Dans des contextes où la vie a cessé d'avoir un prix,
que valent des corps d'illustres inconnus
face à l'enjeu de conservation du pouvoir ?
Le Kenya offre au monde les images de tueries massives. Cette anomie n’est plus un événement en Afrique, même si elle choque par sa brutalité et la façon dont la vie humaine y est banalisée. Après les élections et les craintes collectives de fraude qui l’entachent presque toujours, avec plus ou moins d’intensité, la normalité du processus électoral sur le continent en appelle à la violence communautaire. Les pouvoirs organisateurs des mascarades électorales prennent leurs dispositions pour contenir les débordements, mais avec plus ou moins de succès. Tout tient finalement dans l’équilibre des forces entre la violence d’État et la violence contestataire. Lorsque cet équilibre est en faveur du pouvoir contesté, la comptabilité macabre de la répression n’enregistre que quelques corps sans vie. Les médias en parlent durant quelques jours et l’on se dépêche d’oublier. Tant l’actualité sur fond noir est riche en Afrique. Mais quand le dispositif fonctionne mal ou se trouve quelque peu débordé par la contestation, il peut produire un peu plus de cadavres gisant dans le sang ou la mort massive, comme au Kenya. Dans des contextes où la vie a cessé d’avoir un prix, que valent des corps d’illustres inconnus face à l’enjeu de conservation ou de conquête du pouvoir à tout prix ?
Pour que l’on commence à être préoccupé en Afrique, sans d’ailleurs s’attarder, il faut qu’il y ait plusieurs centaines de morts. En clair, pour que la mort donnée provoque indignation, il faut qu’elle soit massive. Et, de toute évidence, ce qu’un citoyen ordinaire peut considérer comme étant un drame n’émeut plus les professionnels africains de la politique, plutôt obsédés par le pouvoir et rien que par lui en raison de ses attributs. Les plus cyniques parmi eux, face aux drames de morts massives postélectorales, théorisent. Ils parlent même de prix que tout peuple paie pour la démocratie. Oui, la liberté et la démocratie ont un prix. Mais ce sont les autres qui le payent cash. Jamais les descendants de ces entrepreneurs politiques ne sont touchés par les conséquences des mots d’ordre donnés aux militants. Aux politiques, revient le droit d’en récolter les dividendes. Leur pouvoir conquis dans le sang est même parfois présenté comme un couronnement divin de leurs efforts, du sacrifice consenti pour le peuple. Onction divine qui les prédestine à un pouvoir qu’ils espèrent garder jusqu’à leur mort. Certainement pour le rapporter à Dieu en montant au ciel où ils espèrent une place à sa droite pour avoir accompli sa volonté sur terre.
Dans ces luttes à mort pour le pouvoir, l’ingénierie de la mobilisation des identités primaires (ethnie, clan, religion, etc.) relève d’un jeu politique très savant dans lequel l’ignorance des peuples et la pauvreté extrême apparaissent comme étant des ressources politiques stratégiques. Comme quoi la pauvreté n’est guère une fatalité. Encore moins le maintien des populations dans l’analphabétisme. Car l’ignorance et la pauvreté réduisent l’exigence d’efforts politiques de devoir quêter le suffrage de populations politiquement éclairées, parce que capables de demander des comptes. L’ignorance et la pauvreté annihilent pour longtemps la possibilité de l’avènement de telles situations. Elles garantissent la dépendance et l’efficacité des méthodes simples de distribution de vivres et de tee-shirts frappés de l’effigie des concurrents politiques et qui deviennent pour les pauvres les seuls rares vêtements neufs de fête.
En clair, priver les populations de tout, c’est se garantir des succès à peu de frais politique. Pas besoin d’entrer en compétition sur des projets de société que l’on ne fait aucun effort d’élaborer. Il suffit de créer chez les uns et les autres le sentiment que sa réussite ou son échec sera le succès du groupe d’appartenance commune, d’exprimer l’amour du fils du terroir pour les siens par la distribution de quelques sacs de vivres. Alors, plus besoin de convaincre avec des arguments rationnels. De toutes les façons, les électeurs analphabètes et englués dans l’ethnicité n’en sont pas demandeurs. Aux pauvres, il ne reste donc que les charités préélectorales, en attendant d’être aussi les victimes des violences postélectorales. Puisque dressés les uns contre les autres, les voisins se transforment très vite en criminels dans des combats sans merci.
Pr Francis Akindès, sociologue,
université de Bouaké, Abidjan. f_akindes@yahoo.f
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