Depuis 1970, les frères Bernardini chantent la Corse. Récemment, leur rencontre avec des chanteurs sud-africains a «redimensionné» leur musique. Dans la foulée de leur nouvel album avec 500 choristes et avant un spectacle dans la méga salle de Bercy à Paris qui affichera complet le 8 mars, Continental a rencontré Jean-François Bernardini, la voix lead d’I Muvrini. Un entretien rare.
Continental : En 2005, votre album Alma, « l’âme » en langue corse, intégrait des chants sud-africains. Quel est le lien entre le chant corse et cette musique sud-africaine ?
> Jean-François Bernardini : C’est d’abord la curiosité qui est la nature même du musicien. C’est ce principe d’ouverture inhérent à tout créateur, et peut-être encore plus quand tu es un îlien, que l’horizon est partout chez toi et que tu viens d’une culture que l’on dit minoritaire. Qu’on te suspecte éventuellement de fermeture ou d’archaïsme, que tu es pris entre ce discours schizophrène disant que si tu chantes en corse c’est que tu te replies, et si tu vas voir ailleurs tu te trahis. Ni l’une ni l’autre de ces hypothèses ne nous convient, on fait partie de ceux qui pensent que la musique est rencontre. On vient d’un blues corse, d’un fado corse, d’un tango corse qui s’appelle la polyphonie. Cette source-là nous a appris à aimer le rap, le blues, le rock. L’Afrique du Sud est un pays qui a un blues extraordinaire. C’était une aventure un peu folle. On est partis là-bas et on a rencontré les gens, il y a eu une magie que seule la musique est capable d’inventer.
Que saviez-vous, avant votre voyage, de la musique sudafricaine ?
> L’album Graceland de Paul Simon, le groupe Ladysmith Black Mambazo, Johnny Clegg et toute la musique traditionnelle, cette forme vocale polyrythmique et polyphonique. C’est là que tu te rends compte combien le son des langues est un instrument extraordinaire. Et à nos oreilles, c’était une jonction éloquente.
Comment avez-vous travaillé avec les musiciens de Johannesburg ?
> Avec une dizaine de chanteurs et chanteuses. Certains avaient travaillé avec Johnny Clegg, d’autres ont participé à Ladysmith Black Mambazo, le niveau était élevé. On a bien préparé le terrain. On se demandait ce que ça allait donner, on avait une intuition. Et dans notre groupe, il y a César Anot (bassiste-arrangeur et coproducteur d’Alma, ndlr) qui est ivoirien, et qui connaît bien tout ça. Sur place, on a travaillé ensemble, fait des tentatives, et le travail en studio a été fabuleux. On voulait que leur technique et leur univers puissent s’interpénétrer avec les nôtres. En épurant, on a trouvé les bonnes alchimies. Il y a eu tout un travail de postproduction, mais au départ il y avait l’émotion. Les musiciens sud-africains sont des gens avec lesquels on n’a pas besoin d’appuyer sur le bouton «feeling». Il se passe toujours quelque chose. Et le bonheur pour eux, c’était d’entendre ce genre de mélodie qu’ils ne connaissaient pas. La force du projet provient également du fait que les musiciens sud-africains ont été aussi enthousiastes que nous.
Vous avez déclaré que L’Afrique était un continent dont on ne sort pas indemne émotionnellement…
> La première fois que je suis arrivé en Afrique du Sud, alors que nous étions en voiture, j’ai aperçu un gosse qui faisait la manche. J’ai ouvert la vitre, lui ai donné une pièce et il m’a dit: «Thank you, my boss» (Silence). L’Afrique, c’est aussi ça. Tu te dis qu’il s’est passé des choses pour qu’un gamin de 10 ans te dise ça. C’est un continent qui te questionne. On a été dans les townships, des chanteurs ont joué spontanément pour nous. Un jour, nous sommes arrivés dans un endroit désert avec des immeubles désaffectés. Notre contact a donné un coup de fil sur son portable, et un type est arrivé en costume zoulou traditionnel. Vingt minutes après, il y avait 3000 personnes. Et ils ont commencé à jouer pour nous. C’était une forme d’hommage, c’était intense. On a eu plein de moments comme ça, et la musique t’offre ce privilège d’aborder humainement et culturellement les autres. Ce vécu-là est précieux.
