Abonnez-vous en ligne à Continental Mag - 12 mois - 25 euros

Tournée africaine de Nicolas Sarkozy
Un chaos salutaire ?

La première tournée en Afrique du président français Nicolas Sarkozy après son élection continue de susciter de nombreuses réactions, très critiques. Bonne nouvelle cependant: les maladresses du nouveau locataire de l’Élysée pourraient signifier la fin d’une politique particulariste de la France en direction de l’Afrique.

Le président français Nicolas Sarkozy (à g.) et son homologue sénégalais, Abdoulaye Wade, à son arrivée à Dakar, en juillet dernier.

Sortie africaine ratée pour Nicolas Sarkozy. Les réactions suscitées par son désormais fameux discours de Dakar (1) le 26 juillet dernier en témoignent. Le nouveau chef de l’État devrait donc revoir sa copie, de fond en comble, s’agissant des relations entre son pays et les pays africains, singulièrement ceux de l’espace francophone. Mais on peut se demander si une correction –à défaut de la rupture qui lui est si chère– de ce premier fiasco en terre africaine constitue une priorité pour celui qui a, depuis des années, lié tout son système de compétition politique aux seuls enjeux internes et européens. Autrement dit, le régime de Sarkozy se préoccupe-t-il de l’élaboration distinctive d’une «politique africaine de la France» ?

 

Communication et culture de gouvernement

Les débats, explications de textes et autres contributions écrites et orales se sont multipliés pour revisiter la première tournée africaine du président français Nicolas Sarkozy en juillet dernier, et surtout son discours de Dakar devant «l’élite de la jeunesse africaine». Une fois encore, Sarkozy aura donc réussi à «faire parler de lui». En bien ou en mal, l’important est d’en parler. Telle est la définition des stratégies publicitaires. On peut, toutefois, se demander si les techniques de communication politique qui lui ont assuré la victoire «en interne» sont transposables à l’extérieur de l’Hexagone. La réponse est forcément non. La conquête du pouvoir par Sarkozy a été fondée sur cette technique de la «communication» qui emprunte à la publicité et à la culture du zapping télévisuel. Après tout, ce n’est pas ce que l’on dit qui importe, c’est la manière de le dire. Sauf qu’à force de tirer sur la seule corde de la «communication » –l’art de la pensée fictive–, un chef d’État prend le risque, à terme, de l’inconsistance… Ainsi, au nom de la sincérité proclamée –nouvel idiome politique?– et de la «rupture décomplexée », peut-on s’autoriser à proférer des vérités qui n’en sont pas, des propos aux conséquences parfois dangereuses, susceptibles d’alimenter ces mêmes préjugés que l’on dit combattre par ailleurs? Le discours de Dakar est par endroits lourdement inspiré d’une pensée «négrologue», dont l’emblème, si l’on peut dire, fut l’ouvrage Négrologie de Stephen Smith, commis sous le sceau de l’ignorance assumée, de l’inanité provocante, de la rouerie éditoriale et de l’ignominie intellectuelle. Sarkozy devrait marquer un surcroît de vigilance, quant aux références culturelles de ceux qui rédigent ses discours et lui prodiguent les conseils en politique étrangère, et plus encore sur l’Afrique, dont la jeunesse a su déchiffrer, au fil du temps, les codes subtils du mépris qui fut souvent le socle des politiques postindépendance. Il est vrai que le premier cercle de l’actuel pouvoir français donne l’image d’une combinaison critique dont Sarkozy est le seul liant. Ce dernier, militant du paradoxe, pourra-t-il indéfiniment faire reposer sur lui seul l’expression multiforme et la structure hétérogène de ce pouvoir fraîchement acquis ?

