Le 10 septembre dernier, Frédérik Bitsangou, alias pasteur Ntumi, chef d’une rébellion armée installée dans le sud du pays, était attendu à Brazzaville pour prendre ses nouvelles fonctions de ministre dans le cadre d’un accord de réconciliation nationale. Devenu le pire cauchemar du pouvoir, ce prédicateur évangéliste, guérisseur à ses heures et gourou incontesté d’un mouvement aux allures de secte, allait-il enfin renouer avec l’ordinaire de la vie républicaine? Alors que toute l’attention de l’opinion était dirigée vers Brazzaville ce jour-là, le pays a frôlé le pire, l’État ayant pu éviter, de justesse, un affrontement de grande envergure avec la troupe du pasteur mystique. Que s’est-il passé? Enquête.
Repères rebelles 1997 : Le pasteur Ntumi est un religieux connu pour soigner des malades mentaux qu’il recueille dans les rues de Brazzaville. Il quitte la capitale cette annéelà, ayant eu une «révélation de Dieu» lui assignant la mission de «libérer le Congo». 1998 : Il mène la guerre contre Denis Sassou Nguesso revenu au pouvoir en 1997. Les troupes de Ntumi sont composées de ses patients transformés en maquisards et de miliciens Ninjas dévolus à l’ancien maire et Premier ministre Bernard Kolelas, devenu en 1997 l’un des adversaires farouches de Nguesso. Les combattants de Ntumi affrontent l’armée gouverne- mentale à Brazzaville, dans les régions du Pool, de la Bouenza, du Niari et de la Lékoumou. 29 décembre 1999 : Signature des accords de paix à Pointe Noire. Le Conseil national de la résistance de Ntumi ratifie ces accords avec le gouvernement. Accords qu’il dénoncera ensuite, pour réclamer un statut de «chef militaire» et la participation à un «gouvernement de large union nationale». 2000 : La rébellion du pasteur Ntumi a établi ses quartiers dans le Pool (sud-est), entouré de ses miliciens, adeptes de son église d’obédience «chrétienne» et dont il est le représentant suprême. Gourou et guérisseur, il règne sur cette armée de soldats aux pieds nus, qui s’adonnent aussi bien à la terreur armée sur les populations qu’à la construction d’infrastructures de base (écoles, dispensaires) et divers métiers manuels, générateurs de revenus substantiels. Mars 2002 : En plein processus électoral, la rébellion multiplie des incursions militaires dans Brazzaville. L’armée gouvernementale s’engage sur le terrain et la guerre fait rage dans le Pool. L’État aménagera des couloirs humanitaires dans la région pour évacuer les populations civiles. Mars 2003 : Signature à Brazzaville d’accords «croisés» de fin des hostilités entre les deux parties. Mise en place d’un programme de démobilisation et de réinsertion des miliciens Ninjas dont plusieurs seront intégrés au sein de l’armée. Mais Ntumi ne rend pas toutes les armes réclamées par le programme de désarmement des milices. Par ailleurs, invité à se rendre à Brazzaville pour participer, auprès du gouvernement, à la mise en oeuvre des divers programmes de retour à la paix, il oppose des revendications extravagantes, notamment celle d’être nommé vice-président, de résider en permanence dans la capitale avec une garde de 3000 hommes, ou encore d’être nommé «chef spirituel des armées». Jusqu’en 2006, la rébellion du pasteur Ntumi conserve ses positions, tout en acceptant régulièrement de «négocier» avec l’État. 2007 : Ntumi accepte de transformer son mouvement rebelle, le Conseil national de la résistance, en formation politique, le Conseil national des républicains. Depuis la fin de la guerre en 1999, les opérations électorales peuvent se dérouler dans le Pool. Dans le cadre d’un nouvel accord signé le 27 avril 2007 entre le gouvernement et le mouvement rebelle, Ntumi est nommé ministre «délégué général chargé de la promotion des valeurs de paix et de la réparation des séquelles de guerre». Il demeure cependant dans son fief du Pool, et se rendra à Brazzaville le 10 septembre 2007 pour, officiellement, y prendre ses fonctions. La visite tourne court. Retour dans le Pool. L’aventure continue.
