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Centrafrique : les vieux démons sont de retour

La République centrafricaine est de nouveau en proie à une crise dont elle est malheureusement coutumière. Les fonctionnaires, qui réclament le paiement de huit mois d’arriérés de salaires, sont en grève depuis septembre dernier. Le bras de fer qu’ils livrent à l’État, dont les caisses sont vides, a déjà coûté son poste au Premier ministre Elie Doté, nommé en 2005.

Le général Fançois Bozizé, président centrafricain"La tension sociale est très importante. Cette grève montre l’exaspération des gens. Ils sont fatigués." Cette déclaration émanait en octobre dernier d’une source du palais présidentiel qui a préféré garder l’anonymat. La majorité des 24000 fonctionnaires a cessé le travail depuis septembre. Ils réclament le paiement de huit mois d’arriérés de salaires accumulés depuis la prise du pouvoir, en mars 2003, par le général François Bozizé. Une infernale routine. À son arrivée à la tête du pays, la dette de l’État à l’égard des fonctionnaires était déjà colossale : vingt-quatre mois d’arriérés de salaires laissés en héritage par Ange-Félix Patassé (au pouvoir de 1993 à 2003), plus treize mois non payés légués par André Kolingba (1981-1993). Le problème, c’est que si François Bozizé a gelé le règlement des arriérés de salaires, au motif qu’il n’en était pas responsable, il s’était engagé à verser aux agents de l’État un salaire mensuel à terme échu. Promesse tenue seulement quelques mois, essentiellement grâce à l’aide financière octroyée par les bailleurs de fonds. Mais les premiers retards dans les versements ont été enregistrés dès juin 2003, et n’ont jamais été rattrapés. Actuellement, le gouvernement parvient laborieusement à payer ses employés tous les mois, mais sans rattraper le retard accumulé. « Les caisses de l’État sont vides», insiste la source proche du palais présidentiel.

Bozizé n’a pas le curriculum vitae d’un gentleman. Témoin, son long compagnonnage avec Patassé qui n’est pas un parangon de vertu, avant leur rupture brutale en mai 2001. Mais le second mandat de ce dernier était si calamiteux que le coup d’État victorieux perpétré contre lui en mars 2003 a été ressenti comme une bouffée d’oxygène par les Centrafricains. D’où l’incontestable victoire de Bozizé à la magistrature suprême en mai 2005 à la suite d’une élection présidentielle jugée «démocratique». Un succès également perçu comme un signe encourageant par la communauté internationale. Le tombeur de Patassé, qui avait formé un gouvernement avec des personnalités d’envergure de l’opposition, comme Jean-Paul Ngoupandé et Charles Massi, n’avait-il pas promis de consolider la démocratie et d’instaurer des principes de bonne gouvernance, de s’attaquer à une crise socio-économique aiguë, de moraliser la vie publique et de ramener la paix dans ce pays en proie, depuis 1996, à une instabilité politique ponctuée par des mutineries et des tentatives de coups d’État à répétition ? Et de fait, sans être parfaite, et en dépit de la condamnation en janvier dernier à six mois de prison ferme de Faustin Bambou( 1), directeur de la publication de l’hebdomadaire Les Collines de l’Oubangui pour «incitation aux troubles à l’ordre public et à la révolte, diffamation et injures», la liberté d’expression est désormais réelle en Centrafrique. Les médias locaux, et en particulier la très populaire radio Ndeke Luka, ne se gênent pas pour en user.

"La gestion de l'Etat est marquée par l'omniprésence d'un clan familial
dans les structures étatiques et dans le circuit économique."

Faustin Archange Touadéra, nouveau premier ministre
Faustin Archange Touadéra, nouveau premier ministre

Mais pour le reste, le président centrafricain s’est empressé de chausser les bottes de ses peu scrupuleux prédécesseurs. Martin Ziguélé, un ancien Premier ministre d’Ange-Félix Patassé n’a de cesse de dénoncer l’affairisme et le népotisme qui caractérisent son régime. Accusations que l’on peut considérer comme non dénuées d’intérêt politique venant d’un opposant. Mais, frappées du sceau de la lucidité, et appuyées par International Crisis Group que l’on ne peut soupçonner de parti pris. Cette ONG qualifie la Centrafrique d’«État fantôme», explication à l’appui, publiées dans un récent rapport: «La gestion de l’État est marquée par l’omniprésence d’un cercle et d’un clan familial dans les structures étatiques et dans le circuit économique. L’exclusion, le clientélisme politique et la terreur militaire utilisés par les hommes du pouvoir alimentent les conflits et contribuent à créer l’instabilité, accompagnée de violations massives et répétées des droits de l’homme et du droit international…»

Des dérives que semble confirmer la composition du nouveau gouvernement en place depuis fin janvier. François Bozizé, en violation de la Constitution, reste ministre de la Défense. Son propre fils, Francis, jusque-là son directeur de cabinet, devient ministre délégué à la Défense. Yvonne Mbouissona, une de ses soeurs, auparavant ministre du Tourisme, est la nouvelle ministre des Eaux et Forêts. Son neveu Sylvain Ndoutingaï, dont les frasques alimentent les gazettes locales, en plus de conserver le maroquin des mines, est bombardé ministre d’État. Emmanuel Bizot, ministre des Finances et du Budget, tout comme Jean Serge Ouafio, son alter ego de l’Urbanisme, sont également des parents par alliance de François Bozizé. Un «gouvernement familial », dirigé par Faustin Archange Touadéra, –il a succédé le 22 janvier à la Primature à Elie Doté–, un universitaire, mathématicien de formation et recteur de l’université de Bangui, qui a peut-être d’immenses qualités, mais qui est un novice en politique. Pas de quoi rassurer les fonctionnaires et la grande majorité des Centrafricains.

Bernard Coovi

(1) Il était jugé pour un article dans lequel deux membres du gouvernement centrafricain sont accusés d’avoir touché plusieurs millions d’euros du groupe nucléaire français Areva qui a racheté, en juillet 2007, un gisement d’uranium dans le nord-est du pays.

Le spectre de la rebéllion

Pendant plus d’un an, deux rébellions ont sévi contre le régime de François Bozizé dans l’extrême-nord du pays. Conduite par l’Armée populaire pour la restauration de la république et la démocratie (APRD) dans le nord-ouest, la première a été lancée presque immédiatement après l'élection présidentielle de 2005. Ses dirigeants, originaires de la région comme l’ex-chef de l’État Ange-Félix Patassé, qui ont peu goûté son exclusion du scrutin, sont pour la plupart d’anciens éléments de sa garde présidentielle. La seconde, l’Union des forces démocratiques pour le rassemblement (UFDR) est composée de deux groupes. L’un, constitué d’anciens «collègues» de François Bozizé qui avaient participé au renversement d’Ange-Félix Patassé, accuse le président centrafricain de ne pas avoir tenu ses promesses. L’autre est formé de membres issus du groupe ethnique Gula, qui se disent discriminés et marginalisés par le pouvoir. D’octobre à décembre 2006, l’UFDR s’était emparée dans le nord-est des principales villes des provinces à la frontière avec le Darfour (Soudan). Une conquête spectaculaire, qui a entraîné l’intervention de l’armée française aux côtés des Forces armées centrafricaines (FACA) permettant ainsi aux hommes de Bozizé de reconquérir la zone occupée. L’UFDR a signé en avril 2007 un accord de paix avec le gouvernement avec lequel, l’APRD a, pour sa part, entamé des discussions dans le cadre du processus du «dialogue politique inclusif » en cours de préparation. B. C.

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