Longtemps annoncée, mais jamais appliquée, la lutte contre les détournements de fonds publics a été finalement lancée en octobre dernier. Les premiers «tombés» sont, pour la plupart, des dignitaires du régime en place.
Mamadou Tandja, chef de l'Etat nigérien.
Depuis octobre dernier, les pensionnaires «anonymes» de la Maison d’arrêt de Niamey partagent désormais leurs cellules avec des détenus d’un nouveau genre. Des VIP «tombés» suite à l’opération «mains propres» lancée par le chef de l’État Mamadou Tandja. Parmi eux figurent le président du Conseil de la Communauté urbaine de Niamey, Aboubacar Seydou Ganda et son secrétaire général, Abdoulaye Haïdara, deux grosses pointures du Mouvement national pour la société de développement (MNSD Nassara), le parti du président Mamadou Tandja. Le premier est poursuivi pour un détournement de fonds d’un montant de 92 millions de francs CFA et «une rupture d’égalité des candidats dans l’octroi des marchés publics qu’il a attribués», selon le procureur de la République. Outre ces deux ténors du MNSD Nassara, quatre autres responsables des services de la Communauté urbaine de Niamey ont été arrêtés et incarcérés: le directeur des Affaires administratives et financières, Ayouba Issifi, des services techniques, Tahirou Cissé, du chef du service éclairage public, Maman Hankouraou et de l’assainissement, Daouda Nomao. Plusieurs opérateurs économiques, « clients» du régime, ont également été arrêtés. « Il y a sept mois encore, l’arrestation de Aboubacar Seydou Ganda était impensable au regard de son influence au sein du MNSD Nassara », commente Souleymane Garba, membre d’un parti d’opposition. Et d’ajouter : «Cette fois-ci, on sent vraiment que la machine est en marche et que tous ceux qui ont mal géré des deniers publics, sous le couvert de l’impunité qui a prévalu jusqu’ici, vont devoir rendre gorge. C’est du moins notre souhait.»
Annoncée depuis le début de son second mandat, en décembre 2004, mais jamais entrée dans les faits, la grande lessive lancée par le président Tandja fait des vagues. À la grande satisfaction des populations, profondément déçues de le détournement systématique de l’argent public auquel se sont adonné en toute impunité nombre de personnalités occupant des positions stratégiques dans l’appareil de l’État, ainsi que des commerçants proches du régime. Remarque d’Abdou Sidi, militant d’une association de la société civile nigérienne: «Le combat contre l’impunité ainsi enclenché, s’il est poursuivi sans relâche, permettra de restaurer la confiance du peuple vis-à-vis des dirigeants. Ceux qui ont volé l’argent public pour construire des belles maisons, s’acheter des voitures rutilantes ont aujourd’hui le sommeil perturbé avec les inspections d’État tous azimuts diligentées par le président Tandja. » Selon une source judiciaire, ces inspections d’État ont notamment permis de découvrir plusieurs nouveaux cas de malversations financières dans nombre de services de l’État et ses démembrements. Un magistrat précise: «Ces nouveaux dossiers, comme les quarante-cinq autres annoncés depuis juillet 2006 par l’ancien ministre de la Justice, garde des Sceaux, Maty Elhadj Moussa, sont en cours de traitement. À l’issue du processus, d’autres responsables qui ont commis des impairs iront certainement grossir la liste de ceux qui sont actuellement détenus.»
Parmi les quarante-cinq anciens dossiers évoqués par le magistrat figure l’affaire MEBA (ministère de l’Éducation de base et de l’Alphabétisation) que les Nigériens, de même que les partenaires au développement, croyaient définitivement enterrée, à la suite notamment de la mise en liberté provisoire des deux anciens ministres de l’Éducation de base, Ary Ibrahim et Hamani Harouna, ainsi que de certains cadres desdits ministères. L’affaire portait sur la gestion d’un montant d’environ 4 milliards de francs CFA mis à la disposition du gouvernement nigérien par des Partenaires techniques et financiers (PTF) du pays, pour soutenir le développement de l’enseignement primaire. Une bonne partie de ce fonds a été détournée par les responsables du ministère en complicité avec des commerçants proches du régime, à travers des marchés de gré à gré gravement surfacturés. Un audit indépendant diligenté par les PTF a permis de découvrir la supercherie, qui a conduit à l’interpellation des deux ministres, de nombreux cadres et petits fournisseurs, puis à leur placement, pendant plus de six mois, sous mandat de dépôt. Selon Abdou Sidi, «tous ceux qui sont impliqués dans ces malversations sont aujourd’hui inquiets en apprenant que l’affaire est réactivée et qu’ils seront d’un jour à l’autre convoqués de nouveau par la justice». Réflexion d’une personnalité proche de la présidence de la République : «L’on a souvent dit que le président Tandja dort. Maintenant, il s’est réveillé et l’opération “mains propres” qu’il a engagée ira jusqu’au bout. Il faut seulement garder patience et laisser la justice faire tranquillement son travail.»
Mais pour en arriver là, il a fallu d’abord attendre le départ du désormais ex-Premier ministre Hama Amadou, victime en mai 2007 d’une motion de censure en rapport justement avec l’affaire MEBA introduite par l’opposition parlementaire et soutenue par des députés de la mouvance présidentielle. Ce départ de Hama Amadou, accueilli avec soulagement par l’opinion publique, a été perçu par nombre d’observateurs de la scène politique nigérienne comme la fin du bouclier qui bloquait le processus du traitement judiciaire de nombre de dossiers relatifs à des malversations perpétrées sous sa gestion.
À l’heure de la composition du nouveau gouvernement dirigé par Seini Oumarou, la mise à l’écart de Maty Elhadj Moussa qui fut ministre de la Justice dans l’équipe de Hama Amadou, a été interprétée comme une preuve supplémentaire de la volonté du président Tandja d’engager résolument la lutte contre l’impunité. Dans ce nouveau contexte, on a pu noter le profond remaniement au sein de l’appareil judiciaire entrepris en octobre dernier par le nouveau ministre de la Justice, garde des Sceaux, Mamadou Dagra, un professeur de droit à l’université de Niamey qui jouit d’une réputation de compétence et d’intégrité. Commentaire de Salifou Abdou, un opposant au régime:«Ce coup de balai au sein du système judiciaire atteste véritablement de la volonté de Mamadou Tandja de châtier les actes de mauvaise gestion et les détournements perpétrés ces dernières années. Dans leur écrasante majorité, les juges qui sont promus à des postes de responsabilité dans l’appareil judiciaire sont à l’abri de tout reproche. Raison pour laquelle l’arrestation de Aboubacar Ganda et sa clique n’a pas tardé à intervenir. » De plus, estime-t-il, «l’annonce de la reprise de 1 500 dossiers judiciaires bloqués par l’ancien procureur de la République, balayé par le dernier remaniement ministériel, constitue un autre signal fort donné par la nouvelle équipe de magistrats et la force du mouvement ainsi engagé par le pouvoir.»
Ousseini Issa
correspondant au Niger
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