Accusée par le gouvernement nigérien de soutenir la rébellion touareg dans le nord, la firme française Areva a perdu, début août, le monopole qu’elle détenait depuis quatre décennies sur la prospection, l’exploitation et la vente de l’uranium nigérien. Fin d’une époque.
"À quelque chose, malheur est bon". Cette maxime, le président du Niger Mamadou Tandja pourrait en faire sienne. La rébellion touareg qui sévit depuis plusieurs semaines dans le nord du pays se révèle dans une certaine mesure pain bénit pour lui. Elle a en effet poussé Areva à faire un faux pas. Une erreur qui est tombée à point nommé pour les autorités nigériennes. Les cours de l’uranium s’envolent sur le marché mondial, et Niamey, qui supporte de moins en moins l’«arrogance » du groupe nucléaire français, souhaitait depuis un bon moment remettre en cause son omnipotence. Ainsi, Niamey a délivré plusieurs permis de recherches et d’exploitation d’uranium à des compagnies chinoises et canadiennes depuis la remontée des cours de l’uranium qui s’étaient effondrés dans les années 80, et surtout à la suite de la décision de la Chine de développer le nucléaire civil.
Néanmoins, Areva, numéro un mondial du nucléaire civil, détenait depuis quarante ans un quasi monopole sur la prospection, l’exploitation et la vente de l’uranium nigérien. Autant dire que l’entreprise française faisait la pluie et le beau temps au Niger, car l’uranium est le principal pourvoyeur de devises du pays. Près de la moitié de la production annuelle d’uranium du « géant » français du nucléaire provenait de deux gisements, l’un à ciel ouvert à Arlit (nord du pays) et l’autre à Akokan, près d’Arlit. L’imposant complexe industriel et militaire français bénéficiait ainsi d’un uranium à un prix défiant toute concurrence. Un tiers des centrales d’EDF (Électricité de France) fonctionnent avec l’uranium nigérien. Le Niger est le troisième producteur mondial d’uranium avec 9 % de parts de marché (chiffres 2003).
Un exemple du comportement un peu cavalier d’Areva avec Niamey. En 2006, à Paris, la société oppose avec condescendance une fin de non-recevoir à une mission conduite par Alélé El Hadj Abibou, ancien ministre des Affaires étrangères nigérien et actuel président du Conseil d’administration de la Comina (Compagnie minière d’Akouta, une filiale d’Areva). Mission dont le but était de renégocier à la hausse le prix de l’uranium payé à l’État nigérien par le groupe français. Une humiliation jamais digérée par Niamey. D’autant qu’en décembre de la même année, Areva organise une méga fête à Arlit pour célébrer l’extraction du soussol nigérien de la cent millième tonne du précieux métal. Des dépenses jugées somptuaires par beaucoup de Nigériens qui, de plus, ont ressenti ces «festivités » comme une provocation dans un pays classé parmi les plus pauvres au monde. C’est donc non sans une délectation certaine que Aïchatou Mindaoudou, la ministre nigérienne des Affaires étrangères déclare, début août 2007, à la télévision nationale: «Le Niger est déterminé à mettre en oeuvre une politique de diversification de ses partenaires, ce qui signifie que le monopole que détenait Areva dans notre pays est cassé. » En clair, Areva doit désormais partager sa rente de situation.
