Quatrième Africain-Américain à briguer l’investiture du camp démocrate, Barack Obama a de fortes chances de devenir le premier homme politique noir nominé par un grand parti à une élection présidentielle. Et peut-être aussi le premier à occuper le bureau ovale de la Maison Blanche.
Le quarante-quatrième président de la première puissance mondiale sera-t-il d’ascendance africaine? S’il est trop tôt pour répondre à cette question à dix mois de l’élection présidentielle prévue le 4 novembre, aucun spécialiste de la vie politique américaine n’oserait se risquer à répondre d’emblée négativement. Plus que ses illustres prédécesseurs (Shirley Chislom en 1972, Jesse Jackson en 1984 et 1988, et Al Sharpton en 2004), Barack Obama, qui aura 47 ans l’été prochain, a en effet de fortes chances de devenir le candidat investi par le parti démocrate pour le scrutin présidentiel. Et s’il emportait les faveurs de la majorité du collège électoral l’automne prochain, le plus jeune sénateur américain verrait la prophétie de sa mère se réaliser, elle qui confia à son garçon : « Un jour, tu seras président.» Il capitaliserait ainsi, outre le record de jeune président qu’il partagerait avec une demidouzaine de ses pairs américains, une victoire symbolique encore plus significative: être le premier locataire noir, au sens américain du terme, de la Maison Blanche. Pourtant, si elle était acquise, la success story de Barack Obama n’en resterait pas moins une histoire presque «ordinaire » aux États-Unis, où quiconque a de la détermination, une forte capacité de travail, un peu de chance et surtout les appuis qu’il convient au moment opportun, peut voir un rêve d’adolescent devenir réalité. Au-delà du parcours personnel, la vie d’Obama met aussi en relief la trajectoire historique d’un pays tourmenté par son passé ségrégationniste et le combat de ses minorités pour l’égalité, un pays toujours « en guerre» mais, malgré tout, sûr de lui et plein d’espoir pour son avenir.
Ce roman national commence à la fin des années 50 à Honolulu, la capitale hawaïenne du célèbre archipel américain de l’océan Pacifique. Comme de nombreux étudiants boursiers africains qui vont poursuivre leurs études supérieures à l’étranger, Barack Obama Sr., fils d’agriculteurs kényans, obtient en 1959 une inscription en économétrie dans une université de Honolulu. C’est là que le jeune homme âgé de 23 ans rencontre Ann Dunham, une étudiante blanche originaire du Kansas, qu’il épouse en 1960, malgré les objections de leurs parents respectifs opposés à ce mariage interracial. Le 4 août 1961, naît Barack Hussein Obama, dit «Barry». Deux ans plus tard, malgré l’attachement qui le lie à sa femme et son fils, et parce qu’il n’a pas les moyens de les emmener avec lui, Obama Sr. se sépare d’eux pour se rendre à Boston où il compte décrocher un doctorat de la prestigieuse université de Harvard. « Barry » souffrira longtemps du départ de ce père qui restera «un mythe, plus qu’un homme», selon le témoignage émouvant qu’il en fera dans ses mémoires(1). Après le divorce de ses parents en 1964, sa mère Ann épouse en secondes noces un étudiant indonésien avec qui elle aura une fille. En 1967, la famille s’expatrie à Djakarta, la capitale indonésienne, où «Barry» vivra quatre ans avant de revenir à Honolulu aux côtés de ses grands-parents. Peu après, sa mère divorce de nouveau, rentre à Hawaï et élève toute seule ses deux enfants.

Meeting de Barack Obama à Manchester dans le New
Hampshire, le 9 décembre 2007, avec son épouse
Michemme (à l'extrême-gauche) et l'animatrice télé
Oprah Winfrey
Loin de l’image paradisiaque qu’offrent les cartes postales hawaiiennes, et bien qu’il se fasse des amis dans le milieu du basket-ball où il excelle, «Barry» ne jouit pas d’une adolescence totalement épanouie. Non pas qu’il manque de quoi que ce soit matériellement –sa mère et ses grands-parents appartiennent à la classe moyenne aisée –, mais du fait de l’absence de son père et surtout d’une identité noire qu’il devra apprendre à connaître par lui-même. «J’essayais, écrit-il, de m’éduquer à être un homme noir en Amérique, et au-delà de l’apparence de ma couleur de peau, personne autour de moi ne semblait savoir exactement ce que cela signifiait.» C’est bien pour cette raison, qu’après une licence de sciences politiques en 1983, il décide de travailler comme community organizer à Chicago, et devient militant au sein d’un groupe de pression politiquement et socialement engagé en faveur des habitants d’un quartier noir défavorisé. En 1991, Obama achève ses études universitaires avec un diplôme en droit privé à Harvard. C’est à cette époque que débutent ses activités d’homme public. En 1990, il est élu président de la Harvard Law Review, un titre de noblesse qui ne passe pas inaperçu puisqu’il est le premier Noir à accéder à ce niveau de direction de l’influente revue juridique. Mais malgré un CV en mesure de lui ouvrir des voies plus fructueuses financièrement, Obama accepte une offre modeste de Miner Barnhill & Galland, un cabinet d’avocats de Chicago spécialisé dans la défense de victimes de discrimination et dénis de droits civils. L’argent n’est visiblement pas la priorité de cet avocat prometteur, dont l’objectif inavoué semble être, au-delà de son empathie pour ses «black brothers», une véritable quête de soi.