On imagine qu’il y a eu aussi des moments difficiles…
> À Johannesburg, sur les portes de toutes les maisons riches, il y a écrit : «Armed response». Et à côté de cela, tu franchis le quartier et tu as un gamin prêt à n’importe quoi pour te prendre l’épi de maïs que tu as acheté au vendeur. On a visité des ateliers où l’on faisait des centaines de cercueils en contreplaqué recyclé fin comme ça (Il désigne le dernier numéro de Continental, ndlr)… Et pourtant, il y a une force de vie incroyable, une volonté de s’en sortir très émouvante. Ce sont tous ces contrastes-là, ce sont les rues de Jo’burg où, dans certains quartiers, l’esthéticienne a son magasin fermé par une grille parce qu’avant d’ouvrir la porte, il faut qu’elle voie à qui elle a affaire. Tu peux te faire assommer pour un portable…
"En Afrique du Sud, il y à une force de vie incroyable,
une volonté de s'en sortir émouvante."
Avez-vous été surpris par les réactions du public à votre dernier disque?
> Nous les Corses, les musiciens du Sud, on est toujours un peu assigné à résidence culturelle. Un Corse qui ne chante pas la main à l’oreille des histoires de mouflons ou de bandits, son authenticité peut être suspecte! Comme l’Africain qui ne se met pas en tenue traditionnelle ou l’Arabe qui n’est pas avec son chameau. Et notre combat, c’est aussi ce droit à ne pas subir cette diminution capitale qu’on impose à ta musique avec des questions très spécieuses sur l’authenticité. Donc forcément, quand on va voir ailleurs, on nous demande si cette démarche n’est pas une «recette»… Moi je viens d’une île où les chanteurs n’ont jamais eu ni gloire ni honneurs, donc je n’ai pas besoin de ça pour vivre, ni même de la célébrité. Ce que je veux, c’est me laisser guider par la liberté entière de ma sensibilité. Et donc le ghetto, même corse, ne m’intéresse pas. Au départ, on nous disait que ça n’était plus corse quand on mettait un piano et une batterie, alors imagine chanter avec Sting, Cheb Mami, MC Solaar ou des Sud- Africains! Mais il y a le public, qui n’est pas sourd. C’est réconfortant. Je me souviens du premier soir où nous avons présenté Alma sur scène à Luciana, un petit village corse, avec deux chanteurs sud-africains de Johannesburg. Il y a eu une ovation incroyable. Le public décrypte toujours les messages. Je fais partie de ces musiciens qui ont besoin de sortir de leur source initiale pour la faire exister encore plus. Et j’ai besoin d’entendre les autres.
Vous ne voulez pas devenir des porteparole…
> J’ai toujours dit tout ce que je pense tout en gardant une position qui ne soit ni communautaire, ni partisane. J’ai tenu à ne pas être considéré comme le pro-nationaliste, l’avocat de la Corse, donc forcément l’avocat du diable. Et cette liberté-là, qu’on paie assez cher, constitue notre force aujourd’hui.
En fait, vous êtes comme les rappeurs à qui on demande sans cesse de prouver leur authenticité…
> Je suis corse, mais je ne suis pas la Corse. Je ne me prends pas pour la Corse. Je crois comprendre pourquoi la Corse se tait, et ce qu’elle dit quand elle se tait.
Vous pouvez envisager la musique d’I Muvrini sur un tempo dance ?
> Ça n’est pas forcément un chemin qu’on aimerait prendre, mais être confronté avec une esthétique moderne, vivre la musique avec le corps, ça ne nous choque pas. Des remixes, pourquoi pas ? Aujourd’hui, il y a une manière différente de vivre la musique à travers le rythme, c’est une dimension à intégrer. Mais ça ne veut pas dire qu’on va faire de la tecktonik. Un remix réussi, ça me touche. Cet universlà me parle, la musique est une matière vivante et on a le droit de la malaxer. Je crois aux passerelles. Et il n’y a pas d’univers auquel je sois a priori allergique ou fermé.
Propos recueillis par Olivier Cachin

I Muvrini & les 500 choristes
avec les voix d'Anggun, Tina Arena, Sarah Brightman, ...
Columbia/Sony BMG music
© Continental - Magazine Africain d'informations et d'actualités
Création et référencement du site www.continentalmag.com par EANET