir de civiliser les races inférieures». Il y a beaucoup d’intellectuels traversés par de pareilles contradictions, qui affichent clairement leur mépris vis-à-vis des populations à coloniser et qui défendaient les intérêts de lobbies capitalistes. Mais franchement, la civilisation par la colonisation, le salut par l’esclavage, quelle grossièreté! Aujourd’hui encore, toutes les puissances disent qu’elles veulent aider l’Afrique à se développer, mais la réalité est différente et on a affaire à du mensonge. C’est aussi du mensonge que de laisser croire que c’est la Révolution française qui a aboli l’esclavage. Aimé Césaire a montré dans son livre La Révolution française et la question coloniale qu’au cours des premiers débats, la Convention a refusé la liberté et l’égalité aux esclaves et ces derniers se sont donc libérés en se révoltant à Saint-Domingue.
«Tant qu’on n’assumera pas ce qu’il y a de raciste dans notre culture,
il restera toujours quelque chose de confus dans l’inconscient collectif
et rien ne changera fondamentalement.»
Que répondez-vous à ceux qui estiment que le « crime contre l’humanité » est une notion moderne qui ne saurait rendre compte de faits anciens, comme l’esclavage ?
> C’est complètement ridicule ! Et c’est vrai que ceux qui ont essayé de montrer la barbarie qu’ont représenté l’esclavage et la colonisation ont été violemment critiqués. Les livres de Rosa Amelia Plumelle-Uribe (La Férocité blanche) et de Claude Ribbe (Le Crime de Napoléon) ont été ostracisés dans les médias parce qu’ils ont osé mettre en évidence l’extrême cruauté de l’esclavage qui s’explique par le fait que les Noirs étaient exclus de l’humanité, donc on pouvait leur faire n’importe quoi. Vouloir banaliser ces faits en parlant de notions modernes, c’est encore une tentative de mentir sur ce qui s’est passé et c’est très malsain. On est aussi dans le même registre de banalisation du mal lorsque des auteurs tentent de renvoyer la spécificité de l’esclavage occidental à une question d’ordre général. Bien sûr, il y a eu divers types d’esclavages dans l’histoire, et l’Afrique n’a pas échappé à cette loi qui est propre aux sociétés féodales. Mais l’esclavage atlantique est différent des autres formes de servitude, tout comme la Shoah a été quand même spécifique dans la tradition antisémite de l’Europe. Mais, tant qu’on n’assumera pas ce qu’il y a de raciste dans notre culture, il restera toujours quelque chose de confus dans l’inconscient collectif et rien ne changera fondamentalement.
Quel jugement portez-vous sur le Conseil représentatif des associations noires (CRAN) qui revendique plus de place et de visibilité pour les «minorités » dans les instances publiques ?
> Moi je ne crois pas beaucoup au CRAN, une association qui me paraît assez manipulée et artificielle. Le vrai combat doit viser à éliminer le racisme dans l’idéologie générale pour qu’on n’ait plus affaire à des Noirs «alibis» qui sont choisis par le système dominant pour faire de la figuration. Il appartient aux Noirs de valeur de se choisir, de s’imposer et non pas être choisis, comme pour les femmes il y a quelques années.
Présidente de l’association Survie, vous militez pour la normalisation des relations entre la France et les pays d’Afrique francophone. Cet engagement est-il lié au fait que vous avez été l’épouse de Mongo Béti ou à vos convictions personnelles ?
> Bien sûr que c’est lié au fait que j’ai été l’épouse de Mongo Béti et que je partageais ses engagements progressistes qui lui ont valu d’être banni aussi bien en France qu’au Cameroun. Avant de le connaître, je n’étais pas particulièrement sensibilisée sur les problèmes africains et ma principale source d’information était le journal Le Monde avec notamment les articles de Philippe Decraene. Comment voulez- vous qu’un jeune Français soit bien informé sur l’Afrique avec des gens comme lui? Quand mon mari a écrit Mains basses sur le Cameroun en 1972, le livre a été interdit et passé sous silence, alors qu’il aurait dû faire éclat. Survie est une petite association, animée par des Français qui essaient de sensibiliser l’opinion publique sur les liens malsains qu’entretient leur pays avec ses ex-colonies. Dans mon livre, je dénonce cette idéologie paternaliste qui fait qu’on parle de l’Afrique avec condescendance comme l’a fait Nicolas Sarkozy à Dakar.
Propos recueillis par Joachim Vokouma
Du racisme français, quatre siècle de négrophobie,
de Odile Tobner,
Editions Les Arènes
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