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Le révérend pasteur Ntumi, de son vrai nom Frédérik Bitsangou, était attendu à Brazzaville le 10 septembre dernier pour prendre ses fonctions de «délégué général chargé de la promotion des valeurs de paix et de la réparation des séquelles de guerre». Nommé récemment à ce poste au sein du gouvernement par le chef de l’État Denis Sassou Nguesso, le «chef suprême» de la rébellion armée qui sévit dans la région du Pool (sud-est du Congo), devait quitter ce fief qu’il tient sous sa coupe depuis bientôt dix ans, et tourner définitivement la page de l’opposition armée, en apportant sa contribution à la gestion des affaires publiques. Une mutation très attendue qui devait faire passer cet homme, de son rôle de grand prêtre guérisseur et de guérillero mystique à celui de ministre républicain. Un tournant dans la vie de ce Congo encore hanté par les miasmes des conflits sanglants de la fin des années 90, allait ainsi s’opérer, ce 10 septembre. Le suspense, bien entretenu par le pasteur Ntumi et ses adeptes, armés ou non, allait enfin connaître son dénouement. Toutefois, l’on continue de s’interroger sur tant d’importance accordée à cette étrange affaire opposant un État et un individu dont le moins qu’on puisse dire est qu’il échappe aux profils habituels des opposants politiques. La mobilisation générale de l’opinion et l’ordonnancement de «l’événement» du «retour à Brazzaville» du pasteur rebelle atteste, tout aussi étrangement, de l’éminente position que le pouvoir lui accorde sur l’échiquier politique. Pourquoi tant d’égards vis-à-vis d’un hors-la-loi, coupable, avec ses miliciens Ninjas, de mille exactions et autres atteintes graves à la sécurité et l’intégrité nationales? Qui plus est, un homme réputé pour ne jamais respecter ses engagements et les divers accords de paix et de réconciliation qui jalonnent l’histoire de son face-à-face avec le pouvoir. Cette journée s’annonçait donc historique sous l’équateur. Sauf que le pasteur, venu jusqu’aux portes de Brazzaville, a finalement fait demi-tour avec son escorte armée, pour retourner dans son fief dans le Pool, exigeant désormais « des garanties de la communauté internationale ». Après des heures de suspense et de communiqués, l’étrange «opération réconciliation » a fait long feu. Que s’est-il donc passé? Les services du renseignement avaient relevé, quelques jours auparavant, l’arrivée dans Brazzaville, par petites vagues, d’individus, souvent jeunes et dépenaillés. Ces «militants» et combattants du pasteur rebelle se sont installés, par petits groupes, dans plusieurs points de la capitale, avec une visible prédilection pour les abords immédiats de la gendarmerie, de la police et de la télévision nationale. De quoi intriguer les services du renseignement qui, dans un premier temps, observent avec une « vigilance mesurée», cette forme d’occupation passive orchestrée par ces citoyens à l’allure originale venus du Pool, tels des éclaireurs ou «ouvreurs de chemin», dans l’attente de l’arrivée du chef Ntumi. Certains portent des baluchons et des nattes de couchage rigides dissimulant mal des armes à feu.
8 septembre. L’équipe du Premier ministre Isidore Mvouba s’active pour la cérémonie d’accueil du nouveau ministre ex-rebelle. L’on sait que ses hommes et lui ont quitté le Pool et se trouvent à une trentaine de kilomètres au sud de Brazzaville. Ntumi semble avoir décidé de camper dans les environs de la capitale, indifférent au temps qui passe, soumettant son escorte armée à son rythme et ses «visions» qui lui prescrivent, à ce moment-là, une «prudence » calculée. Le ciel de Brazzaville peut attendre.
