Au Burkina Faso, un festival défend depuis sept ans les cultures urbaines et le hip hop panafricain. À l’occasion de la septième édition du Waga Hip Hop, qui accueillait notamment Oxmo Puccino et Didier Awadi, état des lieux du rap en Afrique de l’Ouest et au-delà.

Ali Diallo, fondateur du Waga Hip Hop
Quand les pionniers sénégalais de Positive Black Soul, alias PBS, sortent le premier album international de rap africain en 1995, le hip hop est encore une utopie sur le continent. En douze ans, la donne a changé. Les cultures urbaines sont devenues une réalité en Afrique, et la septième édition du Waga Hip Hop, qui s’est tenue du 15 au 20 octobre derniers, en a été le témoin. Ali Diallo, directeur artistique et fondateur raconte: «Le festival est né par hasard en 1997 avec la sortie du premier album de Basic Soul, le premier rappeur à avoir commercialisé son album au Burkina. On a eu l’idée de monter un petit festival avec la plupart des rappeurs locaux, mais de 1997 à 2000, je n’ai pas réussi à les réunir. En 2000, j’ai lancé la première édition avec l’association Umané Culture. Il y avait une programmation locale, c’était intime, puis on a obtenu les premières subventions. Dès la deuxième année, le festival est devenu panafricain avec des groupes du Sénégal, du Mali, du Togo, du Bénin, du Cameroun et du Niger. En 2003, nous avons accueilli PBS, Radikal et Daara J, qui ont attiré beaucoup de monde. Cette année, le concert d’Oxmo a drainé un gros public. On avait décidé de décentraliser dans les quartiers, malheureusement avec les célébrations des vingt ans de pouvoir de Blaise Compaoré, on a eu du mal à obtenir les autorisations. Du coup, le concert d’ouverture au rond-point de la Patte d’Oie a été annulé et a eu lieu devant le Centre culturel français (CCF, ndlr). Le concert final devait se passer à la Maison du peuple, mais elle a été réquisitionnée à la dernière minute, donc il a eu lieu au CCF. Et nous avons décentralisé le festival à Bobo-Dioulasso (Oxmo Puccino et Lexxus Legal), Koudougou (Winston Mc Anuff et Baliku Roots), Po (Faso Kombat) et Ouahigouya (K. Djoba et Secta’A).»
«Dès la deuxième année, le festival est devenu panafricain
avec des groupes venus de six pays.»
La date d’ouverture de cette septième édition était chargée de symboles: le 15 octobre 2007 marquait simultanément le vingtième anniversaire de l’accession au pouvoir de Blaise Compaoré, mais aussi de la mort brutale de Thomas Sankara. Si l’ambiance en ce jour de fête n’est pas à la guerre civile, les positions restent tranchées. Et les rappeurs burkinabè sont massivement sankaristes, comme en témoignent les immenses portraits brandis par ses supporters lors du concert d’ouverture avec 3K (Ghana), Winston Mc Anuff et Baliku Roots. Ce n’est pas Awadi, venu à Waga Hip Hop présenter en avant-première son nouveau projet Présidents d’Afrique, qui dira le contraire: son studio d’enregistrement, basé à Dakar, ne s’appelle-t-il pas Studio Sankara ? Awadi explique avec enthousiasme : « C’est marrant de voir qu’après vingt ans, Thomas Sankara est toujours aussi fort: les gens n’attendaient que l’occasion d’exprimer l’amour qu’ils ont pour son combat. Les jeunes se le sont approprié. Ceux qui le revendiquent ont 20 ans ou moins, et eux, tu n’as pas besoin de leur donner des T-shirts pour qu’ils manifestent leur amour. Contrairement à certains chefs d’État qui, eux, ont besoin de faire des pancartes, de monopoliser la télé et de donner des petits “cachets” ; nous, on ne paie personne pour dire : “Je t’aime”. Je n’étais pas encore arrivé à Ouaga le 15 octobre, mais on m’a raconté comment tout le monde s’est déplacé massivement pour accueillir l’épouse de Sankara et lui prouver qu’on l’aime, qu’on soutient son mari encore aujourd’hui. C’était la meilleure réponse à donner à ceux qui pensent que c’est un combat dépassé. Sankara disait qu’il fallait vivre africain et que c’était la seule manière de vivre libre et digne. Les jeunes d’aujourd’hui ont compris ce message.»