Sa carrière et son parcours familial prennent alors un cours fulgurant. Il enseigne le droit constitutionnel à l’université de Chicago, se marie en 1992 avec une avocate noire, Michelle, elle aussi diplômée de Harvard, avec qui il aura deux filles, Malia et Sasha. Son goût pour les joutes politiques, sa volonté d’agir toujours plus en faveur de ceux qu’il juge délaissés par le gouvernement fédéral, sa connaissance des milieux politiques locaux, notamment d’Harold Washington le premier maire noir de Chicago, et surtout son envie d’en découdre avec un passé pesant –son père meurt d’un accident de voiture en 1981, sa mère d’un cancer en 1995– le poussent à briguer un mandat électif. En 1996, il est élu sénateur de l’État de l’Illinois, puis réélu en 2002, grâce au soutien populaire qu’il reçoit des quartiers méridionaux de la ville où il travailla naguère. Obama se fait connaître du grand public en mars 2004, lorsqu’il est élu candidat démocrate pour l’élection au Sénat (cette fois au niveau fédéral) prévue en novembre 2004. Au vu de ce succès grandissant, et sans doute avec l’espoir de capitaliser l’image rajeunie d’un parti dirigé par une élite vieillissante, John Kerry choisit le jeune sénateur pour prononcer le discours d’ouverture –une place convoitée – de la Convention nationale démocrate de juillet 2004, qui le désignera officiellement comme candidat du parti pour tenter de contrer la réélection du républicain George W.Bush. L’occasion est trop belle et Obama la saisit. Même si peu de personnes voient en lui un candidat potentiel à une prochaine présidentielle, son discours porte déjà en germe les grands thèmes de sa future campagne: le changement de la politique à Washington, le retrait des troupes militaires en Irak (guerre contre laquelle il s’est opposé dès 2002), l’assurance-maladie universelle, et l’unité nationale au-delà des différences idéologiques, religieuses, raciales et sexuelles. «Les Américains n’attendent pas du gouvernement qu’il résolve tous leurs problèmes, lance-t-il, mais ils sentent bien qu’avec un changement de priorités, chaque enfant dans ce pays pourrait avoir une vie plus décente. […]» Obama se fait aussi l’apôtre d’une reconfiguration de l’échiquier politique nationale grâce à une réconciliation des contraires, entre États traditionnellement conservateurs républicains (dits aussi «États rouges») et libéraux-progressistes démocrates (dits «États bleus»): «Nous adorons Dieu dans les États bleus […], et nous avons des amis homosexuels dans les États rouges. Certains patriotes se sont opposés à la guerre en Irak, d’autres l’ont soutenue. Mais ensemble, nous formons un seul peuple et prêtons allégeance à la bannière étoilée.»
"Il n'y a pas d'Amérique noire, blanche, latino ou asiatique,
mais un pays nommé les Etats-Unis d'Amérique"

Débat télévisé entre Hillary Clinton (g.) et Barack
Obama en compétition pour être désigné candidat
démocrate à l'élection présidentielle.
Son discours et ses talents d’orateur séduisent. Sa capacité à parler avec des mots simples mais profonds, l’impression de sincérité et d’authenticité qu’il dégage, sa quête permanente de consensus réconfortent et inspirent confiance. Certains le comparent à Kennedy, d’autres à Martin Luther King. Obama devient la nouvelle idole de la jeunesse démocrate, et très vite le chouchou des médias qui voient d’abord en lui un «phénomène politique starifié», puis «l’avenir du parti démocrate». Sans grande surprise, il est élu en novembre 2004 sénateur de l’Illinois avec 70 % des suffrages. La défaite de John Kerry à la présidentielle de 2004 lui ouvre une nouvelle porte. Obama le sait, se tâte, laisse à peine le doute planer et, en 2006, publie The Audacity Of Hope (2), un essai qui devient un best-seller malgré une écriture et une tonalité moins convaincantes que celles de ses mémoires. C’est qu’entre-temps l’avocat est devenu une star politique. Le bâtisseur de consensus qu’il a toujours été s’efforce dans son nouveau texte de développer un programme politique, certes optimiste comme le titre l’indique, mais empreint d’une certaine sécheresse. Outre ses thèmes favoris (les valeurs américaines, l’éducation, la santé, la religion, la guerre en Irak), Obama construit sa pensée à partir de la même recette qui l’avait révélé au grand public: «Il n’y a pas d’Amérique noire, blanche, latino ou asiatique, mais un pays nommé les États-Unis d’Amérique.»