Un émissaire rapporte alors que le pasteur souhaite s’entretenir avec quelques personnalités, et en premier lieu, Alain Akouala, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement. Celui-ci se rend alors auprès de Ntumi, avec une délégation d’une quinzaine de personnes dont des membres de la Concertation citoyenne du Pool, des représentants de l’Union européenne, les archevêques de Brazzaville et de Kinkala (département du Pool), etc. La rencontre a lieu à Vouanga. Le camp improvisé de Ntumi est installé, selon les confidences d’un membre de la délégation, «en pleine nature, un endroit magnifique baignant dans un microclimat ». À leur arrivée, Ntumi est entouré de ses hommes «hirsutes et armés jusqu’aux dents». Une étoffe de couleur violette orne le cou du pasteur. Le violet, symbole de la doctrine mystique dont Ntumi est à la fois le représentant suprême, le canal et le messager sur Terre…
L’ex-rebelle prend la parole le premier, choisit d’exposer une lente et longue rétrospective de toutes les étapes de négociations et des divers accords avec le pouvoir depuis 1999, le tout suivi de laborieux commentaires agrémentés de références « spirituelles ». Selon un membre de la délégation venue à Brazzaville, «l’homme était tour à tour précis dans son exposé, faisant montre d’une vive intelligence, sec et tranchant, puis soudain doux comme un agneau, presque inoffensif et vulnérable. Et puis, de temps à autre, il délirait… C’est clair, il est un peu dérangé ». Quand vient le tour du ministre Alain Akouala de prendre la parole, il explique au pasteur : « Je ne viens pas négocier avec vous. Monsieur le ministre (il insiste sur cette qualité, ndlr), nous appartenons maintenant, vous et moi, au même cabinet sous l’autorité du président de la République.»
Mais le pasteur est ailleurs, les yeux tournés vers d’autres horizons. S’il a décidé de se ranger à la vie civile et de prendre ses fonctions à cette date, ce n’est pas uniquement pour se rallier à la cause gouvernementale, mais aussi pour respecter la recommandation de la Banque mondiale qui a exigé que le démarrage du programme de démobilisation et de réinsertion des combattants et autres miliciens démarre le 10 septembre au plus tard, seule condition pour engager les financements nécessaires. Ntumi accorde donc une entière vigilance aux négociations multilatérales… Le prédicateur rebelle veut bien rentrer à Brazzaville, mais estime que sa sécurité ne peut être assurée que par son escorte armée –les combattants Ninjas –, et aussi les «habitants du Pool qui ont souffert avec moi» (il voudrait en entraîner 10000 à sa suite), et la masse de ses «sympathisants» présents, selon lui, dans tous les quartiers de la capitale. Il souhaite y tenir un meeting à son arrivée. Attentif et conciliant, le porte-parole du gouvernement, Alain Akouala, lui propose le protocole suivant: pour des raisons sanitaires et de sécurité, il serait préférable qu’il demande à tous ses «militants» qui l’ont précédé à Brazzaville de se regrouper dans l’enceinte du grand stade de Makelekele; il pourra ensuite s’adresser à eux lors d’un meeting, mais seulement une fois terminée la cérémonie de sa prise de fonctions. «Vous avez opté pour la paix dans le pays. Faites votre prise de services, au nom de la conciliation et de la réconciliation nationale. Vous pourrez tenir votre meeting ensuite, en toute sécurité… », plaide Alain Akouala qui précise: «Une fois à Brazzaville, votre sécurité sera assurée par les forces publiques, mais avec un simple matériel de maintien de l’ordre. Vous serez accueilli à Brazzaville par le secrétaire général de la présidence, Monsieur Firmin Ayessa, qui vous remettra votre note de prise de services, puis vous serez invité à une visite des locaux de la présidence… Ensuite, vous pourrez repartir dans le Pool, et revenir trois semaines plus tard, lorsque votre résidence de fonction sera prête.» Autres dispositions et dérogations particulières au bénéfice de cet homme décidément couvert d’égards, l’allocation, dans le cadre de ses nouvelles fonctions, et sous garantie de la communauté internationale, d’une garde rapprochée de trente agents, dont il a supervisé la liste (comportant notamment certains de ses anciens combattants Ninjas insérés dans l’armée suite à des précédents accords).