"En ce qui concerne la prospection, le groupe Areva sera désormais traité au même titre que les nouveaux partenaires du Niger"
Tout commence en février. Dans le nord du pays, des Touaregs regroupés au sein du Mouvement des Nigériens pour la justice (MNJ) se soulèvent et infligent aux troupes gouvernementales des revers cinglants. Exemple, cette attaque spectaculaire à Tazarzayt, aux pieds du mont Tamgak, qui a fait quatorze morts, quarante-trois blessés dont treize graves, et vingtneuf prisonniers parmi les hommes d’une compagnie de l’armée nationale nigérienne forte de quatre-vingt-sept unités. Ces Touaregs ont pris les armes pour, selon eux, obtenir un meilleur partage des parts des bénéfices de l’uranium et des emplois pour les populations locales qu’ils estiment marginalisées par le gouvernement. Les autorités nigériennes qui les considèrent comme des «bandits de grand chemin et des trafiquants de drogue» refusent d’ouvrir le dialogue avec eux comme ils le souhaitent. Pas Areva. À la suite d’une attaque du MNJ contre l’un de ses sites en avril, le groupe français embauche Gilles de Namur, l’ancien attaché militaire de l’ambassade de France à Niamey. Ce dernier se rend dans le nord et entre en contact avec les rebelles sans en référer au gouvernement nigérien. Courroux de Niamey. Gilles de Namur est expulsé du territoire nigérien. Le 27 juin, vingt éléments touaregs des Forces nationales d’intervention et de sécurité (FNIS) chargés d’assurer la sécurité des 230 km qui séparent Arlit d’Agadez et commandés par le capitaine Adjidar Mohamed désertent. Ils rejoignent les rebelles avec armes et bagages. Les indemnités versées par Areva en plus. Enfin, un Chinois, salarié d’un concurrent d’Areva, est enlevé en juillet par le MNJ, puis relâché sain et sauf. Les rebelles reprochent à la Chine de fournir des armes à Niamey. Dès lors, pour les autorités nigériennes, plus de doute. Areva est de ceux qui financent la rébellion. À la télévision, le président Mamadou Tandja assure détenir la preuve de « virements bancaires d’Areva à des soldats déserteurs ». Areva dément. Qu’à cela ne tienne. Dominique Pin, son directeur local, un ancien membre de la cellule africaine sous François Mitterrand, est prié à son tour de faire ses valises pour la France.
La brouille entre Areva et les autorités nigériennes est telle que Jean- Marie Bockel, le secrétaire d’État français à la Coopération effectue début août, sur recommandation appuyée du président français Nicolas Sarkozy, une visite éclair à Niamey pour jouer les pompiers. Résultat, la tension retombe quelque peu. «Des avancées très significatives ont été réalisées», souligne le maire de Mulhouse. La France s’engage à apporter son soutien «aux autorités démocratiques du Niger pour lutter contre les trafics et l’extrémisme islamiste et entend aider à la reprise d’un dialogue de confiance entre les autorités nigériennes et le groupe Areva». Pour sa part, Aïchatou Mindaoudou annonce que «de nouveaux accords avec Areva permettent au Niger de vendre son uranium à un prix plus élevé». De fait, le nouveau prix –40000 francs CFA (60, 98 euros) le kilo– représente une augmentation significative, quand on sait que les accords antérieurs –et anciens– portaient sur 27300 francs CFA (41,62 euros). Une augmentation qui «sera rétroactive au 1erjanvier 2007 et ne sera valable que l’année en cours», précise-t-on. Sousentendu, le prix pourrait de nouveau être revu par le Niger au terme de cette période.
Désormais maître du jeu, le gouvernement nigérien pousse son avantage. Et pour cause, cette augmentation demeure encore en deçà du prix pratiqué sur le marché mondial(1). De futures «négociations globales » pour déterminer les prix de «l’année 2008 et au-delà» sont d’ores et déjà annoncées par Aïchatou Mindaoudou. Et la chef de la diplomatie nigérienne de conclure: «Pour ce qui concerne la prospection, Areva sera désormais traité au même titre que les nouveaux partenaires du Niger. Tout comme les autres partenaires, Areva a demandé une série de permis de prospection qui sont à l’étude. Si Areva remplit les conditions, les permis lui seront donnés, sinon ils ne lui seront pas donnés.»
Valentin Hodonou
(1) Le 13 août, le cours de l’uranium sur le marché mondial était de 140 dollars le kilo.
© Continental - Magazine Africain d'informations et d'actualités
Création et référencement du site www.continentalmag.com par EANET