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Interview de Didier Acouétey
Président du groupe AfricSearch


Le juste choix

Considéré à sa création, en 1996, par certains comme une «aventure risquée», AfricSearch est aujourd’hui le plus important cabinet en termes d’opportunités et d’emplois pour les Africains, avec des centaines d’embauches par an pour les entreprises du continent.

Didier Acouétey : Président d'AfricSearchContinental: Le salon d’AfricSearch, AfricTalents, a encore attiré cette année, à Paris, un grand nombre d’entreprises de différents secteurs d’activités et des centaines de diplômés africains en quête d’emploi. Qu’est-ce qui explique ce succès ?
> Didier Acouétey: Ce salon s’inscrit dans la dynamique des économies africaines. Pendant plusieurs années, c’était l’administration qui essayait de tirer la croissance de nos économies, mais depuis les plans d’ajustement structurel qui ont été caractérisés par des politiques budgétaires de rigueur, le dégraissage de l’administration et les privatisations, c’est le secteur privé qui en est devenu progressivement le moteur. C’est vrai, c’était un secteur balbutiant, mais qui aujourd’hui se confirme réellement comme un secteur fort, capable de générer de la croissance dans nos pays. Et qui dit secteur privé, dit secteur dynamique avec appel de ressources humaines qualifiées, c’est-à-dire des talents et des compétences. Le succès d’Afric- Talents n’est que la réponse à cette évolution de nos économies.

Votre cabinet, dès sa création, s’est spécialisé dans le recrutement, essentiellement d’Africains. Qu’est-ce qui a motivé ce choix ?
> Nous avons fait ce choix parce que nous étions et demeurons convaincus que le défi de l’Afrique, c’est aussi celui des ressources humaines. Convaincus aussi qu’il fallait que des Africains acceptent de rentrer, ou en tout cas de servir le continent et ses économies. Auparavant, on disait qu’il n’y avait pas d’Africains formés dans tel ou tel domaine. On n’envoyait sur le continent que des expatriés européens. Or, depuis ces quinze dernières années, il y a eu de plus en plus d’Africains formés dans tous les domaines, avec en plus un avantage certain : celui de connaître le continent, les mentalités et de vouloir y rester durablement. Alors qu’un expatrié occidental vient pour deux ou trois ans et repart en Europe ou aux États-Unis. Il n’assure donc pas un gage de pérennité et de suivi de l’activité. Lorsque nous avons créé le cabinet, en 1996, les opérateurs économiques étaient sceptiques. C’était la première fois qu’un cabinet de recrutement était dirigé par des Africains qui, en plus, faisaient le pari de donner la priorité, la chance aux Africains qui voulaient rentrer en Afrique, un continent en perdition, disait-on. Le marché nous observait avec l’idée que «notre aventure ne tiendrait qu’une année ou deux». Pour eux, nous étions partis pour échouer. Or, je crois que l’histoire nous a donné raison, car c’est le continent qui va offrir le plus d’opportunités dans les années qui viennent, avec des Africains qui se prennent eux-mêmes en charge. Je ne dis pas que nous sommes un cabinet qui a déjà réussi, car c’est un pari sur la durée, mais les onze années passées semblent montrer que nous avons fait le bon pari.

Vos principaux clients recruteurs sont des multinationales installées sur le continent. Pourquoi ces groupes préfèrent- ils désormais africaniser leurs cadres ?
> Je crois que c’était au départ essentiellement pour le gain financier que cela comportait. Ces grands groupes se demandaient, au vu de ce que leur coûtait un expatrié, s’il ne valait pas mieux recruter des Africains bien formés, qui accepteraient de rentrer dans leur pays et ne pas être payés comme des expatriés. Ils ont également compris un peu plus tard que les consommateurs du continent sont africains, ses dirigeants, africains, et que c’est de plus en plus incompréhensible que les personnes qui leur vendent leurs produits ou qui servent de miroir à leurs activités ne soient pas des Africains. Ils ont compris qu’employer des Africains, c’était aussi un gage de la pérennité de leurs affaires, en dehors du coût. Dans le même temps, beaucoup de diplômés africains, pour diverses raisons, voulaient aussi aller travailler sur le continent.