La délégation qui s’est rendue auprès de Ntumi revient à Brazzaville après que la logistique de son accueil prochain dans la capitale ait été validée par lui-même et son Étatmajor… Le chef militaire et spirituel des Ninjas accepte d’avancer avec son escorte jusqu’à 10 km de Brazzaville et d’y attendre les forces de l’ordre et la délégation d’accueil officielle qui organiseront son entrée dans la capitale le 10 septembre. Le ministre Alain Akouala se dit pleinement assuré de la coopération de l’homme qui accepte de se conformer au protocole d’accueil proposé par les autorités brazzavilloises. Différents services de la sécurité intérieure (autorités supérieures de la défense, de la police…) s’activent alors pour mettre en place une logistique réservée aux personnalités de marque pour acheminer et encadrer le pasteur Ntumi vers Brazzaville.
Coup d'état et folie mystique Le pasteur Ntumi en est convaincu : il est «le seul» capable de déstabiliser le régime du président Denis Sassou Nguesso. Tant d’opposants en déroute et autres apprentis sorciers qui ont fait le voyage vers son fief du Pool le lui ont tellement dit et répété qu’il a fini par le croire. Avant son arrivée prévue à Brazzaville le 10 septembre dernier, ils le lui ont rappelé: «Vous êtes devenu la seule alternative à Denis Sassou Nguesso, le pouvoir est à votre portée ». Il ne restait plus à celui qui a créé la première rébellion mystico-politique qu’à « entrer en prière» et recevoir, des esprits, de précieuses indications pour une prise du pouvoir qu’il juge inéluctable. Est-ce fort de cette conviction que Ntumi a tenté l’impensable le 10 septembre dernier ? À présent que les langues se délient, l’on sait qu’il s’agissait bien pour lui de tenter un coup d’État, en l’absence dans le pays du président Nguesso alors en séjour en Europe. Le plan ? Se servir de ses hommes, militants et adeptes prépositionnés dans la capitale pour créer une vaste confusion, prendre d’assaut la présidence au risque de provoquer un bain de sang en transformant ses sympathisants en chair à canon et boucliers humains face aux forces de l’ordre. Ensuite, transformer la ville en zone d’alerte générale et déclarer le Congo en état de guerre. Resterait alors à faire appel à la fameuse «communauté internationale» pour prendre acte du geste militaire de Ntumi et d’une rupture de régime au Congo. Une stratégie qui emprunte au plus inquiétant délire chez un homme et ses troupes qui ont érigé la pensée magique et l’incantation en stratégie de conquête du pouvoir. Toutefois, une donnée, bien matérielle celle-là, suscite l’interrogation de tous les observateurs : l’origine de l’arsenal militaire des troupes de Ntumi, qui n’a cessé d’enfler au fil des années, et qui permet aujourd’hui à cet homme de prétendre au partage du «monopole de la violence» avec le pouvoir républicain qui en est, selon des principes constitutionnels, le seul dépositaire. F. L. Engrenages Ntumi peut-il encore renoncer à son fonds de commerce politique? La fuite n’est-elle pas devenue pour lui la seule voie possible? N’est-il pas devenu otage, à la fois de tous ceux qui l’encouragent à en découdre avec le régime en place, et surtout de ces jeunes embarqués dans son délire mystico-politique? Que pourrait-il leur promettre d’autre? Peut-il les abandonner à eux-mêmes sans la moindre contrepartie, en acceptant, lui seul, de se rallier au gouvernement? Ses «créatures» ne sontelles pas devenues la principale menace contre sa personne? En réalité, son salut semble résider désormais, paradoxalement, dans les mains de l’État, seul en mesure de l’extraire de cet engrenage qu’il a lui-même engendré. |
