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Kassav : zouk, canal historique

Kassav : zouk, canal historique

Le groupe Kassav reste encore aujourd’hui l’incontestable ambassadeur planétaire du zouk, un genre musical qu’il a créé à la fin des années 70. Avec son quinzième album intitulé All U Need Is Zouk, la joyeuse machine à ambiancer fait un retour en force. Entretien avec Jacob Desvarieux, guitariste historique de Kassav.

Continental: Vous avez terminé l’année 2007 par une série de concerts en Afrique. Quel regard portez-vous sur ce continent où Kassav se produit régulièrement ?

> Jacob Desvarieux: En tant qu’Antillais, on a obligatoirement un regard « spécial» sur l’Afrique. C’est quelque chose de mythique. On la voit de loin, à travers les médias ou les yeux des autres, mais quand on y va, c’est très différent de ce qu’on imaginait. La première fois où je suis allé en Afrique, beaucoup de clichés sont tombés. On n’arrive pas au milieu des cases, dans un décor de Tarzan, contrairement à ce qu’on peut penser. C’était un peu surprenant: il y avait des villes, c’était plus développé qu’aux Antilles… C’est difficile à expliquer comme sentiment: avant on sait bien que nous venons d’Afrique, mais c’est seulement quand on y est que ça devient vraiment une évidence.

Qu’est-ce qui rappelle cette proximité ?

> Les gens. On y voit des têtes, des morphologies qu’on connaît bien aux Antilles. Et puis il y a aussi l’accueil. C’est le seul continent où personne ne te demande d’où tu viens, quand tu arrives: tu es noir, donc tu es du coin. Tu es chez toi. Ça fait une grande différence avec la France métropolitaine où, dès la frontière, il y a un problème alors qu’on est censé être français. Je pense que tous les Antillais devraient aller au moins une fois dans leur vie en Afrique.

Ça apporte quoi, au final ?

> On voit le monde autrement. Dans notre éducation, on a appris à voir le monde à travers les yeux des Blancs. Tout le système est basé là-dessus. Quand on grandit, on a les mêmes ennemis qu’eux, les mêmes antagonismes qu’eux. On voit bien qu’on est noir, mais dans notre tête, la culture et l’éducation sont celles des Blancs. Du coup, on voit les autres Noirs avec les yeux des Blancs. Quand on va en Afrique, on se rend compte que ce n’est pas normal. Ça ne disparaît pas du jour au lendemain, mais on remet tout de suite en question ce qu’on croyait savoir.

Gardez-vous un souvenir précis de votre première tournée africaine en 1985 ?

> Oui, celui du stade de Bouaké, en Côte d’Ivoire, à notre arrivée. Il y avait peut-être 25000 personnes. C’était la première fois qu’on jouait devant autant de monde et devant autant de gens enthousiastes. N’oubliez pas que nous venons d’une île où il y a 450000 habitants !

Saviez-vous que votre musique était à ce point populaire sur le continent ?

> On nous avait dit qu’en Afrique on était des stars, mais on n’y croyait pas. On se disait juste que les gens nous avaient entendus deux fois à la radio. Déjà, quand on est arrivé à l’aéroport et qu’on a vu qu’il y avait des milliers de personnes qui attendaient, on a enfin réalisé. On ne s’attendait pas à un tel engouement, d’autant qu’en Afrique, il y a de la bonne musique. Et pourtant ils se sont approprié la nôtre parce qu’elle leur ressemble. Tous les Noirs du monde ont les mêmes racines. Si tu mets ensemble des Noirs du Kenya, de Cuba ou d’ailleurs, ils vont faire de la musique parce qu’ils ont les mêmes bases. Ils se comprennent.

Ces bases communes, comment les définiriez-vous ?

