Depuis le début de l’année, le chanteur malien, compositeur et guitariste Habib Koité est décidément sur tous les fronts. Après avoir sillonné la planète aux côtés de l’Ivoirienne Dobet Gnahoré et du Sud-Africain Vusi Mahlasela avec le superbe spectacle Acoustic Africa, puis participé à la création de Desert Blues, présenté en juin à Paris, avec Tartit, le groupe touareg au féminin et Afel Bocoum, l’auteur du célèbre Cigarette A Bana est enfin parvenu à trouver du temps pour boucler en studio son quatrième album très attendu, Afriki. Rencontre avec un artiste créatif à la voix intime et au jeu de guitare subtil.
Continental: Vous passez votre temps à vous produire sur scène aux quatre coins du monde, mais vous avez fait peu d’albums. Vous n’aimez pas fréquenter les studios ?
> Habib Koité : J’aime beaucoup la scène, et comme je ne suis pas dans la pop music, mais catalogué dans la world music, c’est plus souple pour moi, car on me laisse faire ce que je sens. C’est moi qui décide de mon rythme de travail et, s’il le faut, j’accélère pour me consacrer à un prochain album, car je suis entré dans un «profil» de carrière où je m’exprime sur pas mal de terrains. Mais je suis conscient qu’à un moment donné, il faut produire. Ces dernières années, j’ai surtout fait de nombreuses tournées avec mon groupe Bamada: Europe, États-Unis, Canada, Afrique. Constamment sur la route, je n’ai pas eu de temps pour travailler des nouveaux morceaux. Je pensais toujours le faire en arrivant chez moi. Et comme je ne rentrais plus jamais à la maison… c’était foutu! (Rires). C’est ainsi que sept années se sont écoulées entre l’ancien album, Boro, et le nouveau, Afriki. Vous pouvez voir mes cheveux: ils sont blancs maintenant!
Vous avez quand même fini par vous arrêter pour enregistrer ce nouvel album, Afriki, plein de créativité.
> J’étais de plus en plus sollicité, surtout au pays. Comme on me répétait partout qu’il était temps de faire cet album, la décision fut claire: il fallait s’y mettre coûte que coûte. On a essayé de faire un break, mais ça n’a pas marché. Trop de contrats. Les temps forts pour créer et enregistrer l’album ont eu lieu durant ces huit derniers mois. Nous l’avons réalisé dans différents studios sur la route: à Bamako, en Belgique, puis aux États-Unis, dans l’État du Vermont où, dans un petit village, on a fait les voix. Il a fallu organiser tout ça avec l’ingénieur du son car je tenais à ce que ce soit la même personne sur tout l’album, pour rester dans le même esprit. Le pauvre, à Bamako, il a dû supporter la grosse chaleur dans un studio où les conditions ne sont pas celles dont il a l’habitude. Mais ça lui a permis de découvrir le Mali qu’il ne connaissait pas.
Outre la musique traditionnelle malienne, quelles sont vos autres influences ?
> Je suis africain, malien et outre les nombreuses musiques de chez moi, mon école des musiques étrangères a été le rock. Je n’ai plus 20 ans, je ne suis pas loin de la quarantaine et j’ai traversé pas mal de courants. Aujourd’hui, il y a de nouvelles tendances en Afrique : le rap, le reggae sont des genres que la jeunesse aime beaucoup. Mais les moins jeunes sont toujours dans la musique plus ou moins traditionnelle et apprécient les musiciens comme moi, qui essaient de montrer le chemin que peuvent prendre des musiques dites traditionnelles. Je suis un passeur et, en tant que musicien, j’essaie toujours d’être en création. Au Mali, les anciens me disent que je suis en train de faire évoluer les musiques traditionnelles. Par ailleurs, la jeunesse est curieuse de ce que je fais, parce que la voie que je prends avec la tradition est différente de celle que les jeunes considèrent comme dépassée. Ma musique sort de ce lot, doucement ils adhèrent à cette forme bigarrée de musiques traditionnelles. La notion de tradition, c’est juste un moment d’une vie.
Pour créer, vous souffrez ?
> Souvent! La pression est là comme un véritable poids sur moi jusqu’à ce que j’aie rendu ma copie. Le style de musique que je fais y est pour quelque chose. Si j’étais un musicien traditionnel mandingue, avec un instrument comme la kora ou le balafon, je pourrais jouer des standards, comme dans le jazz. Mais dans mon cas, c’est moins simple car je cherche à créer sur la base de ces musiques-là, de jouer les différentes musiques du Mali dans leur diversité tout en restant dans un cadre que je suis seul à percevoir dans mon imaginaire. C’est une position délicate. Je jette beaucoup de choses dans le panier, alors que je pensais la veille qu’elles étaient très bonnes.
Testez-vous beaucoup ce que vous faites ?
> Oui, surtout depuis que j’ai dernièrement acheté un ordinateur et appris à m’en servir. J’ai besoin d’enregistrer sur différentes pistes et d’écouter ce que je fais seul à la guitare. Pour faire mon nouvel album, j’ai bossé avec l’ordinateur dans les chambres d’hôtel pendant ces dernières tournées. Je ne fais rien d’autre que ça. Je n’allume plus la télé. C’est devenu maintenant une discipline. J’ai aussi fait un séjour en Allemagne chez un musicien malien qui m’a beaucoup aidé à concevoir les maquettes de certains morceaux. Il a passé une semaine avec moi lors des répétitions de certains titres d’Afriki dans le studio en Belgique. Il enregistrait tout ce qu’on faisait. Ça a donné des résultats bruts que j’ai ensuite transcrits avec les musiciens lors des prises définitives.
Êtes-vous parti de zéro pour composer ce nouvel album ?
> Oui ! Ce fut comme me mettre à table pour faire mes devoirs tous les jours: j’avais conscience que j’étais en train de pondre! C’est très différent de ce qui vient naturellement, tranquillement. Il a fallu aller chercher tout cela au fond de moi pour l’amener à la surface. Je me disais : ça fait près de quinze ans que je joue avec les mêmes musiciens, c’est un groupe qu’on a trop vu, et moi avec! Donc il faut faire des efforts pour continuer à étonner. Cela n’est jamais facile. C’est mon challenge. En même temps, je pense beaucoup à ce que chacun va devoir jouer et je dois garder un temps de recul, ce qui n’est pas toujours facile. Pour cet album, cette fois, je me suis vraiment senti auteur-compositeur-interprète.
Quel est l’un des souvenirs les plus marquants de votre carrière ?
> C’était en 1991, à Perpignan, quand j’ai reçu le premier prix du Festival Voxpole où concouraient des groupes catalans, brésiliens, cubains qui habitaient en France. C’était la première fois que je venais en Europe et j’étais seul, avec ma guitare. Au Mali, j’avais un groupe, je jouais dans les bars. Ce prix m’a permis d’enregistrer deux morceaux avec vidéoclips dans un studio de bonne facture avec un ingénieur du son. Les vidéoclips ont été diffusés par la télévision malienne et élus meilleurs clips de l’année. Dans la foulée, ils ont bénéficié du programme d’échange entre les télés africaines : du coup, tout le monde a vu ce musicien qui chantait Cigarette A Bana, qui signifie «La Cigarette, c’est fini». Ce titre est devenu un tube dans toute l’Afrique de l’Ouest. C’est ainsi que tout a commencé pour moi. C’est aussi un grand hasard !
Propos recueillis par Bertrand Lavaine
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