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L'Union africaine a besoin d'une réforme en profondeur

Interview d'Amara Essy - Ancien Président de la commission de l'UA

À la veille de la célébration du 8e anniversaire de la Déclaration de Syrte qui a enclenché le processus ayant conduit à la création de l’Union africaine (UA), Amara Essy, ancien secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et premier président de la Commission de l’UA, se confie à Continental. Panafricaniste convaincu, d’aucuns le présentent aujourd’hui comme un éventuel candidat à la succession du Malien Alpha Oumar Konaré à la tête de la Commission, même s’il s’en défend. Il jette un regard critique sur le fonctionnement et l’évolution d’une institution qu’il a pratiquement portée sur les fonts baptismaux, en juillet 2001 à Lusaka, en Zambie.

Amara Essy : ancien président de la commission de l'Union AfricaineContinental: La question de la création des États-Unis d’Afrique a essentiellement dominé le sommet de l’Union africaine en juillet dernier à Accra, au Ghana. Elle a quasiment occulté un problème que certains –dont l’actuel président de la Commission, Alpha Oumar Konaré –estiment primordial, à savoir la nécessité de procéder à des réformes au sein de l’organisation pour la rendre plus performante. Quel est votre sentiment sur cette question ?
> Amara Essy : En ma qualité de secrétaire général de l’OUA, j’ai effectivement eu à organiser la phase de transition conduisant à la naissance de l’Union africaine. À ce titre, j’ai conduit toute une série de travaux pour mettre en place la nouvelle structure. J’ai d’abord constitué un groupe de réflexion, formé d’éminentes personnalités et d’experts africains pour réfléchir, pendant trois jours, à Addis- Abeba, dans le but de rendre la nouvelle structure plus efficace que l’OUA. Auparavant, j’ai effectué une série de voyages pour rencontrer la plupart des Africains dirigeant des institutions internationales, comme Kofi Annan, l’ex-Secrétaire général des Nations unies, ou Jacques Diouf, le patron de la FAO, et bien d’autres personnalités africaines occupant des positions importantes au plan international. Il fallait qu’on mette ensemble nos expériences respectives pour créer cette organisation qui puisse fonctionner efficacement. J’ai donc eu la chance de bénéficier du concours de tous ces gens-là. J’avais aussi créé le «groupe des éminentes personnalités», dirigé par l’ancien chef de l’État nigérian Yakubu Gowon, et qui comprenait plusieurs anciens ministres du continent, surtout ceux qui ont été en charge du département de l’Économie et des Finances, des membres du Parlement africain dont Mme Mongoura, qui avait été la présidente de la Conférence des femmes à Béjin, en Chine.

Quel a été le résultat de toutes ces consultations ?
> Toutes ces personnalités et cadres de haut niveau, à ma grande satisfaction, ont fait un travail remarquable, qui est aujourd’hui le socle sur lequel l’Union africaine a été bâtie. Je dois cependant souligner que, dès le départ, j’ai connu nombre de difficultés eu égard aux premiers éléments relatifs au projet de structure que j’ai présentés au Comité des représentants permanents (Corep). Constitué des ambassadeurs des pays membres accrédités à Addis, le Corep est le premier organe décisionnel de l’Union, avant le Conseil des ministres et la Conférence des chefs d’État. J’avais voulu que le président de la Commission ait une certaine marge dans le choix des personnes, notamment des commissaires. J’en voulais pour preuve ma propre expérience à la tête de l’OUA où le secrétaire général et ses adjoints étaient tous élus. Le secrétaire général procédait à la répartition des portefeuilles. Mais lorsqu’il se rendait compte que celui qu’il avait chargé de diriger tel ou tel département n’était pas à la hauteur, il n’avait qu’à procéder à une sorte de mouvement technique. En fait, ne pouvant le renvoyer, il en était réduit à le muter ailleurs !

