Alors que l’affaire des impacts sanitaires et environnementaux liés à l’exploitation des mines d’uranium au Niger est passée au second plan de l’actualité, du fait du regain de tension dans le nord du pays secoué par la rébellion touareg, elle ressurgit ailleurs, au Gabon, où les mines sont fermées depuis 1999. Enquête.
L’affaire ne date pas d’aujourd’hui. Depuis fin 2003, l’ONG de protection de l’environnement nigérienne Aghir In’Man essaie de faire valoir auprès d’Areva –entreprise privée détenue à 96 % par des capitaux publics français, actionnaire majoritaire des sociétés minières uranifères– le droit des travailleurs des mines d’uranium et des habitants des villes minières à vivre dans un environnement sain. Pour ce faire, elle a trouvé en France l’appui scientifique et technique de la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (Criirad) et le soutien juridique de l’association des juristes internationaux Sherpa. Le collectif est parvenu, avec difficulté, à effectuer une mission sur place et a établi un premier rapport sur les impacts sanitaires et environnementaux de l’exploitation de l’uranium(1).
À l’époque des premières révélations, le sujet a fait la une d’Aïr Infos, le bimensuel de la région d’Agadez où se trouvent les cités minières. En France, le quotidien Le Monde a traité la situation avec justesse. Cette affaire a soulevé des inquiétudes dans la population à travers tout le Niger, participant sans doute à la déstabilisation actuelle du fragile équilibre nécessaire au développement du nord du Niger, de l’Arewa, dirions-nous en haoussa, l’une des langues nigériennes. Alors, pourquoi avoir tant attendu pour apaiser ces craintes, d’autant que le pays figure au dernier rang de l’Indice du développement humain comme le plus pauvre du monde ? Le responsable Afrique du groupe Areva, Zéphirin Diabré, ex-directeur général adjoint du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), n’a pas «le temps de répondre» à nos questions. Le premier accord mondial de partenariat public/privé de lutte contre le sida, appliqué à la région d’Agadez et signé à l’occasion de la dernière journée mondiale de cette pandémie entre le Niger et Areva (dans le cadre de l’initiative Esther), n’a pas suffi à apaiser les craintes de la population. «La situation actuelle d’insécurité dans le nord du Niger rend complexe la résolution de l’affaire», explique Yann Quevinec, chargé de ce dossier à Sherpa.
Le Niger, acteur majeur de la filière nucléaire mondiale
Pendant trente-cinq ans, la France est restée le principal pays impliqué dans l’exploitation des mines de l’Arewa (à travers Cogema, puis Areva). Les autres acteurs étant le Niger (36,6 % des parts de la Somaïr et 31 % de la Cominak), le Japon (25 % de la Cominak) et l’Espagne (10 % de la Cominak). Suite à la récente renégociation des contrats, le Niger est maintenant exportateur d’uranium sur le marché international (300 tonnes auraient déjà été vendues aux États-Unis cet été). Avant, le partage des ressources tirées de l’exploitation uranifère entre les actionnaires se faisait au prorata de leur participation dans les sociétés et en kilogramme de matière première, excepté pour le Niger qui voyait sa part du gâteau convertie en francs CFA à un coût fixe du kilo devenu six fois moins cher que celui du marché Spot. Le Niger peut aussi maintenant gérer plus librement ses ressources dans le nord du pays. Il s’est doté d’un code minier plus contraignant pour les exploitants que le précédent. Sur la quinzaine de gisements identifiés, il a attribué récemment de nouveaux permis d’exploration en vue d’extraction à la France (quatre à cinq), un (dossier bien avancé) à la Chine et un au Canada. Du point de vue environnemental, le Japon lui aurait proposé de retraiter les déchets d’exploitation et les stériles des premières mines. Et du point de vue sanitaire, le code du travail va-t-il intégrer de nouvelles contraintes liées au risque d’exposition à la radioactivité ? C.S. |
Noyée dans ce regain de tension, l’affaire a ressurgi ailleurs, au Gabon, avec la mobilisation du Collectif gabonais des anciens travailleurs de la mine d’uranium de Mounana (Catram) alors exploitée par Cogema, intégrée depuis dans le groupe Areva, et de la toute jeune association française Mounana (voir encadré ci-dessus). L’ONG Médecins du monde s’est, elle aussi, jointe au collectif en apportant son expertise médicale. Explications de Jean-Pierre Getti, vice-président de Sherpa: «La situation est différente, étant donné que les mines de Mounana sont fermées depuis 1999, mais nous observons des ressemblances, et toujours cette culture du secret de l’exploitant majoritaire commun, Areva, avec une totale opacité quant aux informations que l’on souhaite obtenir et qui sont fournies aux travailleurs.» Une équipe du collectif s’est rendue à Mounana en juin 2006 et a pu visiter l’hôpital de la Comuf (Compagnie des mines d’uranium de Franceville), fermé depuis l’arrêt des mines. «Le service de médecine du travail s’intéressait aux pathologies courantes (sans sensibilisation ni information quant aux risques liés à la radioactivité) et dépendait de la Cogema qui payait et faisait travailler les médecins », témoigne Michel Brugière, directeur général de Médecins du monde. Et de poursuivre: « Ça nous a choqués qu’au bout de quelques années, on ait donné des dosimètres aux travailleurs sans que ni eux ni les médecins n’aient accès aux résultats et ne disposent de compétence en radioprotection.»