En février 2007, après moult tergiversations, Obama annonce finalement sa candidature à Springfield, sa meilleure carte symboliquement, puisque c’est dans cette ville de l’Illinois qu’en 1858, le républicain antiesclavagiste Abraham Lincoln lança sa carrière politique avec un discours historique sur le besoin de mettre fin «à une nation divisée». La bataille des idées et des images peut alors commencer. Signe de sa popularité, Obama parvient à obtenir, en six mois, 58 millions de dollars pour financer sa campagne électorale (bien plus que chacun des autres candidats), dont un tiers provenant de petits donneurs. Très vite, ses adversaires, aussi bien côté démocrate que républicain, mettent en garde contre l’inexpérience du sénateur de l’Illinois qui, malgré un bilan honorable de huit ans au niveau local, n’en est qu’à la moitié de son premier mandat national. Mais contre l’ex-First Lady et sénatrice de l’État de New York, Hillary Clinton, qui se dit prête à gouverner dès le premier jour si elle était élue du fait de sa longue expérience, Obama plaide pour la «capacité de diriger avec lucidité et discernement ». Ironiquement, reconnaît Lewis Gordon, professeur à Temple University, «cette inexpérience le rend moins politicien » et donc plus attractif dans un pays où, historiquement, «les candidats ayant exercé peu d’activités politiques ont toujours eu les faveurs des électeurs».
En réalité, le programme des concurrents démocrates partage sur le fond de nombreux points communs: tous ou presque appellent à un changement de régime à Washington, sont pour une politique d’immigration généreuse mais maîtrisée, l’avortement, le mariage homosexuel, l’amélioration de la couverture médicale universelle, et l’augmentation du pouvoir d’achat des foyers démunis… Pourtant, face à un John Edwards, qui demeure le plus à gauche des candidats démocrates, face surtout à la machine de Hillary Clinton –qui a su mettre à profit le charisme et le réseau d’influence de son mari, l’ex-président Bill Clinton–, Obama s’est distingué au fil des mois sur un point sensible, qui jouera certainement en sa faveur dans les semaines à venir : la réconciliation de l’Amérique avec elle-même et avec le reste du monde. «En ce qu’elle à de meilleure, estime Andrew Sullivan, l’éditorialiste du très respecté Atlantic Monthly, la candidature d’Obama est sur le point de mettre fin à une guerre, non pas tant la guerre en Irak… mais celle à l’intérieur de l’Amérique qui a prévalu depuis la guerre du Viêtnam et qui continue à montrer des signes dangereux d’intensification, une guerre civile non-violente qui paralyse l’Amérique au moment où le monde a le plus besoin d’elle. Une guerre culturelle, religieuse et raciale, à laquelle seul Obama offre la possibilité d’une trêve.» Avec humilité, Obama promet de mettre également à profit sa volonté de changement dans sa politique étrangère, si l’on en croit ce qu’il confiait récemment au New York Times : «Je crois à un exceptionnalisme américain fondé non pas tant sur les prouesses militaires ou la domination économique, mais plutôt sur les valeurs, les principes, les idéaux de notre Constitution. Nous sommes au meilleur de nous-mêmes quand nous parlons d’une voix qui prend en compte les aspirations des peuples de la planète.» Pour l’heure, l’homme mince aux grandes oreilles, au nom «marrant» que raillent ses adversaires car proche de celui de Oussama Ben Laden, qu’un grand quotidien français d’habitude mieux inspiré disait «sans bagages», est en passe d’écrire une page capitale de l’histoire américaine, en fidèle héritier d’Abraham Lincoln et de Martin Luther King.
Luc Ngowet, correspondant à New York (USA)
(1)Dreams From My Father. A Story Of Race And Inheritance, New York, Three Rivers Press.
(2)The Audacity Of Hope. Thoughts On Reclaiming The American Dream, New York, Crown
Publishers. Traduction française: L’Audace d’espérer, Paris, Presses de la Cité.
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