Reconnus coupables de «tentative d’enlèvement d’enfants en vue de compromettre leur état civil», de «faux et usage de faux en écritures publiques», de «grivèlerie», et condamnés à huit ans de travaux forcés par la justice tchadienne, les six membres de l’association française L’Arche de Zoé clament leur innocence. Pourquoi ?
On ne l’acceptera pas. Comment la France peut-elle cautionner une telle injustice?», s’interroge Christine Pélicat, peu après avoir rendu visite à son mari, Alain Pélicat, le logisticien de L’Arche de Zoé, incarcéré à la prison de Fresnes, après son transfert en France avec les autres coaccusés. «C’est une mascarade. Cela n’a que l’apparence d’un procès qui répond peut-être à des exigences politiques. Je n’ai jamais vu un spectacle aussi grotesque», fulmine Gilbert Collard, avocat d’Émilie Lelouch et du médecin Van Winkelberg. La condamnation, le 26 décembre 2007, des six membres de L’Arche de Zoé, à huit ans de travaux forcés par la Cour criminelle de N’Djamena, au Tchad, est considérée comme un scandale judiciaire par leurs familles et leurs avocats. Reconnus coupables de «tentative d’enlèvement d’enfants en vue de compromettre leur état civil» de «faux et usage de faux en écritures publiques» et «grivèlerie», ils doivent aussi verser aux parents des enfants 4,1 milliards de FCFA (6,3 millions d’euros).

(De gauche à droite), Emilie Lelouch, Eric Breteau,
Alain Peligat et Nadia Merimi.
Ils sont encore plus scandalisés à l’idée que la peine soit transformée, conformément au droit français, en huit années de prison comme l’a requis le 14 janvier dernier, le procureur du tribunal de Créteil, dans la banlieue parisienne, Jean-Jacques Bosc, en vertu d’une convention judiciaire signée entre la France et le Tchad depuis 1976. «Il ne faut pas que la justice française avalise les décisions d’une justice totalitaire, comme si de rien n’était», tonne le fat et fantasque Gilbert Collard pour qui «le jugement tchadien pue l’injustice, la violation des droits de l’homme et le racisme», avant de conjurer les juges d’éviter que cette « mauvaise odeur ne contamine la justice française ». La sentence de la Cour de N’Djamena doit donc être tout simplement annulée, même s’il n’y a pas de préalable politique à l’application de ladite convention!
Que les familles des coupables soient accablées par le verdict, cela va de soi ; que les avocats s’insurgent contre la condamnation de leurs clients est tout aussi compréhensible. L’un des avocats du nationaliste corse Ivan Colonna n’a-t-il pas qualifié sa condamnation à perpétuité, le 13 décembre 2007, «d’erreur judiciaire qui est très certainement commanditée par la raison d’État » ? On peut discuter la justesse de la peine globale infligée, sans distinction, aux membres de L’Arche. Entre Éric Breteau, 37 ans, ancien agent commercial, ex-président de la Fédération française de 4x4 et président de L’Arche et sa compagne Émilie Lelouch, artiste de cirque, et les autres, le niveau de responsabilité dans cette affaire n’est manifestement pas identique. Mais tout cela justifie-t-il l’attaque en règle contre la justice d’un État souverain? D’autant que les faits dont se sont rendus coupables Éric Breteau et sa clique sont avérés et indiscutablement illégaux.
Alors que l’association s’appelle L’Arche de Zoé en France, elle devient sous les tropiques, et comme par magie, Children Rescue. Le 25 octobre 2007, les membres de L’Arche sont arrêtés par la police tchadienne alors qu’ils s’apprêtent à s’envoler clandestinement pour la France avec 103 enfants «orphelins» présentés comme venant du Darfour qu’il « faut sauver d’une mort certaine». Vérification faite, ils ne sont ni orphelins, ni originaires du Darfour, une zone frontalière entre le Soudan et le Tchad, en proie à un conflit meurtrier depuis plusieurs années, mais bien tchadiens.
Comment des délinquants sont-ils passés pour des victimes d’une injustice d’un État «totalitaire»? Comment des «zozos» de l’humanitaire –le «compliment » est de Bernard Kouchner, ministre français des Affaires étrangères– ont-ils pu être présentés sur les chaînes de télévision comme des otages et traités de la même manière que les otages des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC)? Dans quel pays du monde, même en guerre, un étranger peut-il se permettre de faire sortir des enfants sans l’aval des autorités ? C’est que, pour Éric Breteau et sa bande, comme pour une bonne partie de l’opinion occidentale, « l’Afrique noire constitue une terre privilégiée d’investissements mythologiques. Elle fait rêver et fabuler les sponsorisés de l’aventure, les consommateurs d’exotisme de masse, les grands et petits dégoûtés de la société technicienne, les chineurs de sagesse ancestrale, les fervents de l’occulte. Elle fait interpeller les belles âmes et les champions toutes catégories de l’humanitarisme et du tiersmondisme institutionnels».
Le Tchad n’est-il pas une zone de non-droit, une vaste brousse peuplée d’indigènes qui n’ont pas encore atteint la conscience de soi, c’est-à-dire en tant que sujets de droit? Comment qualifier un acte d’illégal dans un pays où la notion de légalité n’existe pas? «Je conteste les faits qui nous sont reprochés», persiste Éric Breteau. Que les enfants ne soient ni orphelins, ni originaires du Darfour n’a aucune importance pour lui. Pourquoi cette absurde distinction entre le Tchad et le Soudan ? Ça se passe là-bas, en Afrique où, c’est connu, il n’y a que des guerres et des famines. Il est très curieux et dommage qu’aucun institut de sondage n’ait jugé utile de sonder les Français sur cette affaire. On aurait peut-être eu la surprise de découvrir qu’une frange significative de la population partage l’opinion de Nicolas Sarkozy selon laquelle «l’homme africain n’est pas entré dans l’histoire», empêtré qu’il est dans l’esprit naturel à chanter la nostalgie d’un paradis perdu. C’est pourquoi, peu après avoir ramené les trois journalistes français, qui faisaient partie de l’équipée, et les quatre hôtesses espagnoles, le président français avait estimé qu’il était de son devoir d’aller «chercher ceux qui restent, quoi qu’ils aient fait» et les délivrer de l’arbitraire tchadien !
Éric Breteau et sa compagne auraient été, paraît-il, influencés par le droit d’ingérence humanitaire et par des intellectuels qui ont installé l’idée selon laquelle des gens seraient en sursis au Darfour en attendant la mort, si rien n’est fait. Le président de L’Arche voulait donc «sauver des enfants pendant qu’il est encore temps», mais son action était aussi «un moyen de montrer à la France son obligation d’agir pour le Darfour». C’est là un des ressorts idéologiques qui justifie l’équipée rocambolesque de cette association humanitaire et explique le comportement condescendant, arrogant et méprisant d’Éric Breteau vis-à-vis des autorités tchadiennes. Citoyen de la patrie des droits de l’homme comme on le lui a appris dès son enfance, il se sent tout naturellement investi de la mission de sauver le reste de l’humanité encore plongée dans les ténèbres de la barbarie. Dès lors, les susceptibilités ou contingences nationales ne sauraient constituer des obstacles au triomphe des valeurs du Bien, du Juste et du Vrai qu’il incarne.
Joachim Vokouma
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