Il a été celui qui a validé l’idée d’un reggae panafricain, le messager de ce rythme devenu le bras armé des pauvres et des laissés-pour-compte. Mais la carrière d’Alpha Blondy, le musicien ivoirien le plus imprévisible du continent, n’a pas toujours été linéaire. Albums ratés, rendez-vous manqués et chefs-d’oeuvre incontestables jalonnent la carrière de Seydou Koné, alias Alpha, homme de tous les paradoxes. Alors que son rival Tiken Jah Fakoly sort L’Africain, Blondy réplique avec Jah Victory, réalisé avec Tyrone Downie (ex-membre des Wailers et clavier exceptionnel) et Sly Dumbar & Robbie Shakespeare, superbe album truffé de pépites:I Wish You Were Here (adapté de Pink Floyd), Sales racistes (reprise du Crazy Baldheads de Bob Marley), Les Salauds, Le Bal des combattus… L’occasion idéale de retrouver le «king» dans son hôtel préféré à une porte de Paris, dans un lobby où l’on croise aussi Tyrone Downie ainsi que quelques joueurs de foot de l’équipe nationale du Burkina Faso. Messianique, rigolard et truculent, Alpha sait aussi se faire tranchant quand viennent les sujets qui fâchent. Le prophète s’exprime sans tabous pour Continental. Micro ouvert.
Continental: Jah Victory est un disque important. Comment le définirais-tu? Retour aux sources, retour à l’excellence ?
> Alpha Blondy : Je dirais que c’est la suite logique de la carrière d’Alpha Blondy. Je n’aime pas trop le terme «come-back », ça fait un peu Sonny & Cher. C’est plutôt une sorte de renaissance, une mosaïque sonore, les retrouvailles avec Tyrone Downie, you know. Tyrone y a placé beaucoup d’énergie. On a mis là-dedans toutes nos espérances musicales. On a voulu créer un reggae africain avec les apports de nombreux instruments du continent, c’est un peu le miroir de mon métissage culturel. Kora, djembé, derbouka…, accordéon, cornemuse, même le clavier joué style «danse du ventre», façon Maroc ou Algérie.
Tu l’as enregistré en Europe, en Afrique ou en Jamaïque ?
> Ça a commencé en Côte d’Ivoire. Et puis en France, ensuite on est parti en Jamaïque avec Tyrone Downie, Sly & Robbie (section rythmique la plus réputée de Jamaïque, ndlr) et toute la confrérie jamaïcaine. Nous avons travaillé à Tuff Gong (mythique studio de Kingston créé par Bob Marley, ndlr), et puis on est revenu en France. On a rajouté la kora, on a fait les choeurs, les voix. Avec le chanteur Didi Kalombo du Zaïre, nous y avons joint le côté rumba reggae. Tous les apports d’instruments du Maghreb ont été enregistrés à Paris, ainsi que la cornemuse et l’accordéon. Voilà un disque qui a beaucoup voyagé. Sly & Robbie, à nouveau, nous ont rejoints en studio à Paris pour ajouter d’autres éléments, jouer d’autres chansons. Ça n’était pas prévu: c’est la cause du décès violent du budget alloué!
Tu as toujours eu un profil d’artiste engagé. Quelle part d’actualité as-tu voulu mettre dans cet album ?
> C’est en Europe que j’ai entendu l’expression «chanteur engagé». J’ai commencé par écrire ma propre révolte et à la chanter. À l’époque du parti unique en Côte d’Ivoire, je trouvais marrant qu’il n’y ait qu’un candidat. S’il n’y a qu’un seul élève en classe, il est forcément premier. Même s’il veut être deuxième, il ne peut pas. Avec mes amis musiciens, j’écrivais mes chansons pour critiquer notre société. Quand j’ai fait Élections truquées, La Politique est ingrate, Opération coup de poing (Brigadier Sabary), je chantais mon vécu, ce qu’on vit en Afrique. Et puis, on a dit «engagé». Cet album va dans le même sens. Il y a des chansons engagées, il y a aussi des chansons très gentilles, très jolies, par exemple Les Salauds, ah, ah, ah! Elle parle de la Côte d’Ivoire, mon paradis à moi. (Soudain sérieux)… J’ai écrit ce morceau quand la guerre a éclaté. Nous, les Ivoiriens, même les amis de la Côte d’Ivoire, français ou américains, n’avons jamais pensé que l’on connaîtrait la guerre. Personne. Aujourd’hui, je crois que nos journalistes ont enclenché la guerre dans la tête des Ivoiriens.