L’enquête auprès de 480 anciens travailleurs miniers a révélé que plus de la moitié d’entre eux se plaignent de troubles pulmonaires, et aussi de troubles cardio-vasculaires, et que le pourcentage des pathologies augmente avec le temps passé dans les mines. La disparition de l’hôpital des dossiers médicaux des anciens travailleurs de la Comuf, cet été, révélée par Sherpa, met à mal tout espoir d’étude poussée sur le lien de cause à effet entre les pathologies des ouvriers et leur activité professionnelle passée.
Les rapports établis par le collectif sur la situation sanitaire et environnementale des sites miniers uranifères au Niger et au Gabon détectent trois sources d’inquiétude: les mesures de sécurité et les conditions de travail dans les mines (quasi-inexistence de prise en compte des risques liés à la radioactivité, insuffisance manifeste des équipements de sécurité, ignorance et non-respect des règles de sécurité, insuffisance de connaissance de la mesure de dose d’exposition) ; l’erreur de diagnostics médicaux et les « défauts d’information notoires », notamment pour les cas de cancers et de maladies liées à l’activité des travailleurs (défaut de suivi médical des sous-traitants, absence totale de déclaration de maladies professionnelles bien que la législation existe, question d’indépendance des médecins des hôpitaux des sociétés minières); le contrôle de l’activité minière rendu illusoire (absence de moyens des organismes de contrôle, qu’ils relèvent de l’inspection du travail ou de la Direction des mines).
De cette situation, résultent bien sûr des impacts sanitaires, mais aussi environnementaux: inquiétudes quant à la contamination radioactive de l’eau potable ou des cours d’eau, dépôt insécurisé des résidus de l’extraction uranifère, poussières dérangeantes, déchets d’équipements des mines réutilisés dans l’habitat ou les bâtiments publics… « L’entreprise a la connaissance des risques encourus, précise l’avocat Jean-Pierre Getti. Le maintien volontaire des travailleurs et des retraités dans l’ignorance de ces risques et la négligence dans la prise en compte sanitaire et environnementale générale la rend coupable de ce risque.»
«Ça nous a choqués qu’au bout de quelques années,
on ait donné des dosimètres aux travailleurs sans que ni eux
ni les médecins n’aient accès aux résultats.»
Le collectif d’ONG demande à Areva de mettre en oeuvre une vaste étude épidémiologique indépendante, de garantir l’indépendance de l’activité (et du contrôle) des observatoires de la santé autour de ses sites miniers, dont elle a annoncé la création, et la constitution d’un fonds d’indemnisation des familles de malades et de décédés. Les résultats de l’audit sanitaire portant sur l’évaluation des pratiques médicales des hôpitaux des sociétés minières du Niger et de l’étude épidémiologique pilote commandités par Areva et rendus publics en mars dernier n’ont pas suffi à convaincre les parties. « Nous nous confrontons à la logique du “pas vu pas pris”, souligne l’avocat William Bourdon, président de Sherpa. Mais nous avons aujourd’hui un sérieux faisceau de présomption qui nous permet d’envisager diverses procédures pénales complexes envers cette entreprise qui n’a de cesse de communiquer sur sa politique de développement durable. » Des poursuites judiciaires pour «blessures et homicides involontaires» et «mise en danger de la vie d’autrui» planent sur cet acteur majeur du nucléaire à une époque où l’on annonce la « renaissance durable du nucléaire» à l’échelle de la planète.
Camille Saïsset
(1) Les rapports sont disponibles sur les sites www.criirad.org et www.asso-sherpa.org
En juin 2005, Areva a été traduite devant le tribunal pénal par l’association Sources et rivières du Limousin (SRL) pour des faits de pollution et d’abandon de déchets sur les anciennes mines d’uranium du Limousin (dont le dernier puits a été fermé en 2001). Bien qu’Areva ait été relaxée, cette action a abouti à la reconnaissance de l’impact sanitaire et environnemental du stockage de résidus de traitement, de «stériles» miniers et de l’entreposage de fûts. Cette procédure a déclenché l’implication des collectivités publiques pour obliger l’entreprise à entreprendre des actions de dépollution, de l’État, qui a confié à l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire le soin de constituer un Groupe d’expertise pluraliste (avec SRL), et enfin du préfet de région, qui a décidé d’impulser la concertation en instaurant une Commission locale d’information et de surveillance (CLIS) des mines du Limousin.
C.S.
Pour en savoir plus: http://www.sources-rivieres-limousin.asso.fr/acceuil.htm
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