Classé huitième sur quarante États d’Afrique subsaharienne, le Kenya semble réunir toutes les conditions caractéristiques d’un pays émergent. Un taux de croissance oscillant depuis 2002 autour de 5% et qui devait côtoyer les 7% pour l’année 2007, seuil supposé pour amorcer la réduction de la pauvreté. Considéré comme un « modèle régional», le Kenya est devenu un hub industriel et financier, et il n’est pas étonnant que les performances économiques aient conféré à ce pays l’image idyllique d’un havre de paix. Cette image convenue et parfois complaisamment entretenue d’une «exception kényane» risque d’être mise à mal durablement à la suite des événements tragiques survenus fin décembre 2007, après la proclamation des résultats de l’élection présidentielle annonçant la victoire du président sortant Mwai Kibaki. Plusieurs centaines de morts, des milliers de réfugiés dans les pays voisins. Nul ne pouvait prévoir un tel degré de brutalité, aux confins de l’aberration.
Comment un pays à qui tout semblait réussir dans un environnement sous-régional généralement précaire a-t-il pu ainsi basculer dans la violence extrême? «Les Kényans ont été floués par leurs dirigeants et leurs institutions», a estimé Jendayi Frazer, la secrétaire d’État adjointe américaine, chargée des Affaires africaines. Sans doute a-t-elle raison. Il faut rappeler que le président de la Commission électorale a exprimé ses propres «doutes» sur les résultats, quelques jours après qu’il les ait lui-même proclamés! Le comportement de cette éminente personnalité –tour à tour pyromane et pompier– laisse songeur sur le niveau de conscience et l’évaluation du sens des responsabilités de personnes en charge d’institutions aussi sensibles dans un pays où l’ancrage démocratique est encore un objectif politique, un projet de société.
En tout cas, une telle violence dans un pays où la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, révèle, une fois encore, et dramatiquement, le sempiternel paradoxe entre croissance économique et détérioration des indicateurs sociaux. La crise, si elle se radicalise et perdure, conduirait inévitablement à l’essoufflement d’une économie reposant essentiellement sur les services et l’agriculture tout en affectant sensiblement les pays enclavés de la sous-région (Ouganda, Rwanda, Burundi). Alors que l’on observe dans la capitale Nairobi un ballet diplomatique pour tenter de trouver une issue à la situation, il faut souhaiter que ces bons offices permettent également d’écarter le risque d’une extension de la crise à une région marquée par de multiples poches de turbulences. En dernier ressort et par-dessus tout, il appartient aux protagonistes kényans d’apaiser les passions en transcendant les intérêts partisans et en privilégiant le sens de compromis. Il s’agira aussi de préserver l’avenir commun contre la résurgence des crises de cette nature. Au regard du temps, en transformant la tragédie actuelle en une regrettable parenthèse, le Kenya devrait, avec ses multiples atouts, confirmer son rôle d’exemple pour la sous-région.
Arnauld Houndété
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