Par rapport au concept d’«ivoirité» ?
> Oh oui! Nos journalistes –tu m’excuses– sont des mercenaires à plumes. Chez nous, les journaux appartiennent à quelqu’un qui dirige ou est lié à un parti politique. Donc le journal a la ligne éditoriale du parti en question. Moi, souvent, je me fâchais avec des journalistes à ce propos: «Comment peux-tu écrire des conneries comme ça? Tu sais bien que ça va péter.» Mais après, quand tu es avec le même monsieur au Café de Versailles ou à la plage à discuter, luimême critique son article. Il te lâche crûment: «Le patron a dit : “Il faut y mettre ça et ça aussi”». Nous n’avons pas au pays de journaux d’informations, que des journaux d’opinions. Donc Les Salauds conte comment la guerre a éclaté. J’avais dit: «Pas d’album ni de concert jusqu’à ce que la guerre soit finie.» Maintenant qu’on dit que la guerre est terminée –Dieu merci–, mon disque peut arriver. Voilà pourquoi je l’ai appelé Jah Victory. L’album s’adresse à tout le monde, à tous ceux qui, de près ou de loin, ont contribué à ce que cette paix devienne réalité et à ramener les politiciens ivoiriens à de meilleurs sentiments.
Penses-tu que cette paix va être durable ?
> Cette paix peut être durable. Mais j’attends de voir les élections.
Quelle sera la fiabilité de ces élections, selon toi ?
> Tu sais quoi? En Côte d’Ivoire, tout ce que nous voulons, c’est que la guerre finisse. Que le meilleur tricheur gagne, comme d’habitude. De toute façon, les élections en Afrique, c’est toujours la tricherie.
Et quel est le meilleur tricheur ?
> Oh, ça, on ne sait pas. On verra.
Il semblerait que le président Laurent Gbagbo ait une petite avance…
> De toute façon, Gbagbo ne peut pas être pire que ceux qui étaient là. Je m’explique. Quand il est décédé, Houphouët- Boigny avait deux héritiers : Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié à qui on a remis le pouvoir sur un plateau en or massif. Et il y en a un, le second nommé, qui a trouvé le moyen ingénieux de commettre la faute qu’il ne fallait pas commettre en Côte d’Ivoire : créer un concept tribal qui s’appelle «ivoirité» pour empêcher le premier de se présenter aux élections. Ils ont même développé le concept: il y a des Ivoiriens de souche, des Ivoiriens multiséculaires, des Ivoiriens de circonstance et blablabla, dans un pays où le président Houphouët avait voulu créer les États-Unis d’Afrique. Et un matin, on vient te dire: «Tu sais, ton père, il a fait sa vie ici, mais en fait il n’est pas d’ici. De même que son héritage: les terres qu’il t’a laissées ne sont pas à toi. L’héritage, tu peux te le mettre où tu veux.» Nous voilà depuis sept ans dans une guerre qui a pourri le tissu social ivoirien. Faut que tout ça finisse! Gbagbo, lui, est un opportuniste. Mais en politique, on ne peut pas lui reprocher ça. Quand tu as en face de toi deux cons, tu dois tirer ton épingle du jeu. Alors, aujourd’hui les deux cons s’allient contre Gbagbo. Et nous, les Ivoiriens, on dit: «Attendez, vous vous foutez de notre gueule. Si vous aviez été à la hauteur, Gbagbo ne serait pas là. Mais vous ne vous êtes jamais souciés de nous, vous avez toujours continué à vous combattre.» On ne dit pas que Gbagbo c’est Einstein, mais mieux vaut Gbagbo que les militaires au pouvoir.
Par un curieux hasard de calendrier, ton «ennemi» Tiken Jah Fakoly sort son album en même temps que le tien. Est-ce que tu…
> (Sec, sans citer le nom de Tiken). Lui, il ne m’aime pas et je ne l’aime pas. C’est comme ça. Je ne veux pas parler de cette personne.
Il y a bien un événement pour lequel tu serais prêt à te réconcilier avec lui ou à partager une scène ?
> Non. Même le jour du jugement dernier, je ne lui parlerai pas!
Propos recueillis par Olivier Cachin et Jacques Matinet
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