F. L.

Lorsque Nicolas Sarkozy s’adresse, à Dakar, à ceux qu’il désigne comme «l’élite de la jeunesse africaine», réalise- t-il seulement que ces jeunes sont parfaitement informés des réalités du monde, y compris celles de leur continent? Comme si des générations d’intellectuels n’avaient pas, depuis les «indépendances», établi les diagnostics, proposé des pistes de réflexions et produit des axes de résolution sur la situation de l’Afrique… Alors, par quels obscurs détours de l’intelligence un chef d’État étranger décide-t-il d’aller «éclairer» les Africains sur leur histoire, leur «réalité»? Même un Jacques Chirac, qui fut l’un des plus récents symboles du sentimentalisme désuet –expression visible d’un paternalisme têtu – ne se serait pas permis d’aller «enseigner » l’Afrique aux Africains. Étrange confusion du temps et de l’espace, quand Sarkozy abolit à sa manière les frontières et se transpose en Afrique comme l’élu aussi des Africains, à qui il peut s’adresser à la manière d’un prolongement de sa campagne électorale, usant des mêmes tactiques oratoires, des formules définitives précédées de son impérieux «moi, je vous dis…», des audaces qui se veulent autant de « techniques de séduction». Au risque d’être totalement hors sujet. Une évidence: le show qui a porté Sarkozy au pouvoir n’est pas transposable ailleurs. À l’étranger, l’auditoire est plus sensible au fond davantage qu’à la forme. Nombreux sont les observateurs qui ont relevé que Sarkozy n’a pas pris la peine de lire ce discours de Dakar conçu, dit-on, par son conseiller spécial Henri Guaino, avant de le livrer à «l’élite de la jeunesse africaine ». Ce qui comptait, c’était le show oratoire, le même qui fait son succès en France, fait de propos définitifs et contradictoires, de certitudes martelées comme pour se prouver à soimême qu’on a raison contre le reste du monde entier. Mais ce dispositif n’est pas exportable. Convoquons donc Blaise Pascal, car «vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà»…

Bonne nouvelle : les faux pas du présient français en terre africaine attestent d'une absence de "plan" et d'objectifs clairement programmés

Résultat de l’opération africaine: un mélange de bonnes intentions, d’ignorance manifeste, de désinvolture intellectuelle, de provocation, de préjugés énoncés et même revendiqués. Un paternalisme new look, en quelque sorte, fait de lieux communs et de prescriptions péremptoires. Les réactions au discours de Dakar furent nombreuses, les plus promptes ayant été celles de la presse africaine, révélant peut-être à Nicolas Sarkozy qu’il existe bien de nos jours une opinion africaine… Hormis l’effarante dissertation sur le paysan africain –décrit comme arriéré et inapte à s’arrimer à la marche de l’Histoire– l’une des perles de ce discours aura été le chapitre sur la colonisation, énergiquement désignée par Sarkozy comme «une faute». Le propos se voulait révolutionnaire. C’est, à tout le moins, une surprenante traduction de la réalité. Faut-il rappeler ici, une banale évidence: la colonisation n’est pas «une faute», mais une forme de guerre parmi tant d’autres. Celle menée contre un peuple désigné, voué à être soumis et dépossédé de son espace vital. Une guerre qui se solde par la loi des vainqueurs. Ni plus ni moins. Il y a bien longtemps que cette réalité est consignée dans l’étude de la polémologie ancienne et moderne. Point n’est besoin d’aménager cette évidence, au gré des discours et des circonstances. Quant à la fameuse «repentance», Sarkozy a choisi de reprendre à son compte les états d’âme de certains intellectuels français tentés par une réécriture suspecte de l’Histoire. En affirmant qu’il refuse toute forme de repentance, c’est vrai que Sarkozy commet, une fois encore, un hors sujet, car les Africains n’ont jamais réclamé de la France une marque quelconque de repentance, mais simplement, la reconnaissance, le rétablissement lucide et apaisé, de toutes les vérités historiques. Comme cela s’est produit ailleurs, en tout temps. C’est la falsification de l’Histoire, le déni et les non-dits, qui continuent de polluer les relations entre la France et les Africains.