Mais la veille de l’événement, les services du renseignement et les membres informés de la délégation préposée à la gestion de l’événement, notent que le sieur Richard Bitsandou, frère et chef d’État-major chargé de la sécurité du pasteur Ntumi, s’est mis aux abonnés absents. Jusque-là très présent dans les divers pourparlers, cet homme-clé du dispositif armé du révérend a choisi de disparaître dans la nature et de rompre tout contact avec les autorités brazzavilloises. Traduction des experts de la sécurité: «Quelque chose de sérieux se prépare…»
Le 10 septembre, le pasteur Ntumi n’est plus localisé dans le secteur où il était censé attendre les forces de l’ordre chargées de l’accompagner vers la capitale. On le signale, entouré de 300 éléments aux abords de Brazzaville. Joint au téléphone, alors qu’on lui fait remarquer qu’il est en train d’enfreindre les règles du protocole sécuritaire convenues, il répond avec une candeur déroutante: «Je suis pressé, je suis impatient d’arriver à Brazzaville pour rencontrer les miens au centre sportif de Makelekele, avant de me rendre à la présidence». Ntumi avance vers la capitale, avec ses hommes chargés d’un véritable arsenal: fusils mitrailleurs, roquettes antichars et autres équipements d’appui. Rien à voir avec une escorte protocolaire des temps de paix. Mad Max sous l’équateur!…
Les autorités décident d’interrompre cette inquiétante avancée de Ntumi et de ses hommes, évoquant de «sérieux risques de dérapage». Un des hommes de Ntumi présent dans la capitale vient s’en remettre aux services de sécurité auxquels il confie: «Je ne veux pas participer à un coup d’État classique (sic). Tous les hommes de Ntumi réunis au stade prendront d’assaut le palais de la présidence. Il y aura un bain de sang…» On fait alors savoir à Ntumi que la cérémonie officielle de prise de services au sein du gouvernement est reportée et on l’invite à renoncer pour l’heure à son entrée dans Brazzaville dans de telles conditions. Mais le chef rebelle choisit le forcing. L’armée réagit et décide d’abord de procéder à une mission de reconnaissance et de sommation par un ballet d’hélicoptères qui survolent la caravane d’escorte armée de Ntumi. S’ensuit une ambiance de panique et de confusion générale. On parle de blessés et de deux morts, au moins. Le pasteur prend la mesure du danger et se décide à rebrousser chemin.
Retour vers le Pool sous la pression de l’armée qui bloque, en arrière, toute possibilité pour les hommes de Ntumi de remettre le cap sur Brazzaville. Dans leur fuite, les miliciens du pasteur ne manqueront pas de se livrer à diverses exactions: pillages, viols, enlèvement de filles mineures. Ensuite, l’attaque et le cambriolage d’un train, sport «traditionnel» des Ninjas de Ntumi, signeront leur «sortie». Leur chef promet de revenir «pour prendre ses fonctions», mais cette fois, «sous l’égide de la communauté internationale». Quant au pouvoir, il se dit disposé à poursuivre le dialogue en vue de conforter la paix, la conciliation et l’unité du pays, et propose au pasteur de «renoncer à la violence et de s’engager dans une opposition républicaine». Et rien ne l’empêche, dit-on, de se présenter à l’élection présidentielle de 2009. Mais parlent-ils seulement le même langage ? Le «monde parallèle» du pasteur Ntumi est-il seulement soluble dans un protocole républicain de réconciliation ?