C’est donc du « gagnant-gagnant» pour tout le monde…
> Exactement! C’est une « win win situation». Et pour qu’elle soit complètement «win win», il faut que les multinationales évitent de recruter les Africains au rabais. L’emploi est tellement rare sur le continent que certains grands groupes pensent que les Africains accepteront de travailler à n’importe quelles conditions financières, du moment qu’ils ont un job. Or, les Africains commencent aussi à connaître la valeur de leurs compétences et négocient au mieux de leurs intérêts.

Le succès d’AfricSearch, n’est-ce pas le signe que les affaires marchent bien sur le continent, contrairement à une idée reçue ?
> Quand on voit aujourd’hui l’engouement des opérateurs asiatiques, indiens, brésiliens pour les économies africaines, on comprend bien que c’est un continent où il y a énormément d’opportunités à saisir. C’est une des parties de la planète qui devrait tirer l’économie mondiale, parce que tout reste à y faire. Cette situation est un peu aussi un des éléments qui expliquent le succès d’AfricSearch.

Ce succès ne signifie-t-il pas également que le continent a longtemps négligé ses compétences, ses ressources humaines ?
> Absolument. Et c’est d’ailleurs toujours le cas, à mon grand regret. Nos dirigeants ne comprennent pas toujours l’intérêt d’utiliser des ressources humaines de qualité africaines. Elles sont souvent perçues comme des concurrents politiques potentiels, donc sont malheureusement un peu négligées par nos propres dirigeants. Mais, ici comme ailleurs, c’est l’évolution naturelle des choses. Ces candidats qui reviennent en Afrique ou qui y sont formés, qui aujourd’hui saisissent les opportunités en créant leurs propres entreprises, en entrant en force dans les multinationales, font la différence, même si les politiques ne comprennent pas toujours cette dimension.

Après la France, AfricSearch organise désormais des forums dans plusieurs pays en Afrique de l’Ouest, en Afrique du Sud, aux États-Unis, en attendant d’autres pays. À quoi répond cette ouverture ?
> Cette ouverture répond à l’évolution des compétences africaines. Jusqu’à ces cinq dernières années, avec la crise des systèmes universitaires publics en Afrique, ces derniers formaient beaucoup de jeunes diplômés chômeurs, c’est-à-dire des diplômés que le marché n’arrivait pas à utiliser parce qu’ils n’avaient pas les compétences requises. C’est pourquoi nous recrutions essentiellement des Africains formés dans les économies occidentales. Or, avec l’apparition des Business School, privées notamment, ou des écoles d’ingénieurs dans de plus en plus de pays, qui ont essayé de pallier les carences du système universitaire public, l’éducation s’est améliorée. Ces établissements forment aujourd’hui des candidats de bon niveau que l’économie africaine arrive à absorber. Du coup, il était naturel que la dynamique de nos salons s’oriente également vers l’Afrique pour permettre à ces candidats, dorénavant bien formés, d’avoir accès au marché de l’emploi. C’est une délocalisation qui suit l’évolution du marché de l’éducation et de la formation dans nos pays.

Après onze ans d’existence, et avec la réussite que connaît votre cabinet, quelles sont désormais vos perspectives ?
> Les perspectives sont très bonnes, car l’investissement se développe sur le continent, de même que les ressources humaines; les opérateurs économiques viennent, les Africains, euxmêmes, créent des entreprises dans des domaines dans lesquels ils n’étaient pas attendus, où il n’y avait jusqu’à présent que des multinationales. C’est un signe encourageant au niveau de l’évolution générale du continent. Il y a lieu d’être optimiste, les perspectives, à mon avis, sont très bonnes pour les années qui viennent.

Propos recueilis par Lucien Ahonto

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