Tout compte fait, il ressort de cet épisode africain de Nicolas Sarkozy un sentiment de chaos salutaire. Au vu des hésitations, des ruptures factices ou «révisées» au nom du désormais fameux «principe de réalité », au vu d’une première tournée africaine frisant l’extravagance, il apparaît que Sarkozy, sans vraiment en avoir fait une théorie, n’inscrit pas, dans son échelle des priorités, une approche structurée et une vision programmatique des relations de son pays –de son régime– avec l’Afrique. Et cela est une bonne nouvelle! Car, il serait temps d’en finir avec ces particularismes franco-africains, qui amènent, notamment à chaque élection française, les Africains à se demander, avec une insolite angoisse, quelle serait la «politique africaine» du prochain président français. Et les candidats français de se sentir, à leur tour, obligés de fournir leur «profession de foi» africaine. Une étrangeté, unique au monde, spécifiquement franco-africaine. A-t-on déjà vu, dans les pays africains anglophones, les foules manifester les mêmes attentes lors d’élections en Grande-Bretagne ou aux États-Unis? Cette attitude va bien au-delà des relations politiques stricto sensu entre la France et son espace d’influence africain. Elle procède d’un protocole relationnel historique entre ces deux parties et des pathologies qui en découlent.

 

Continuité

L’Élysée vient de porter à environ 2000 hommes (contre 1100 précédemment) le contingent français du dispositif Épervier (photo) au Tchad mis en place en février 1986 par la France pour «le rétablissement de la paix et le maintien de l’intégrité territoriale du Tchad». À l’époque, la Libye occupait la partie nord du pays. 150 hommes du 2e Régiment étranger parachutiste de la garnison de Calvi étaient déjà venus le renforcer en novembre 2006, au plus fort des offensives rebelles contre le gouvernement du président tchadien Idriss Déby Itno. Officiellement, la dernière initiative prise par l’Élysée vise à préparer l’arrivée d’un effectif de 1500 à 3 000 soldats européens pour sécuriser les camps de réfugiés soudanais et de déplacés tchadiens qui fuient les exactions des milices djandjawid. Le principe de l’envoi de cette force intérimaire européenne a été arrêté le 20 juillet dernier à Bruxelles. Et ce avec l’accord des Nations unies. Mais, comme sous Jacques Chirac, alors qu’aucun accord de défense ne lie Paris et N’Djaména – les rapports entre les armées française et tchadienne sont régis par un simple accord de coopération militaire technique–, les militaires français continuent à soutenir directement les troupes tchadiennes contre les rebelles qui combattent le régime du président Idriss Déby Itno, qui n’est pas un parangon de bonne gouvernance et de respect des droits de l’homme.

Bernard Coovi

Homme d’instinct et d’intuition, Sarkozy est sans doute, par les voies qu’il ne soupçonnait pas lui-même, en train de poser les bases d’une heureuse banalisation des relations entre la France et l’Afrique. Une approche nouvelle où seuls compteront les intérêts bien cernés de la France sur le continent. Aux Africains de définir les leurs dans ce schéma où ne seront plus de mise ces «liens particuliers» si souvent évoqués, et qui ont conduit à l’impasse que l’on sait. Il serait temps de ne même plus s’émouvoir des actions et discours hasardeux et tragiquement anachroniques d’un Sarkozy ou d’autres dirigeants français. Pour signifier sa rupture –toujours désirée– avec ce qui a conduit à l’image peu honorable sur la scène mondiale, des relations entre la France et sa zone d’influence en Afrique, le nouvel élu français aurait dû simplement annoncer l’obsolescence du «deal» singulier qui fut érigé en système entre la France de Charles de Gaulle et ces pays africains à l’heure où ils accédaient à la souveraineté. Il est grand temps d’affirmer, tout simplement, la fin de l’indépendance-association issue de l’imagination fertile d’un de Gaulle. Cette «indépendance où serait garantie l’assistance de la France fidèle», selon de Gaulle, fut un concept inédit dans le champ des relations internationales –repris ensuite sous le vocable de «coopération»– et signifiait, ni plus ni moins, dans l’esprit de ses initiateurs français et africains, le prolongement, sous d’autres habits, d’une dépendance institutionnalisée du pré carré à l’égard de la «métropole». Là se trouve la source de l’échec actuel des relations établies entre ces deux régions du monde. Là se trouvent les racines d’un malentendu initial qui a fait passer ces pays du régime de la colonie, à celui de provinces non déclarées, habilement présentées comme des pays « indépendants », mais dont les dirigeants –adoubés ou imposés par la France– complices d’un mensonge historique, seront des commis de l’ex-colonisateur, des sous-préfets, qui plus est, sans obligation de résultats à l’égard de leurs populations, puisque redevables uniquement à ceux qui les ont faits rois. Cet arrangement postcolonial, habile et pernicieux, constitue la structure première du malaise –politique, économique, psychologique, culturel – africain. Tant qu’on n’aura pas soldé les comptes de ce deal postcolonial –soutenu aussi bien par ses tenants et héritiers français que par les Africains qui en bénéficient et le perpétuent–, l’on ne fera que dérouler indéfiniment les fils de l’échec, comme une tragédie sans fin. Une irrémédiable impasse, résultat d’un mensonge fondateur. Si la génération de Sarkozy, selon lui, ne se sent pas «concernée» par l’histoire coloniale, elle est, aussi bien en France qu’en Afrique, impliquée, de gré ou de force dans cet héritage qui n’est autre qu’une deuxième séquence, non avouée, de l’histoire particulière entre la France dirigeante et colonialiste et son pré carré africain.