Au-delà des aléas politiques, Waga Hip Hop a été l’occasion de confronter des visions diverses du hip hop et de constater sa bonne santé sur le continent. Même les pays africains anglophones étaient représentés, notamment avec les 3K (pour «Three Kings», les trois rois), venus du Ghana balancer leur rap en anglais et en effectif réduit: seuls deux «K» sur trois étaient présents pour le show du 15 octobre, et ce n’est que le lendemain qu’on apprendra de leur bouche la raison de la défection du troisième rappeur: il a 7 ans (vous avez bien lu) et a dû rester au pays pour suivre ses cours. À Accra, le talent microphonique n’attend pas le nombre des années ! Mention très bien à Baliku Roots, excellent groupe de reggae ouagalais, qui a croisé le fer avec le vétéran fatigué Winston Mc Anuff de la Jamaïque, qu’une santé déficiente a empêché de donner son maximum sur scène. Oxmo, accompagné de son groupe Jazbastards, a fait salle comble et offert un concert magique. Autre temps fort du festival : le clash des MC’s ouagalais lors d’une battle épique orchestrée par un MC d’exception, Obscur Jaffar. Jaffar est rappeur, slammeur et ambianceur. Il est aussi membre du collectif Konkret 54 et activiste du Ouaga Jungle, le studio d’enregistrement number one de Ouagadougou dirigé par Camille Louvel. Jaffar explique les règles : 45 secondes en face-à-face pour des duels dont les protagonistes sont tirés au sort, pas d’insultes sur les papas et les mamans. Les adversaires ne sont pas des ennemis. Seize rappeurs, et une finale sous haute tension, puisque le premier prix était une enveloppe de 75 000 francs CFA (115 euros). Outsider et finaliste, le Belge Maky D’Angelo, venu animer l’atelier de slam, a finalement été battu par la révélation de la soirée, Déchou, sorte de Snoop Dogg du ghetto ouagalais, haut de deux mètres et pourvu d’une langue bien pendue. Quand on voit Déchou tirer nonchalamment sur une cigarette pendant qu’un de ses adversaires le clashe, on sait que ce MC-là a l’attitude d’un winner. Avec le groupe K. Djoba en guise d’interlude avant la finale Maky/Déchou, c’est une soirée hip hop bon esprit de quatre heures qui a eu lieu au Reemdoogo, salle à ciel ouvert construite dans un quartier populaire grâce au soutien de la ville de Grenoble, jumelée à Ouagadougou. La preuve que le hip hop africain ne souffre pas de la même fascination pour la violence que certains éléments du hip hop français ? C’est bien l’opinion d’Ali Diallo: «Au Waga Hip Hop, on privilégie l’échange, et pour le clash c’est le même esprit. On a fait des règles, et ça fonctionne. Quand un rappeur se permet d’injurier son adversaire, le public l’éjecte. Il y a des limites, des choses à ne pas dire. Ça n’est pas dans le même esprit qu’en France, il y a un respect. C’est ce qui fait que ça se passe bien, même pour les perdants.» L’aspect caché du Waga Hip Hop, c’est cette batterie d’ateliers de formation offerts aux stagiaires. Formation Internet avec Guillaume Cordier de Zone Franche, technique son avec l’ingénieur Bertrand Pelloquin, slam et écriture avec Maky, deejaying avec Gee-Bayss le DJ de Pee- Froiss, danse hip hop avec Ahmed, human beat box avec Yannick de la compagnie Les Daltoniens, et aussi journalisme (chaleureuse dédicace aux stagiaires qui ont écrit la gazette quotidienne du festival: Davy, David, Hamidou, Christian, Ben et Mathurin). Confidence d’Ali Diallo: «Les formations, c’est ma plus grande fierté. Ça montre qu’il y a un intérêt pour l’apprentissage de ces métiers. Ça ne dure qu’une dizaine de jours, mais les stagiaires en profitent un max, et ils reviennent. Certains sont désormais prêts à remplacer les formateurs français ou belges.»
En guise de conclusion, la dernière soirée était animée par Awadi et proposait une Coupe d’Afrique des battles, ainsi qu’une prestation du rappeur kinois Lexxus Legal, qu’on avait découvert un peu plus tôt dans le film retraçant la vie des musiciens dans le ghetto de Kinshasa, La Danse de Jupiter, projeté dans le cadre du festival. Au final, et malgré l’indifférence de la presse burkinabè qui se regarde le nombril, la septième édition du Waga Hip Hop fut la meilleure. En espérant qu’elle ne soit pas la dernière, car rien n’est jamais gravé dans le marbre pour ce genre de projet culturel.
Olivier Cachin
envoyé spécial à Ouagadougou
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