Arrivé au pouvoir en 1999 nanti d’une flatteuse réputation d’homme intègre et de faiseur de paix, Olusegun Obasanjo, qui a terminé son mandat de la pire des manières, aura beaucoup déçu.
L'investiture du nouveau chef de
l’État, Umaru Yar’Adua, le 29 mai
dernier marquait la première
transition entre deux présidents civils
élus depuis l’indépendance du Nigeria.
Un événement exceptionnel qui
aurait dû être marqué d’une pierre
blanche et célébré comme tel dans la
tumultueuse histoire de ce pays rythmée
par vingt-huit ans de régimes et
dictatures militaires. On aurait espéré
une belle fête, à l’image des fastes et
de la liesse populaire qui avaient salué
la prise de fonction huit ans plus tôt
d’Olusegun Obasanjo, alors premier
civil élu après quinze ans de dictature
militaire. Cent dix délégations étrangères,
le prince Charles d’Angleterre,
le pasteur africain-américain Jesse
Jackson, envoyé spécial de Bill Clinton,
vingt-trois chefs d’État dont Nelson
Mandela avaient alors conféré par
leur présence une dimension exceptionnelle
à la cérémonie.
Mais cette fois, la fête a été bien pâlichonne. La très grande majorité des Nigérians l’ont boudée. La veille, le Congrès national du travail (NLC), la principale centrale syndicale, avait même appelé à deux jours de grève. Peu de chefs d’État africains l’ont honoré de leur présence. La faute à un passage de témoin pour le moins discutable entre Olusegun Obasanjo et l’ancien gouverneur de l’État du Katsina (nord du Nigeria), à la suite d’une élection présidentielle peu crédible, marquée par la violence, des fraudes massives et critiquée de toutes parts. «Nous voulons dire au monde, nous voulons dire aux Nigérians que les élections ont été massivement truquées », a déclaré Nuhu Toro, vice-président du NLC pour expliquer le geste d’humeur de son syndicat. Condamnation tout aussi sévère de Wole Soyinka, le prix Nobel de littérature et une des consciences morales du pays qui a appelé à l’annulation des résultats. Même sentiment d’indignation de l’Église catholique nigériane. La Grande-Bretagne, l’Union européenne et les États-Unis ont exprimé leur réprobation. En usant de tous les artifices pour imposer contre vents et marées à la tête du pays un de ses poulains, Olusegun Obasanjo, le véritable architecte de cette farce électorale a raté sa sortie. «Le jour où je rencontrerai Dieu, je lui dirai : Eh bien, tout n’était pas parfait, mais j’ai fait de mon mieux», déclarait-il fin mai, pour résumer ses huit ans au pouvoir. Malgré toute la miséricorde dont il sait faire preuve, pas sûr que le Tout-Puissant se prive de lui rappeler qu’il aurait pu faire beaucoup mieux, eu égard à son curriculum vitae et à l’immense espoir que son élection, en son temps, avait soulevé.
Olusegun Obasanjo ne fut-il pas le premier militaire en Afrique à avoir quitté volontairement le pouvoir en 1979? Après quoi, il s’était reconverti en paysan fermier dans sa propriété d’Otta à une centaine de kilomètres de la capitale économique Lagos. Le « sage d’Otta », comme l’appelaient affectueusement ses partisans, jouissait également d’un préjugé très favorable sur la scène internationale. Après 1979, il avait rejoint un groupe de personnalités du Commonwealth chargées de se pencher sur la question de l’apartheid en Afrique du Sud, mis en place un forum des dirigeants africains et fut l’un des membres fondateurs de Transparency International qui lutte contre la corruption dans le monde. À plusieurs reprises, son nom avait même été cité pour devenir secrétaire général de l’ONU. C’est donc en parangon de vertu et de démocratie qu’il revient au pouvoir en 1999. Réputation qu’il s’évertuera à justifier dans un premier temps. Notamment sur le plan international où il s’active beaucoup. Non sans un talent et un succès certains. Puisqu’il réussit à redorer quelque peu le blason de son pays à l’étranger, attirant ainsi à nouveau les bailleurs de fonds au chevet d’un Nigeria perclus de dettes, rongé par la corruption et considéré comme le grand malade de l’Afrique. Par ailleurs, avec le guide libyen Mouammar Kadhafi, le Sud-Africain Thabo Mbeki et Joachim Chissano qui présidait aux destinées du Mozambique, Olusegun Obasanjo sera à l’origine en 2002 de la création de l’Union africaine (UA). Institution qu’il préside exceptionnellement de juillet 2004 à janvier 2006(1). Il est également avec Thabo Mbeki, le Sénégalais Abdoulaye Wade et l’Algérien Abdelaziz Bouteflika, l’un des parrains du Nepad (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique).
