Une époque formidable, disait-on naguère, dans un monde qui, confronté à l’immuabilité de la Guerre froide, luttait sans faillir contre son autocongélation et inventait, au hasard, des repères, dans une confusion réjouissante. Point de place alors pour les certitudes inflexibles. Seulement l’espérance, partagée par tous, d’un futur impossible à imaginer mais dont le visage se composait à chaque instant, avec une exquise lenteur. Aujourd’hui, les certitudes sont de retour. Et l’actuel régime aux affaires en France en est un exemple sidérant. Le type de relations qui s’instaurent, sous nos yeux, entre l’État français et ses «partenaires» africains illustrent, de troublante manière, l’émergence d’une pensée fondée sur un nouveau «bon droit» français, promu sous le sceau d’une prétendue « rupture », voire d’une politique «décomplexée».
La coopération et la diplomatie françaises en direction de l’Afrique se trouvent réduites au seul axiome de l’immigration, à la manière d’une obsession. On pense aussi au discours de Dakar prononcé par Nicolas Sarkozy, la promotion de lois suspectes comme le contrôle génétique des flux migratoires réservé aux émigrants potentiels d’Afrique subsaharienne, ou encore la sordide comptabilité du quota d’expulsions d’étrangers à réaliser chaque année par le ministère chargé aussi de «l’identité nationale»… On frôle le surréel à l’image du nouveau dirigeant français parti au Tchad pour ramener dans «son» avion certains protagonistes de l’ignoble affaire de L’Arche de Zoé, pour ensuite promettre d’aller «chercher tous ceux qui restent, quoi qu’ils aient fait». Déclenchant l’ire de la justice tchadienne stupéfaite de voir un chef d’État étranger faire peu cas de l’indépendance de l’institution judiciaire, qui plus est d’un pays souverain… Et si ces exemples masquaient mal l’essentiel, à savoir la culture politique qui les sous-tend ?
Le type de relations qui s’instaurent entre l’État français et ses «partenaires» africains
illustrent l’émergence d’une pensée fondée sur un nouveau «bon droit» français.
Ce qui apparaît pour l’heure comme des «dérapages » semble parfaitement « assumé» par ce régime peu visité par le doute. En marge d’une perception à tout le moins troublante du monde et de l’Autre, les certitudes affichées, tant au plan intérieur qu’en matière de relations internationales empruntent furieusement au schéma intellectuel d’un courant politique qui a choisi de s’enfermer dans les conservatismes éculés en se défiant de toute nouvelle aventure possible de la pensée. Ceci renvoie à une certaine « défaite » de la pensée survenue aux lendemains de la Guerre froide, et qui a, entre autres, ouvert le champ à un indéfinissable libéralisme «postcapitaliste». Ce «nouveau monde», qui a consacré la frontière entre riches et pauvres, a ses apôtres péremptoires dont la «mission» s’apparente à la religion, même si elle se réclame d’abondance du suffrage universel. George W. Bush est un apôtre de ce monde-là, qui n’a pas hésité à opposer ses certitudes, c’està- dire son «intuition» et une obscure mystique du bien et du mal aux règles de la communauté internationale et à la libre expression des opinions dans son pays pour entreprendre «sa» guerre en Irak… En France, avant son élection, Nicolas Sarkozy avait appelé à «liquider» l’héritage de Mai 68. Pour renouer avec des «valeurs» d’un passé imprenable dont il serait seul habilité à établir l’inventaire. Cette forme de politique signalée par une personnalisation extrême de l’exercice du pouvoir, relève de l’immanence, car elle procède de la mystique d’un homme, forcément providentiel, détenteur de toute vérité face à la multitude. Avec lui commence l’Histoire.
Le risque est réel de voir surgir ci et là sur le globe ces dirigeants d’un type nouveau, sans repères identifiés, habiles à proposer à leurs concitoyens des certitudes fondées sur une mystique du pouvoir dont ils seraient, eux seuls, les tenants et répondants. Cette mystique-là s’accommode-t-elle longtemps de la démocratie ? En tout cas, cette expression inédite du politique atteste de la congélation des pensées depuis la fin de la Guerre froide. Elle est bien la marque de notre époque, que l’on voudrait formidable, mais qui ressemble tellement aux films qui vieillissent mal.
Par Francis Laloupo
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