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Tchad : le syndrome du "moindre mal"

Alors que l’alliance des forces rebelles promet de nouvelles attaques sur la capitale tchadienne N’Djamena, le président Idriss Déby Itno a, pour l’heure, retrouvé la plénitude de son pouvoir. Une fois encore, le régime aura su compter sur le soutien politique et militaire de la France. Analyse.

Le chef de l'Etat tchadien, Idriss Déby Itno

Le sort du président Idriss Déby Itno semblait scellé dans la nuit du 2 au 3 février dernier. Dans les coulisses du siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, où venait de s’achever le 10e sommet de l’organisation, la cause semblait entendue. Le silence assourdissant des dirigeants africains en disait long sur leur sentiment quant à l’issue de la bataille de N’Djamena qui opposait l’armée tchadienne à une coalition de divers groupes rebelles. Le pouvoir allait changer de main et de camp au Tchad. Question d’heures, tout simplement. Un sentiment renforcé par l’attitude de Paris, qui, dès le 2 février, a proposé au président tchadien de l’exfiltrer de son palais. Une impression de «déjà-vu» avait alors traversé l’opinion africaine. Figure connue de la singulière histoire françafricaine: lors d’une crise ou d’une tentative de putsch dans le pré carré français, quand Paris «propose » d’exfiltrer un chef d’État, cela signifie la fin de son règne et une promesse d’exil sous des cieux plus cléments. Cette fois, contrairement aux choix politiques menés sous le règne de Jacques Chirac, Paris allait-il lâcher Déby? Le 3 février, certains se sont pris à penser que l’Élysée, au travers de cette crise tchadienne, allait faire la démonstration de la «rupture» prônée depuis l’arrivée de Nicolas Sarkozy à la tête de la France. Paris allait-il «changer de culture» à l’égard de l’Afrique en s’abstenant de sauver l’un des régimes les plus infréquentables du continent? On l’a cru un moment, d’autant que les autorités de l’Hexagone n’ont pas fait l’économie de communiqués affirmant la «neutralité de la France». Mais, en fin d’après-midi, en cette journée du 3 février, le cours des événements s’est subitement modifié. Paris qui interdit à un groupe de journalistes prêts à embarquer pour le Tchad de s’y rendre. Paris qui instaure une communication de guerre, en exigeant un contrôle des images télévisées sur le Tchad (seules les images fournies par l’armée française sur place seront diffusées pendant deux jours). Paris qui condamne l’agression contre le régime de Déby et introduit un projet de résolution auprès du Conseil de sécurité de l’ONU. Qui, à son tour, se fendra d’un simple communiqué exprimant sa désapprobation à l’égard de ceux ayant pour projet de s’emparer du pouvoir par la force. Les autorités françaises, s’appuyant sur le communiqué du Conseil de sécurité de l’ONU, affirment alors leur soutien au président Déby. Au contraire de la «neutralité » proclamée quarante-huit heures plus tôt, la France s’implique dans la crise tchadienne, déterminée à sauver le soldat Déby, au nom de «principes démocratiques». On pourrait en sourire, si ce motif –«un président démocratiquement élu»– confronté à la réalité tchadienne, ne relevait, du mensonge d’État.

En quelques heures, le rapport de forces entre les belligérants tchadiens allait radicalement changer. Alors que les rebelles ne doutaient plus de leur victoire – l’ultime séquence de leur offensive étant la prise du palais présidentiel où s’était retranché Déby –, ils durent battre retraite soudainement, subissant de lourdes pertes, abandonnant nombre de leurs éléments capturés par l’Armée nationale du Tchad (ANT). Un changement de situation due à l’entrée effective des éléments français dans le périmètre conflictuel. «Aucun soldat français ni aucune force spéciale n’ont été engagés», assure, le 8 février, le ministère de la Défense. Pourtant le très sérieux journal La Croix écrit le même jour: «Des troupes spéciales françaises ont pris part aux affrontements […], et des officiers français ont notamment coordonné l’attaque menée le 1er février par l’armée tchadienne contre la colonne rebelle à Massaguet (50 km au nord-est de N’Djamena) ». Nouveau démenti de l’État par la voix de Madame Rama Yade, secrétaire d’État aux droits de l’homme: «Si vous voulez me faire dire que les soldats français sont intervenus pour chasser les rebelles hors de N’Djamena, je vous réponds que non.» Pourtant, une semaine plus tard, nombre de journaux de l’Hexagone révéleront, sans être démentis cette fois, que «la victoire de l’armée tchadienne qui a été obtenue grâce à l’appui décisif de l’armée française qui l’a fournie en munitions (acheminées depuis la Libye), en essence, en nourriture et en renseignements sur les mouvements rebelles, a raffermi militairement le pouvoir d’Idriss Déby…»

Rencontre entre Idriss Déby Itno et Hervé Morin, ministre français de la Défense (g.), le 6 février dernier à N'Djamena
Une fois encore, Paris aura apporté son soutien à un
autocrate qui a fait de la culture de la violence et de la
guerre un système de gestion du pouvoir.