«LE JOUR OÙ JE
RENCONTRERAI DIEU,
JE LUI DIRAI:
EH BIEN,
TOUT N’ÉTAIT PAS
PARFAIT, MAIS J’AI FAIT
DE MON MIEUX.»
Par ailleurs, il joue tant bien que mal les faiseurs de paix en Sierra Leone, au Liberia et en Côte d’Ivoire. S’imposant presque tout naturellement comme un interlocuteur privilégié et le porte-parole de l’Afrique auprès des pays du G8, dont il fréquente régulièrement les sommets. Mais il tombe le masque lors de la crise au Togo. Le 5 février 2005, le général Eyadéma meurt brutalement après trente-huit ans de pouvoir sans partage. L’armée togolaise impose Faure Gnassingbé, un des fils du président défunt, comme son successeur. La communauté internationale fustige vigoureusement cette méthode de prise de pouvoir. Pas l’Union africaine dont Obasanjo était le président en exercice. Encore moins la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) au sein de laquelle le Nigeria joue un rôle prépondérant. Les deux institutions se contentent d’une condamnation du bout des lèvres. L’élection présidentielle togolaise du 24 avril 2005, émaillée d’irrégularités et d’actes de violence, s’achève officiellement par la victoire de Faure Gnassingbé. Un succès aussitôt avalisé par la Cedeao, au grand dam des opposants togolais qui l’accusent même de corruption. L’UA ferme les yeux. Et quand Alpha Oumar Konaré, président de la Commission de l’organisation panafricaine, s’avise à nommer en mai 2005, l’ex-chef d’État zambien, Kenneth Kaunda, comme représentant spécial pour le Togo, chargé de diriger une commission d’enquête sur les violences post-électorales, un choix validé par le Conseil de sécurité de l’UA, il est publiquement désavoué par Olusegun Obasanjo qui n’apprécie guère les prises de position très critiques sur la situation au Togo de l’ancien président du Mali. Comment décrypter une telle attitude? De l’avis de nombreux observateurs, Olusegun Obasanjo voulait ainsi ménager Jacques Chirac, le chef de l’État français dont on connaissait les accointances avec le général Eyadéma et son régime. En échange, Paris lui aurait promis son soutien auprès de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international afin que les deux institutions de Bretton Woods desserrent leur étau sur un Nigeria à nouveau étranglé par le poids d’une énorme dette. Dès lors, le charme Obasanjo est rompu auprès de la grande majorité des Africains. Il l’était déjà auprès des Nigérians qui jugent très sévèrement son bilan. Synonyme à leurs yeux de corruption rampante, de coupures récurrentes d’électricité, d’élections truquées et de violences accrues dans le delta du Niger, la zone pétrolifère du pays. Un passif encore alourdi par le combat douteux que le « fermier d’Otta» va livrer à son vice-président Atiku Abubakar. Le crime de ce dernier? Avoir fait échouer, début 2006, la tentative d’Obasanjo de modifier la constitution nigériane pour briguer une troisième fois de suite la magistrature suprême. La loi fondamentale du Nigeria en vigueur interdit au président d’accomplir plus de deux mandats. Un «affront» qu’il fera payer au prix fort à son ex-ami. En déployant toute son énergie pour briser son ambition de lui succéder à la tête du pays (voir Continental, n° 54, page 26). Une vendetta couronnée de succès. Puisque Olusegun Obasanjo finit par imposer Umaru Yar’Adua comme candidat du PDP (Parti démocratique des peuples, majorité présidentielle) au scrutin présidentiel du 21 avril dernier. La suite, on la connaît. L’ancien gouverneur de l’État du Katsina sera élu président de la République à la suite d’une élection ubuesque.
Bernard Coovi
(1) Élu en principe pour un an, en juillet 2004 à Abuja, à la place du Mozambicain Joaquim Chissano, Olusegun Obasanjo avait vu son mandat exceptionnellement prolongé d’un an à l’occasion du IVe sommet de l’UA, en janvier 2005.
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