Les commissaires doivent-ils être élus ?
> Je ne dis pas qu’il ne faut plus élire les commissaires, mais il faut que le président de la Commission ait une certaine autorité sur eux. Il faut qu’il ait autour de lui une équipe qui partage sa vision et non des hauts fonctionnaires sur lesquels il n’a aucune emprise. Il ne faut pas que le commissaire soit élu à un portefeuille déterminé, parce que, si c’est le cas, on ne pourra jamais le changer durant toute la durée de son mandat. Il me semble indispensable aujourd’hui que l’on permette au président d’affecter, de sa propre autorité, les commissaires aux départements pour lesquels il les jugera compétents. Il y a également le fait que les commissaires se comportent en général comme les responsables de leurs compatriotes au sein de l’Union. Ils peuvent ainsi s’ériger pratiquement en leaders syndicaux défendant les intérêts matériels et moraux de leurs «parents» dans la maison ! Ainsi se forment de véritables clans. Certains se comportent comme les défenseurs des intérêts de leur pays. Aujourd’hui, je pense qu’il ne faut pas nous envoyer des commissaires qui viennent pour faire carrière et, éventuellement, pour s’enrichir. Je pense sincèrement que l’Union a besoin de gens bien assis, qui ont fait carrière et qui ont de l’expérience, et non des gens parachutés dans une planque dorée.

Et que dire du poste de vice-président ?
> Alors là, c’est dramatique. C’est, à mon sens, l’une des plus graves erreurs que nous avons commises au départ. L’élection d’un vice-président chargé du personnel et des finances porte en germe de multiples dangers quant au bon fonctionnement de la direction de la Commission. Du fait de ses importantes attributions, le vice-président est, de fait, le véritable patron de la maison. Si le président a la chance d’avoir un homme qui a la capacité de comprendre son rôle –non pas comme celui d’un éventuel frein à son action–, et qui partage sa vision pour l’Afrique, il est sauvé. Dans le cas contraire, il peut s’attendre au pire. Moi, j’avais personnellement prévu que ce département soit confié à un directeur rattaché au cabinet du président. J’avais également prévu des conseillers chargés des affaires économiques, politiques, juridiques et autres. Cela m’a été refusé par le Corep, qui a fait valoir le fait que les commissaires pouvaient m’adresser… des notes. Moi, j’ai dit non. Car, à mon sens, un cabinet peut travailler à un rythme assez soutenu. Ce qui n’est pas le cas des commissaires qui ne sont pas toujours disponibles. On ne peut pas leur imposer un tempo.

On parle aussi du recrutement du personnel et, surtout, de la capacité de l’Union à retenir les cadres les plus compétents…
> C’est un autre problème tout aussi sérieux que ceux que nous venons d’évoquer. Il s’agit précisément des conditions de services. Il faut que l’Union africaine propose aux postulants les mêmes conditions de services que celles des organisations membres du système des Nations unies. Pas moins. Faute de quoi, les meilleurs s’en iront vers d’autres cieux pour peu qu’on leur fasse des propositions plus alléchantes. La compétence a un prix. Il faut attirer les meilleurs. Certains parlent d’exploiter le filon que constitue la diaspora. Mais soyons sérieux, comment pouvez-vous faire venir des gens compétents et leur payer des salaires de misère!

Certains partenaires occidentaux de l’UA se plaignent d’un manque de transparence dans la gestion de l’organisation. Une telle perception ne risque-t-elle pas d’entacher, a priori, la crédibilité de l’Union africaine ?
> Tout à fait. Le récent scandale à propos d’une affaire de disparition de quelque 3 millions de FCFA –certains parlent même de 5 millions– à Dakar, fait assurément une très mauvaise publicité à l’organisation. S’agit-il d’un détournement ou faut-il, plus globalement, lier cette affaire à une mauvaise gestion ? Quelle que soit la réponse, le problème est réel. Il n’y a pas longtemps, un diplomate occidental m’a approché pour se plaindre du fait qu’en dépit des contributions financières que son pays verse à l’UA, les militaires africains en poste au Darfour ne sont pas payés. C’est grave. Nous sommes passés de cinq à dixhuit organes qu’il faut financer. Il faut que le Parlement africain ait la possibilité d’apprécier le budget de la Commission, ce qui n’est malheureusement pas le cas. Si l’UA ne met pas en place un système de gestion transparent, elle sera toujours confrontée à la grave question de sa crédibilité.

Propos recueillis par Biram Gassama

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