Francis Laloupo
Que de médiateurs se seront portés auprès du Congo pour tenter de résoudre «le cas Ntumi»! Sans compter les bons offices internes, on peut citer notamment des représentants de l’Union européenne, de la Banque mondiale, du PNUD, ou encore des États-Unis. Mais s’il en est un qui n’aura jamais ménagé sa peine pour mettre fin aux hostilités, c’est bien le président gabonais Omar Bongo Ondimba qui fut, dès les premières heures de la crise en 1997, le principal faiseur de paix entre les différents protagonistes congolais. Il fut le personnage central des pourparlers entre les belligérants Pascal Lissouba, Bernard Kolelas et Denis Sassou Nguesso lors de la guerre civile en 1997 et de la réplique dévastatrice de 1998 (avec l’émergence du révérend Ntumi sur la scène des conflits congolais). Il fallut des trésors de diplomatie et d’intuition pour parvenir à trouver les voies d’un apaisement au Congo. L’expérience d’Omar Bongo Ondimba et la confiance qu’il inspirait aux belligérants lui ont permis d’officier efficacement pour la concrétisation de la fin des hostilités à Pointe Noire (capitale économique du Congo) en décembre 1999. Toutefois, durant toute la période post-conflit qui suivit, le chef de l’État gabonais qui s’est abondamment investi ces dernières années dans la prévention des conflits sur le continent, est demeuré un spectateur engagé et un acteur attentif de l’évolution de la situation chez son voisin congolais. Ainsi a-t-il été amené à offrir ses bons offices pour mettre un terme, par la voie du dialogue, à la rébellion du pasteur Ntumi, la seule faction armée qui a décidé de se démarquer des accords de Pointe Noire de décembre 1999, après les avoir signés. Omar Bongo Ondimba s’est –a– dépensé sans compter depuis 2000 pour tenter de ramener à la raison Frédérik Bitsangou, alias pasteur Ntumi. Se heurtant, comme bien d’autres aux extravagances du personnage, à ses revirements et ses volte-face. Pourtant, l’on sait que ses interventions visibles et d’autres plus discrètes –y compris des moyens financiers et autres soutiens matériels aux actions de médiations– ont souvent permis de calmer les ardeurs d’un personnage qui n’a cessé de décourager les meilleures volontés.
F.L.
Reliquat de la guerre civile qui a déchiré le Congo en 1997, puis de 1998 à fin 1999, soubresauts ou prolongement résiduel de ces années de violences politicomilitaires, la rébellion armée du pasteur Ntumi a su se hisser au rang du pire cauchemar du pouvoir de Brazzaville. Le face-à-face entre le pouvoir et cet étrange mouvement irrédentiste échappe bien souvent aux données d’un conflit politique ordinaire. Les médiations, concertations, accords séquentiels qui se sont multipliés pour tenter de régler «le cas Ntumi» se sont tous heurtés à un écueil imprévisible: l’irruption dans le «débat» d’un argument dont seul le pasteur Ntumi détient les codes: les ressorts mystiques de sa «cause», et la «mission spirituelle» dont il se dit investi. Il est le «messie» désigné pour le salut du peuple du Pool et au-delà. Rappelons que l’histoire, ancienne, de la région du Pool a été cycliquement marquée par une croyance locale souvent instrumentalisée par des acteurs politiques: la venue d’un messie pour mener les habitants vers une «terre promise»… Ntumi a fait de son espace de revendication politique une véritable secte, avec des adeptes qui lui obéissent aveuglément. C’est lui qui dicte les commandements et règles de conduite de cette rébellion/église syncrético-mystique. Ses soldats-adeptes sont prêts à mourir pour le gourou, acceptant de se soumettre régulièrement à son «tribunal privé», ses châtiments corporels, les multiples privations qu’il leur impose. Maître absolu, c’est Ntumi qui a la primauté sur les jeunes filles de la région qu’il contrôle, et surtout un monopole absolu sur les jeunes vierges auxquelles il réserve ses mâles assauts chargés, comme de bien entendu, de leur plus-value «mystique»… C’est lui qui bénit les actions de vandalisme de ses combattants qui ont transformé une partie du Pool en zone de non-droit, paralysant le transport ferroviaire en faisant régner sur cette ligne du Congo- Océan une terreur digne du Far West.
Au fil des années, la permanence de ce motif sectaire dans un conflit constitue l’obstacle majeur pour sa résolution. C’est l’arme fatale de Ntumi qui fait fi des principes conventionnels de règlement de conflit, imposant son propre chronogramme mystico-politico-militaire à ses interlocuteurs, tout en anéantissant régulièrement les efforts entrepris dans ce sens par divers médiateurs, les contraignant à un éternel recommencement. Le dernier épisode de cette affaire intervenu le 10 septembre dernier, confirme, s’il le fallait encore, la détermination infrangible d’une bande d’illuminés jusqu’auboutistes, implantés dans un univers parallèle, réfractaires à toute réinsertion dans le cours normal de la vie citoyenne.
F.L.
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