Trois anciens ministres poursuivis par la Justice, la Première dame soupçonnée et le chef de l’État qui s’en mêle… Le scandale financier qui touche depuis quelques semaines le ministère de la Santé prend des allures de règlements de comptes dans les cercles du pouvoir.
Janet Museveni n’a pas l’habitude
des médias, mais cette fois elle
était décidée à leur dire, bien en
face, qu’elle en avait plus qu’assez
qu’ils associent son nom à une affaire
devenue le scandale de l’heure en
Ouganda. L’épouse du président a donc
convoqué récemment la presse en son
palais. Il a d’abord fallu montrer patte
blanche, être admis dans une salle,
puis attendre. Trois-quarts d’heure
plus tard, rien. La Première dame ne
viendra plus. Après une parution vigoureuse
dans les colonnes du plus grand
quotidien du pays, Janet s’est ravisée.
Signe des temps, ses dénégations et
ses atermoiements contribuent à alimenterfin
davantage la suspicion sur son
implication dans une affaire de détournements
de fonds riche en rebondissements
politico-judiciaires inédits.
L’histoire commence, il y a quelques semaines, lorsqu’au ministère de la Santé une enquête de l’inspecteur général du gouvernement –sorte d’auditeur doté de pouvoirs policiers et judiciaires– révèle que des sommes importantes (plus d’un demi-million de dollars) ont pris le chemin de comptes privés de diverses personnalités. Parmi celles-ci, l’ancien ministre Jim Muhwezi, colonel de l’armée et compagnon de lutte du président Yoweri Museveni, parvenu au pouvoir en 1986 au terme d’une lutte armée. Proche du chef de l’État, Muhwezi avait déjà été mis en cause pour… détournements de fonds quelques mois plus tôt. Une commission d’enquête l’avait jugé responsable de la disparition d’importantes sommes obtenues auprès du Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme. À l’époque, le Fonds avait suspendu son aide au pays et la commission avait recommandé que des poursuites soient lancées contre le ministre. Il n’en fut rien. Beaucoup avaient dès lors estimé que Jim Muhwezi devait sa tranquillité au président Museveni. Sous la pression des bailleurs de fonds, lassé par les accusations de ceux qui lui reprochent de ne pas combattre la corruption autour de lui, le chef de l’État a cette fois veillé à ce que l’enquête de l’inspecteur général du gouvernement suive son cours. Sentant le vent tourner, Jim Muhwezi s’est empressé de signaler qu’une partie de la somme avait pris les chemins du palais présidentiel et qu’elle aurait atterri dans les caisses du bureau de la Première dame, très présente dans le domaine des actions caritatives et disposant, au palais, d’une structure connue sous le nom d’Office Of The First Lady. Dans le quotidien gouvernemental The New Vision, elle a vertement rejeté les accusations portées contre elle.
Fin mai, deux des anciens sousministres mis en cause et une ancienne employée du palais ont été incarcérés. Quant à Jim Muhwezi, qui avait quitté le pays la veille, il s’est lui-même présenté à la police dès son retour, mettant fin aux rumeurs de fuite. Incarcéré à la prison de Luzira, il nargue Museveni, exige qu’on poursuive tous les corrompus présents au gouvernement et… menace de se présenter à la prochaine élection présidentielle prévue en 2011! Fort du soutien de nombreux députés et de cadres du parti au pouvoir, dont il est l’une des figures de proue, il s’apprête à se servir de son procès comme d’une plate-forme de dénonciation. Impassible, le président envisage de venir déposer contre l’exministre. La loi ougandaise le lui permet sans pour autant l’exiger. Le chef de l’État semble avoir à coeur de laver les accusations portées contre son épouse. Mais pour de nombreux observateurs, cette affaire constitue également une belle occasion pour Museveni de combattre une opposition d’autant plus redoutable qu’elle vient de son cercle de compagnons. À ce jour en effet, son principal opposant n’est autre que son ancien médecin personnel et longtemps compagnon de route, le colonel Kizza Besigye.
André-Michel Essoungou
correspondant en Ouganda
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