
Les clichés d’affrontements ethniques et de luttes claniques, véhiculés par les médias occidentaux, tendent à nier la réalité d’un Kenya où le régime de Mwai Kibaki, pour masquer les désastres occasionnés par ses choix économiques, a eu recours au plus grossier hold-up électoral de l’histoire du pays pour se maintenir au pouvoir. Anatomie d’une insurrection populaire.
Le 30 décembre dernier, la Commission électorale, à la suite d’un inquiétant cafouillage intervenu dans le dépouillement des bulletins des votes, annonçait « la victoire» du président sortant Mwai Kibaki. Provoquant l’embarras des observateurs présents et le grand désarroi de l’opinion internationale qui ne doutait plus, au gré des résultats –confirmant les sondages antérieurs au scrutin– d’un changement de locataire à la présidence du Kenya. Alors que tout indique que Raila Odinga, l’opposant et challenger de Kibaki, a remporté la présidentielle, comment comprendre les raisons de la débâcle du président sortant et de son équipe, à l’issue d’un mandat de cinq ans, qui avait pourtant suscité, à ses débuts, tous les espoirs? Pourquoi les Kényans ont-ils décidé de sanctionner ce régime, prenant de revers une opinion extérieure qui n’a eu de cesse de saluer la «réussite économique » et la «stabilité» du pays?
En 2002, Mwai Kibaki symbolisait la rupture avec près d’un quart de siècle du régime autocratique d’Arap Moi. Après avoir promis de lutter contre la corruption, Kibaki révélera bien vite les orientations politiques et surtout économiques de son régime. Au terme de cinq années d’exercice du pouvoir, c’est une armée de laissés-pourcompte qui a décidé de renvoyer le chef de l’État dans ses foyers. Ce sont ces électeurs, sacrifiés sur l’autel des taux de croissance et d’un libéralisme brutal et inhumain qui manifestent encore leur colère à l’heure où nous publions ces lignes. Ceux qui ne possèdent rien dans une société où s’exhibe une oligarchie financière refusent aujourd’hui qu’on leur vole leur victoire en niant l’ultime moyen d’expression dont ils peuvent encore disposer: un bulletin de vote.
Réussite économique, havre de stabilité, pays exemplaire de l’Afrique de l’est, ou encore, paradis du tourisme… Et le fameux taux de croissance de 6%. Une «réussite» économique qui a, pour l’essentiel, profité aux banquiers, à une « élite» financière locale qui doit son train de vie insolent au boom des services. Pour faire partie de cette oligarchie, il faut, comme l’on dit ici, « connaître quelqu’un ». À la décharge du régime de Kibaki, il faut dire que cette politique se fondait, au départ, sur l’intention, louable, de rendre l’espace économique aux nationaux et de promouvoir, justement, une «élite financière nationale», qui, à son tour, «tirerait vers le haut» l’ensemble de la population, pour former une grande classe moyenne. C’était sans compter avec la corruption devenue une véritable culture sociale, et aussi le cynisme de ceux qui se sont agglutinés autour du pouvoir, et qui, devenus ses ayants droit, ont capté à leur seul profit et dans leur périmètre exclusif l’activité économique, s’enrichissant jusqu’à plus soif, ignorant superbement ce devoir initial de «tirer vers le haut» les couches les plus déshéritées. Résultat, selon une étude du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), les classes les plus riches gagnent cinquante-six fois plus que les populations les plus pauvres. La «volonté économique» du régime n’a jamais été suivie de la mise en place de quelques éléments fondamentaux, à savoir l’accès amélioré et renforcé du plus grand nombre à l’éducation, aux services de santé, les possibilités de crédit aux plus démunis, la promotion des jeunes dans les secteurs de l’économie… Pourtant l’on sait que, comme le rappellent les experts, «lorsqu’une économie peu performante se met à croître très rapidement, les inégalités se creusent». Alors que Kibaki vantait, ces dernières années, les mérites d’une «économie reconquise et brillante», il avait choisi d’ignorer la masse des oubliés de la croissance, ceux qu’on a délibérément choisi de ne plus faire apparaître dans les «indices prometteurs» de l’économie kényane, en masquant –aux yeux des touristes notamment– tous les signes extérieurs de la misère.

Le chef de l'Etat kényan Mwai Kibaki (d.) a rejeté la
médiation de l'Union africaine menée par son président
en exercice, le Ghanéen John Kufuor.
