Suspendu le 1erfévrier, trois jours après la spectaculaire offensive militaire des rebelles contre le régime du chef de l’État tchadien Idriss Déby Itno, le déploiement de l’Eufor (Force européenne), chargée de sécuriser les camps des réfugiés du Darfour dans l’est du Tchad et le nord-est de la République centrafricaine, a redémarré le 12 février.
Ce n’est pas le premier retard accusé par la force européenne. Elle aurait dû être opérationnelle sur le terrain dès novembre 2007. La résolution 1778 du Conseil de sécurité des Nations unies qui a approuvé la mise en place d’une mission des Nations unies en République centrafricaine et au Tchad (Minurcat) et a autorisé l’Union européenne à déployer ses forces, pour une durée d’un an à partir du moment où celleci aura déclaré sa capacité opérationnelle initiale, date du 25 septembre 2007. Mais, les pays européens ont eu beaucoup de mal à se mettre d’accord sur la taille et les apports respectifs de chacun (sur les vingt-deux pays au quartier général, seuls quatorze sont présents sur le terrain). Autre pomme de discorde, la position de la France. Jugeant, à l’image de plusieurs parlementaires et ONG européens, cette position ambiguë, nombre de pays parmi lesquels l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont longtemps traîné les pieds. C’est que Paris est déjà présente au Tchad depuis 1986 avec plus d’un millier d’hommes de la force Épervier qui appuient régulièrement l’armée nationale tchadienne pour affronter les groupes rebelles hostiles au régime du président tchadien, Idriss Déby Itno.
Ces atermoiements, de certains pays européens, sont jugés sévèrement par Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE). Selon lui, deux raisons expliquent ces «faux-fuyants»: «D’une part, l’incohérence et l’incapacité de l’Union européenne à définir clairement une politique de sécurité et de défense. Et qui s’expliquent par des enjeux géopolitiques qui vont bien au-delà de la situation au Darfour, à l’est du Tchad et au nord-est de la République centrafricaine. Par exemple, ne disposant pas, à l’inverse de la France, de force militaire stationnée en Afrique, l’Allemagne ne souhaitait en aucun cas s’impliquer à fond dans une opération dont Paris serait forcément la principale bénéficiaire en cas de succès. D’autre part, et cela fait partie des non-dits, c’est que, conformément à la résolution des Nations unies, l’Eufor doit céder, dans un an, la place à la Minurcat. Or, il est probable que la Minurcat prenne du retard. Et qu’adviendra-t-il dans ce cas? Deux hypothèses sont envisageables : la première, l’Eufor accepte de proroger sa mission, ce qui signifierait qu’elle n’aura pas été en mesure d’atteindre les objectifs qui lui avaient été fixés. La deuxième, la plus vraisemblable, l’Eufor souhaite passer la main aux Nations unies qui n’arrivent pas à rassembler des troupes africaines nécessaires pour prendre la relève. Ce qui obligerait les militaires français sur place à assumer un intérim dont ils se passeraient bien.»

Le général de brigade français Jean-Philippe Ganascia
dirige le commandement de l'Eufor sur le terrain
Toujours est-il que quatre mois ont été nécessaires aux Européens pour finaliser les détails de la mission. Un accord qui, paradoxalement, place la France en première ligne. Si le commandement de l’Eufor (basé à Suresnes, banlieue ouest de Paris) a été confié au général de Corps d’armée irlandais, Patrick Nash, c’est le général de Brigade français Jean- Philippe Ganascia qui la dirige sur le terrain. Un scénario, laisse-t-on entendre aussi bien au Quai d’Orsay (ministère des Affaires étrangères) qu’à l’Élysée, que la France aurait préféré éviter. D’autant qu’elle a été obligée d’offrir de nouveaux moyens matériels avec cinq hélicoptères de transport, dont un médicalisé, et quatre hélicoptères d’attaque, indispensables pour intervenir dans une région grande comme le tiers du territoire français. Paris a aussi fourni un radar de contrôle aérien qui sera déployé à Abéché (est du Tchad), futur siège du commandement de la force, ainsi que des drones d’observation. Elle a enfin accepté de porter les effectifs de son contingent à 2 100 hommes, contre 1 350 initialement prévus. 400 Polonais et 400 Irlandais, plus 800 soldats de 11 autres pays complèteront l’effectif. Mais pas d’Allemands, ni de Britanniques. L’Allemagne et la Grande-Bretagne se sont contentées de rappeler leur « soutien politique» à la mission.
Première tâche de l’Eufor dès qu’elle sera opérationnelle : prêter assistance aux 300 instructeurs de la Minurcat chargés de former 850 policiers locaux pour la surveillance et la sauvegarde des camps de réfugiés soudanais du Darfour et des sites de déplacés tchadiens et centrafricains. Ses principaux objectifs : assurer la protection des civils en danger, en particulier des 241 000 réfugiés soudanais du Darfour dans l’est du Tchad et de 3000 autres dans le nord-est de la Centrafrique, ainsi que des 179000 Tchadiens et 20 000 Centrafricains déplacés à l’intérieur de leur pays respectif, par les violences dans ces régions; faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire en améliorant la sécurité dans les zones d’opération, c’est-à-dire entre l’est et le sud-est du Tchad où, selon Emmanuel Dupuy, se sont repositionnées les forces armées tchadiennes; et enfin, assurer la protection du personnel des Nations unies, des nombreuses ONG, de leurs locaux et autres installations. L’action de l’Eufor sera complémentaire de celle de la Monuad (unité mixte ONU-Union africaine) qui doit faire respecter la paix au Darfour. Elle ne sera pas aisée compte tenu de la zone des opérations. L’est du Tchad est en effet depuis trois ans le théâtre de violents combats récurrents entre armée nationale tchadienne et mouvements rebelles. Ainsi, pas plus tard que le 29 janvier, l’aviation tchadienne a bombardé des positions rebelles à une cinquantaine de kilomètres seulement d’importants camps de réfugiés soudanais du Darfour voisin, que l’opération européenne est censée protéger.
Que fera l’Eufor en cas d’accrochages entre rebelles et forces armées tchadiennes? «Dans la mesure où la sécurité des réfugiés, des déplacés ou des humanitaires n’est pas menacée, il n’est pas dans le mandat de l’Eufor d’intervenir dans les combats entre armée et rebelles », précise Serge Malé, le représentant à N’Djamena du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Analyse du contexte par Emmanuel Dupuy : «Même si elle ne s’interpose pas entre armée tchadienne et rebelles, la seule présence de l’Eufor va sécuriser et stabiliser la région. Ce qui est forcément tout bénéfice pour le président tchadien Idriss Déby Itno. Or, ce n’est un secret pour personne que le Soudan, le parrain des principaux mouvements rebelles et qui leur a récemment fourni des missiles sol-air SA7, capables d’abattre des hélicoptères, n’a jamais caché son hostilité à la présence de soldats occidentaux à ses frontières.»
Quant aux rebelles tchadiens, ils assurent ne trouver aucun inconvénient à l’arrivée de l’Eufor «si elle vient comme elle le dit, sécuriser les réfugiés et les déplacés». Mais, ils demeurent dubitatifs sur le rôle prépondérant de la France, «alliée du président Déby » au sein de la force.
Bernard Coovi
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