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Le 1500 mètres, chronique d'une passion africaine

 

Cela fait un siècle que le 1500 m fascine les amateurs d’athlétisme. Et cela fait presque trente ans que l’Afrique domine, sans discontinuer, cette discipline. Le passage de témoin entre les champions africains se fait tout naturellement. Aouita, Morceli et El-Guerroudj ont régné sans partage depuis 1985 et la source est loin de tarir.

Cette épreuve du demi-fond est souvent le point d’orgue d’un meeting ou d’un championnat. Il est vrai que le 1500 m dispose d’arguments séduisants. Cette course ne traîne pas en longueur, comme le 5000 m ou le 10000 m, et évite aussi la brièveté frustrante des épreuves du sprint. Le 1500 m est un régal. On le savoure, on le déguste. En trois minutes trente secondes, tout y passe. L’intelligence tactique, les accélérations fulgurantes, l’intimidation de l’adversaire, jusqu’à l’attaque décisive des finisseurs dans la dernière ligne droite. Et puis, il y a l’esthétique. Les coureurs de 1500 m sont des athlètes fins, élégants, racés. L’allure d’un bon spécialiste est harmonieuse, aérienne, belle à voir. Enfin, ce qui ne gâte rien, lorsque la pointe de vitesse s’émousse, le 1500 m devient une porte ouverte sur le demi-fond long. Alors, l’athlète s’en va tenter sa chance sur des distances plus longues. L’histoire de cette discipline est parsemée de grands noms et riche de grands moments. Les Européens ont largement dominé les soixante premières années du XXe siècle. De l’Anglais Charles Benett, au début du siècle dernier, à son compatriote Sebastien Coe dans les années 80, en passant par le Français Ladoumègue ou le Suédois Anderson, l’Europe a raflé les titres et les records. Au coeur de cette domination du Vieux Continent, il y eut les décennies 60 et 70, traversées par des étoiles magiques. À commencer par l’Australien Herbert Elliot qui fit faire un bond qualitatif à la discipline avant de quitter la compétition, hélas, à 22 ans. Le Néo-Zélandais Peter Snell et l’Américain Jim Ruyn donnèrent un autre coup d’accélérateur à la course reine. Enfin, à partir de 1964, on assista à la première vraie intrusion d’un champion africain dans le domaine réservé des Anglo-Saxons. Si le Kényan Kip Keino ne fit jamais trembler la meilleure performance mondiale, il fut le premier à mater le prodige Jim Ruyn. Pour l’Afrique, Keino fut un superbe cheval de Troie. En 1968, sur les hauteurs de Mexico, il interrompit soixante-dix ans de règne anglo-saxon. Quelques années plus tard, d’autres preux chevaliers, dont Filbert Bayi, lui emboîtèrent le pas. En 1974, dans un match mémorable l’ayant opposé à John Walker, le Tanzanien fit sauter la banque en battant le record du monde que Jim Ryun semblait avoir mis hors d’atteinte (3’32’’2 contre 3’33’’1).

Dans ce foisonnement d’exploits et de nouvelles têtes, le monde en arriva à oublier les Anglais. En fait, le monde ne perdait rien pour attendre. Après les Jeux de Moscou en 1980, les insulaires vont occuper bruyamment le terrain grâce à trois athlètes exceptionnels: Sebastien Coe, Steve Ovett et Steve Cram. Trois champions aussi redoutables que différents. Cram arrivant plus tard, on assista surtout à un duel fratricide Coe/Ovett. Question palmarès, Sebastien, l’aristocrate un petit peu guindé et certainement trop fier, eut souvent le dernier mot : titres olympiques, trophées européens et records. Mais la vérité oblige à dire qu’il aurait fait moins bien sans la pression de Steve Ovett, son meilleur ennemi. Les trois champions anglais ne se doutaient pas qu’ils étaient en train d’écrire la dernière page glorieuse de l’Europe sur 1500 m. Pourtant, la présence d’un certain Saïd Aouita aurait dû éveiller leurs soupçons. En effet, sorti de sa tanière un peu sur le tard (25 ans), le Marocain allait semer la terreur sur les pistes des grands meetings, donner un véritable coup de pied dans la fourmilière et contraindre le trio britannique à maintenir une cadence effrénée pour ne pas se faire larguer. L’été 1985 fut le symbole du combat fabuleux mené par les géants du 1500 m. Durant juillet et août, le record du monde changea de propriétaire à trois reprises. Et tout cela sous la barre des 3’30’’ (3’29’’67 pour Cram et 3’29’’71 pour Aouita), puis 3’29’’46 pour l’homme de l’Atlas marocain. Il faut dire que Saïd Aouita n’était pas un champion ordinaire. Il avait la tête, les jambes et un coeur gros comme ça. Provocateur en diable, frisant la suffisance, il anima durant six ans les plus belles soirées athlétiques européennes. Avec lui, les passionnés du demi-fond ne se sont jamais ennuyés. Aouita lançait des défis en permanence, aux autres, comme à lui-même. Il avait faim et voulait tout. Il accumula les records et devint le patron de la large palette du demi-fond (1500 m, mile, 3 000 m et 5 000 m). Un phénomène auquel l’athlétisme mondial ne donne naissance qu’une fois tous les cinquante ans.