> À la base, la musique noire est rythmique. Quand un Noir tape sur une table, pour lui c’est déjà de la musique. Pour un Blanc, c’est du bruit. Et quand un Blanc fait une note, pour lui c’est de la musique alors que nous, on entend juste un son. Tout ce qui est rythmique nous parle. On commence à s’intéresser à l’harmonie seulement quand on est déjà bien avancé. Chez les Blancs, c’est l’inverse. Quand on dit que les Blancs ne savent pas danser, ce n’est pas une question de chromosomes, mais de culture. Pour nous, c’est évident. Si ce n’est pas bien rythmiquement, tu peux faire tout ce que tu veux, ça ne nous intéresse pas. Et quand, en Afrique, les gens entendent de la musique de Cuba ou de n’importe quel coin de la Caraïbe, ils se reconnaissent dedans, parce que ça vient de chez eux. Si le zouk a eu beaucoup de succès, c’est aussi parce que c’est un peu une synthèse de toutes les musiques noires.

Comment avez-vous trouvé la recette du zouk que vous avez créé avec Kassav ?

> La recette a débuté quand on s’est retrouvé Georges Décimus, Jean-Claude Naimro et moi. On émanait d’univers différents : moi je venais du rock, les autres du jazz et du funk. La musique antillaise, c’était notre dénominateur commun. Il a fallu du temps pour que ça se mette en place. Lorsqu’on a commencé à faire l’album Chiré avec Georges Décimus, on a trouvé une formule qui tournait bien… Puis tous ensemble, on a essayé différentes façons d’orchestrer et, à un moment, on s’est dit que c’était ce qu’on cherchait : le zouk.

Avec l’expérience, vous travaillez plus vite ?

> Plutôt moins vite. Aujourd’hui, avec la technologie, ça prend plus de temps. Ça devrait faciliter les choses, mais en réalité, comme ça offre plus de possibilités, on passe plus de temps à chercher. Pour faire All U Need Is Zouk, on a mis six à huit mois! Au début de notre carrière, on préparait un album en quinze jours et on l’enregistrait en une semaine. Entre-temps, on a fait un tas de chansons, et ça réduit le champ pour être original. Il y a aussi tous les autres artistes qui sont arrivés après nous et qui essaient d’occuper le terrain. Ils te piquent tes idées et les déclinent. Plus ça va et plus c’est difficile de trouver quelque chose de nouveau.

Pourquoi, pour le titre de votre nouvel album, ce clin d’oeil à All You Need Is Love des Beatles ?

> C’est la traduction littérale d’un titre qu’on avait fait, il y a quelques années, Zouk la sé sel médikamen nou ni. On a trouvé ça rigolo et on l’a gardé. Un titre en anglais a un autre avantage: tout le monde sait comment le prononcer. Dans le passé, on s’est souvent retrouvé devant des animateurs qui voulaient présenter notre disque, mais ne savaient pas dire le titre en créole.

Dans la nouvelle génération d’artistes antillais, quels sont ceux que vous suivez attentivement ?

> Il y a toute une génération qui s’est bornée à faire du playback pour passer à la télé. Certains producteurs avaient baissé les bras, essayaient de produire le moins cher possible. Ça a tué la créativité. Aujourd’hui, une autre génération arrive avec Admiral T et beaucoup de jeunes qui viennent du ragga et du rap. C’est la scène qui est importante pour eux, ils ont pris le pas sur ceux qui faisaient du zouk. Ils déplacent du monde pour leurs concerts, contrairement aux artistes de zouk qui sont comme les chanteurs de variété en métropole: ils passent à la télé mais ne remplissent pas les salles.

Miles Davis a expliqué qu’une partie de son disque Amandla, paru en 1989, avait été inspirée par votre musique. Avait-il manifesté l’envie de travailler avec vous avant sa disparition ?

> On a lu dans sa biographie qu’il parlait de nous, qu’il avait écouté nos disques, que ça lui plaisait fort, mais on ne l’a jamais rencontré. On aurait bien aimé. Il est venu à l’un de nos concerts à New York, quelques années avant sa mort. Les musiciens du groupe qui faisait notre première partie ne voulaient plus lâcher la scène parce qu’ils avaient vu que Miles Davis était là. Du coup, il en a eu marre et il est parti…

Propos recueillis par Bertrand Lavaine

 

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