Bien noté par les bailleurs de fonds de Bretton Woods, le Kenya a choisi la pratique la plus agressive d’une politique marquée du sceau du libéralisme économique. Ignorant la fragile structure de sa collectivité nationale, privilégiant une course hystérique aux taux de croissance, appliquant à l’extrême cet axiome qui hante plus ou moins discrètement toutes les sociétés soumises au libéralisme triomphant : «malheur aux faibles». Notre confrère kényan de Sunday Nation ne s’y est pas trompé, en livrant en ces termes son analyse de la situation actuelle: «Le Kenya pratique un capitalisme sauvage, inhumain, qui encourage une concurrence féroce pour la survie, les richesses et le pouvoir. Quant à ceux qui ne sont pas compétitifs, on les laisse vivre comme des animaux dans des bidonvilles.»
Les violences, consécutives à la proclamation des résultats de la présidentielle du 30 décembre 2007, sont en cela tragiquement «modernes». Il s’agit de la contestation aux allures crépusculaires d’un système économique, des choix opérés par un régime pour une société au demeurant vulnérable et ne disposant pas des ressorts et des réserves des pays développés pour réguler ses révoltes. À cela s’ajoute une insurrection populaire légitime menée par un peuple dépossédé de son expression souveraine.
Quelle issue à la crise? D’aucuns se sont empressés –États-Unis et Royaune-Uni en tête– de suggérer la constitution d’un « gouvernement d’union», quand d’autres –Union africaine, organisations sous-régionales du continent– ont proposé de «ramener autour d’une table de dialogue» les deux principaux protagonistes, Mwai Kibaki et Raila Odinga. Les États- Unis, un temps tentés par l’idée de «prendre acte» de l’élection de Kibaki –adepte apprécié de la lutte contre le terrorisme et allié fidèle– au mépris de l’expression du peuple kényan, ont fait machine arrière, en prônant par la suite «un accord» entre les deux rivaux du scrutin contesté. Plus tard, le 16 janvier, Washington a fini par indiquer ses «doutes» sur la régularité du scrutin et la victoire de Kibaki. Quant à la médiation de l’Union africaine menée par le président ghanéen John Kufuor, elle a été tout simplement rejetée par Mwai Kibaki.
La seule solution vraie et durable à la crise passe
par l'organisation de nouvelles élections
En tout cas, les solutions prônées par les divers médiateurs et partenaires du Kenya n’ont, à ce jour, pas produit le moindre effet d’apaisement. Face à une fraude électorale si grossière, la solution d’un gouvernement d’union apparaît bien désuète, quand l’on sait les limites, voire la vacuité de cette formule, si souvent expérimentée ces dernières années sur le continent pour résoudre les contentieux électoraux… Au nom de quelles vertus Raila Odinga, vainqueur réel de l’élection rallierait l’idée d’un «gouvernement d’union » sous la houlette du Mwai Kibaki coupable d’un coup d’État électoral ? Par ailleurs, quel type de dialogue instaurer entre les protagonistes, quand le droit de Raila Odinga se heurte au « bon droit » autiste de Kibaki? Les «solutions» promues pour l’heure par les divers médiateurs semblent inappropriées, au moment où les opinions africaines en appellent à une «maturité démocratique» sur un continent qui, bon an mal an poursuit son ancrage démocratique. Même si l’on imagine mal une conversion radicale du pouvoir autoproclamé à la raison, il semble que la seule solution, vraie et durable, à la crise passe par l’organisation de nouvelles élections, sous l’égide d’un comité intérimaire…
Le 16 janvier, alors que les partisans de l’opposition manifestaient de nouveau dans les rues pour réclamer «la simple reconnaissance de (leurs) droits», le pouvoir a choisi d’y répondre par le tout-répressif, autorisant les forces de l’ordre à tirer à balles réelles sur les manifestants.
Francis Laloupo
Le 30 décembre dernier, une heure après la proclamation des résultats de l’élection présidentielle, Mwai Kibaki a prêté serment, dans une précipitation remarquée, histoire de mettre la communauté des nations devant le fait accompli. Une stratégie rétrograde, mais qui signale bien que ce pays connaît sa première véritable épreuve démocratique. Issu du parti unique, Mwai Kibaki a opéré une conversion tardive à la démocratie, offrant aux Kényans la première alternance pacifique et démocratique en 2002. Investi à l’époque de tous les espoirs, l’homme, devenu cinq ans plus tard l’otage d’une classe dominante qu’il a promue, choisit donc, après un échec électoral, de se maintenir au pouvoir et de gouverner sans légitimité. Un gâchis ! L’actuel comportement de Kibaki révèle simplement, comme on a pu le voir ailleurs, que son régime, qui fut la première réponse historique à l’aspiration démocratique des Kényans, porte en lui une bonne part de la culture autocratique qu’il avait lui-même combattue. En cela, son premier mandat constituait, en vérité, une transition vers la démocratie. La réussite de cette transition dépend désormais de la résolution en profondeur de la crise actuelle et aussi d’un changement nécessaire des acteurs de l’échiquier politique. F. L.
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