Âgé de 22 ans, le Kényan Daniel Kipchirchir est l'un des sérieux prétendants à la succession d'El-Guerroudj.Les Anglais ayant rendu les armes, Aouita déclinant, il fallait, pour respecter la tradition, trouver un successeur. En 1990, l’histoire s’accélère et sort de son chapeau, comme par enchantement, un patron pour la décennie à venir. Dès 1991, Nordine Morceli, un jeune Algérien (21 ans), devient champion du monde à Tokyo, après avoir buté à plusieurs reprises sur le record mondial détenu par le Marocain. Mais en septembre 1992, au meeting de Rieti (Italie), l’Algérien s’empare du Graal en réalisant 3’28’’86. La machine est lancée. Durant six années, le natif de la ville portuaire de Ténès va rafler tous les titres et tous les records. Comme Aouita, il devint le maître sur l’ensemble du demi-fond en totalisant quatre records mondiaux (1 500 m, mile, 2000 m et 3000 m). Triple champion du monde (1991, 1993, 1995), champion olympique (1996), il fut contraint à son tour de faire face à une sévère concurrence. Il y eut d’abord le Somalien Abdi Bile, puis le Burundais Venuste Niyongabo. Ce furent des avertissements sans frais pour l’Algérien, qui continua à aligner les succès et les dollars qui allaient avec. Jusqu’à l’apparition d’un autre natif du Maghreb, Hicham-El Guerroudj. Déjà aux Jeux olympiques d’Atlanta (1996), le Marocain avait sonné les cloches. Tout le monde se souvient de sa chute sur les pas de l’Algérien à un tour de l’arrivée de la finale olympique. En fait, c’était déjà le chant du départ pour l’Algérien et le signal de l’arrivée d’un nouveau monstre. Le roi meurt, vive le roi ! El-Guerroudj, surnommé le « Prince du 1 500 » se montre un digne successeur. Et son règne allait durer encore plus longtemps. En effet, le longiligne miler effectuera une véritable razzia entre 1997 et 2005. Avec lui, le record du monde a souvent flirté avec la barre des 3’26’’ et la moyenne de ses courses sous celle des 3’29’’. Ce n’est qu’après avoir aligné quatre titres mondiaux, un titre olympique et 75 victoires en 83 courses, que le champion marocain décida de ranger ses pointes. Une retraite davantage dictée par la lassitude que par un réel déclin. Contrairement à Aouita et à Morceli, El-Guerroudj n’a pas été poussé vers la sortie. Aujourd’hui, parmi les nombreux candidats à sa succession, aucun champion n’a vraiment pris l’ascendant. Mais cela ne saurait tarder. Qu’il se nomme Daniel Kipchirchir Komen, Bernard Kiptum, Augustine Choge (Kenya) ou Anter Zerguelaine (Algérie), pour ne citer que les athlètes les plus prometteurs, le prochain boss de la discipline a de fortes chances de venir d’Afrique. Histoire de prolonger de quelques années une formidable suprématie.

Fayçal Chehat 

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