D’une certaine manière, et peutêtre même paradoxalement, la récente actualité africaine de Nicolas Sarkozy, par son caractère somme toute surprenant, brise le statu quo qui a présidé jusqu’ici aux relations francoafricaines. Les nombreuses «gaffes» –euphémisme!– commises par le président français en terre africaine (au Sénégal et au Gabon) attestent, in fine, d’une absence de «plan», de projets et d’objectifs clairement programmés. Sarkozy avancera sur le terrain africain comme sur d’autres, au gré des opportunités, sans même craindre les faux pas et les approximations. Entre, d’une part les nostalgiques de la colonie, et d’autre part, les néophytes indifférents qui entourent le président français, il pourrait s’affranchir, sans préméditation, du carcan d’une «politique africaine de la France», scellée par une «coopération» archaïque, voire obsolète. Une brèche pourrait se faire jour, pour l’émergence d’un deal d’un genre nouveau avec l’Afrique, plus réaliste, plus adapté aux temps présents. La bonne nouvelle donc, sera de vérifier la disparition progressive du concept de coopération, qui fut depuis les «indépendances» le cache-sexe d’une funeste indépendance-association entre les pays africains concernés et une France qui, de toute façon, n’a plus les moyens de garantir la pérennité de cet attelage incongru.

Étant donné le penchant avoué de Nicolas Sarkozy pour les États-Unis d’Amérique, on pourrait rappeler ici que le concept de coopération –institutionnelle– entre la France et les pays africains, coulé dans le moule d’une «politique africaine de la France» a toujours été perçu aux USA comme une véritable abstraction. C’est seulement sous l’ère Bill Clinton que l’on a assisté à la rationalisation d’une politique avec l’Afrique, fondée d’ailleurs sur l’action des lobbies –africains-américains en tête–, sur des institutions telles que l’Agoa (Loi sur la croissance et les possibilités économiques en Afrique), ou encore les accords militaires fondés sur des intérêts affirmés. Cette structuration des relations entre États s’inspire d’un pragmatisme parfois abrupt, mais aux objectifs explicites. Nulle place pour les ambiguïtés, l’affect, ou encore cette part, bien entretenue, de non-dits, frisant souvent l’irrationnel, qui caractérisent depuis des lustres la Françafrique. Si l’absence d’un «projet absolu» du gouvernement français en direction de l’Afrique, et si les récents fiascos de Sarkozy en terre africaine constituaient les prémisses d’une banalisation salvatrice des relations entre la France et l’Afrique, alors la première sortie africaine du locataire de l’Élysée n’aura pas été inutile.

Francis Laloupo

(1) Voir surtout le texte remarquable d’Achille Mbembe, «L’Afrique de Nicolas Sarkozy», publié dans Le Messager le 1er août 2007, et abondamment relayé sur Internet.

© Continental - Magazine Africain d'informations et d'actualités
Création et référencement du site www.continentalmag.com par EANET