Depuis, Idriss Déby Itno a retrouvé sa superbe. Tout sourire devant les caméras de télévision, serrant la main du ministre français de la Défense, Hervé Morin. Parfaitement sinistre lorsqu’il déclare avoir d’autres chats à fouetter que répondre du sort d’opposants civils arrêtés et portés disparus(1). Confirmant la nature de son régime de guerre permanente en instaurant, dès le 15 février, l’État d’urgence sur l’ensemble du territoire. L’ordre règne à N’Djamena… Quant à l’alliance rebelle, elle promet, par la voix de son porteparole Abderaman Koulamallah, que ses troupes attaqueront à nouveau la capitale dans un proche avenir. Le Tchad pourrait, sous les feux de l’actualité, se révéler dans sa terrible réalité: un bourbier indomptable pour les puissances extérieures impliquées, et plus particulièrement la France décidée à demeurer en première ligne.

Une fois encore, Paris aura apporté son soutien à un autocrate qui a régulièrement détourné à son profit les institutions de son pays, qui s’est révélé au fil des années le principal obstacle à la démocratisation, et qui a fait de la culture de la violence et de la guerre un système de gestion du pouvoir. Un soutien français au mépris du sentiment du peuple tchadien. Au nom des permanences «géostratégiques » et, dit-on, de la nécessité de contenir l’expansion de l’islam politique dont le Soudan –parrain présumé des rebelles – serait le dangereux promoteur. Autant de prétextes discutables qui, en tout cas, font fi du droit du peuple tchadien à un devenir collectif meilleur. Un soutien français réaffirmé, eu égard, dit-on, à la «réalité du terrain» qui incite à sauvegarder le régime de Déby, considéré comme « le moindre mal » face aux rebelles présentés comme de simples coupe-jarrets.

Déby aura su, au fil du temps, consolider son règne sur le concept françafricain du «moindre mal». Déjà, en 1996, à la veille d’une élection présidentielle sous le signe d’un processus de démocratisaton, Paris avait apporté sa caution à une fraude électorale aussi massive que scandaleuse qui allait consacrer une confiscation systématique du pouvoir par Idriss Déby Itno. Face à une opinion nationale et internationale indignée, les «spécialistes » de la Françafrique de l’Élysée affirmaient déjà à cette époque que «Déby est le moindre mal» face à des «opposants peu sûrs». Se demandet- on seulement si le peuple tchadien mérite mieux que cette malédiction du moindre mal devenu, dans l’histoire du pays, la diagonale du pire ?

Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de conserver le régime Déby contre la volonté de la majorité de son peuple et d’«opposants peu sûrs». Il s’agit pour la France de soutenir ce «moindre mal» contre le mal absolu que représenterait le Soudan, désigné «islamique», voire «islamiste», par les commentateurs affidés de la position française au Tchad. Il faut dire que depuis les attentats du 11 septembre 2001 contre les États-Unis, le spectre islamiste nourrit tous les fantasmes et brouille la lecture des situations de conflits de par le monde… Égarement des esprits, projections fantasmatiques ou mensonges «stratégiques»? En tout cas, Déby s’engouffre dans cette brèche inespérée en présentant les rebelles comme des militants de Al-Qaida!

Aujourd’hui, les espoirs européens –malgré les discrètes réserves exprimées ici et là – sont placés dans l’Eufor, la force européenne destinée à protéger les populations du Darfour en stabilisant les frontières Tchad/ Centrafrique/Soudan (voir article ci-contre). Soupçonnée d’être juge et partie dans le contexte de la crise tchadienne, comment la France pourra-telle se resituer dans le périmètre de neutralité de cette force? En associant mécaniquement la crise tchadienne au drame du Darfour, l’on risque de laisser perdurer, peut-être même d’occulter une tragédie aux causes spécifiques: celle d’une crise tchadotchadienne récurrente liée à la nature d’un régime générateur, acteur et inspirateur de violence.

Francis Laloupo

(1)Arrêtés le 3 février: Lol Mahamat Choua, ancien président de la République et président du Comité de suivi de l’accord du 13 août 2007 en vue du renforcement du processus démocratique ; Ibni Oumar Mahamat Saleh, porte-parole de la Coordination pour la défense de la Constitution (CPDC), et Ngarlejy Yorongar, président de la Fédération Action pour la République (FAR). Le premier a été « retrouvé vivant », détenu dans une prison militaire. Les deux autres personnalités sont toujours portées disparues au moment où nous mettons sous presse.

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