A Paris, le 15 janvier dernier, Jean-Marie Bockel, secrétaire d’État français à la Coopération et à la Francophonie, déclarait solennellement: « Aujourd’hui, devant vous, je vais signer l’acte de décès de la Françafrique. Je veux tourner la page de pratiques d’un autre temps, d’un monde de relations ambigu et complaisant dont certains ici comme là-bas tirent profit au détriment de l’intérêt général et du développement.» Et de préciser que «ces changements» qui selon lui tardent à se manifester, «sont nécessaires et auront lieu». Autrement dit, la fameuse « rupture » annoncée, s’agissant des relations entre la France et sa zone d’influence en Afrique, ne sera pas un vain mot. Par-delà les débats suscités par cette déclaration de Jean-Marie Bockel, il faut souligner que, quel soit le sort futur réservé à cette détermination nouvelle, le propos fera date. C’est bien la première fois qu’un gouvernement en France, par la voix d’un ministre, énonce, sans le moindre détour, «l’acte de décès» de cette Françafrique que certains avaient fini par considérer comme une fatalité.
Il serait utile et intéressant d’observer la réaction des dirigeants africains, et celle de la société civile à l’égard de cette profession de foi qui a valeur de «tournant politique». Car, il faut être deux pour transformer une relation. Si la France se dit déterminée à changer, pour le meilleur, les rapports politiques, diplomatiques et économiques entre elle et l’Afrique, il est évidemment urgent que ceux qui, sur ce continent, déplorent depuis des décennies la nature «néocoloniale» de ces relations, énoncent tout aussi clairement leurs propositions. Toute révolution se fait en transformant les mots en actes, et en s’engouffrant dans des brèches politiques pour donner un visage et un corps aux intentions. Autant dire que de nombreux acteurs africains sont aujourd’hui sollicités, avec une urgence nouvelle, pour inventer, ensemble avec la France, un protocole relationnel d’un genre nouveau, où les deux parties devront d’abord, à la manière d’une catharsis, s’extraire des schémas pychologiques antérieurs. Pour les uns et les autres, cet exercice ne sera pas aisé. Car il ne s’agit, ni plus ni moins, que de procéder à la résiliation définitive du contrat postcolonial, établi à la fin des années 50 par le général de Gaulle et l’élite politique africaine, et qui spécifia un mode de relation singulier entre la France et ses ex-colonies. Cette forme d’indépendance ainsi octroyée, dessinait le cadre géopolitique qui a donné lieu au système de gestion des économies et du pouvoir politique que l’on sait en Afrique, avec toutes les dérives subséquentes. Un système abondamment dénoncé, y compris aujourd’hui par Jean-Marie Bockel.
En effet, pour tourner le dos à la Françafrique, il ne faut plus confondre l’origine du mal et les symptômes. On l’a si souvent répété: la solution aux problèmes qui freinent le développement en Afrique sera essentiellement politique. Le système mis en place au moment de la drôle d’indépendance est la source de tous les maux, le fondement de la Françafrique et de ses errements. Seule la remise en cause de ce système apportera les réponses de l’avenir. Le courage politique, au regard de l’Histoire, consiste au démantèlement d’une structure politique. Celle qui a réduit la destinée de l’Afrique au périmètre des pouvoirs dévoués à la cause de «l’influence française», et à la gestion des profits concédés à un petit nombre «d’initiés» africains et français, gardiens de la Françafrique, «au mépris des peuples», ainsi que l’écrivait le regretté François-Xavier Vershave.
Il ne faut pas sous-estimer la récente déclaration de Jean-Marie Bockel. Elle est, au fond, l’aboutissement d’un long chemin parcouru depuis des années, par tous ceux qui, en Afrique comme en France, en appelaient à cette révision salutaire, à ce changement inéluctable d’époque et d’histoire. Il faut saisir cette occasion pour réfléchir, dire, proposer, inventer et agir.
Francis Laloupo
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