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Musique sud-africaine : la lutte, toujours...

 

Aux temps les plus durs de l’apartheid, la musique a toujours joué un rôle catalyseur dans la résistance populaire. Aujourd’hui, la jeunesse sud-africaine ne peut résister à de nouveaux courants. Voyage à travers les époques et les styles.

Brenda Fassie surnommée Dans la septième rue du quartier Melville, à Johannesburg, les sons jazzy se déversent du Bass Line, le club de référence à la fin des années 90. Un club où se produisaient des musiciens autant blancs que noirs. Bass Line était le concurrent du Kippie’s, du nom du grand trompettiste sud-africain, un club installé aux côtés du Market Theatre, haut-lieu des premiers échanges-confrontations de la culture noire et blanche, dans les années 80. Années témoins des grands affrontements dans les townships et des premières rencontres politiques multiraciales, dans le milieu des affaires notamment. Malgré une atmosphère très lourde de répression – la fin du régime d’apartheid était proche–, de nombreux artistes et intellectuels de toutes races se projetaient dans une autre ère, celle de la liberté et de l’égalité raciale. Dans les partis politiques noirs, l’ANC particulièrement, on envoyait des futurs cadres se former dans les universités occidentales; dans les milieux culturels, on faisait du mélange des cultures une loi d’airain. Beaucoup d’artistes avaient déjà quitté l’Afrique du Sud, comme Chris Mc Gregor, le pianiste blanc, un des pères du jazz sud-africain, dont la profondeur de l’inspiration en fait, plus de vingt ans après sa mort en exil en France, la référence incontestée des nouvelles générations musicales. Comme Dollar Brandt, qui se fait appeler Abdullah Ibrahim après sa conversion à l’Islam, le couple Hugh Masekela et Myriam Makeba, le tromboniste Jonas Gangwa, la chanteuse Dorothée Masuka et des centaines d’autres qui ont trouvé en exil le cadre rassurant de l’ANC. Alors que le parti de Nelson Mandela se battait très fermement pour l’isolement du régime blanc, et donc pour l’application des sanctions onusiennes, y compris dans le domaine culturel, ses dirigeants faisaient déjà la preuve de leur volonté –et de leur capacité– à voir toute action se passer sous son contrôle. C’est ainsi qu’il fut difficile pour Johnny Clegg, qui affichait une solide indépendance, comme pour les Ladysmith Black Mambazo, un choeur du Natal proche du parti Inkhata de Mangosuthu Buthelezi de se produire à l’étranger sans que l’argument de la «trahison» des luttes internes ne soit brandi, au nom de la stricte application de la politique des sanctions. À l’intérieur des frontières, en revanche, l’expression culturelle est plus difficile à canaliser. Diversité, mélange, confrontation en sont les maîtres mots. On a certes assisté, dans les années noires, à la caporalisation des cultures traditionnelles par le pouvoir à des fins idéologiques, mais, le temps aidant, c’est l’exigence de reconnaissance, puis l’esprit de résistance à la ségrégation qui cimenteront la communauté culturelle. Les Blancs en avaient bien compris le danger, lorsqu’à la fin des années 50, en application des premières lois d’apartheid, ils optent pour la manière forte, en détruisant la township de Sophiatown, dans la banlieue ouest de Johannesburg, jugée trop proche des quartiers décrétés exclusivement blancs. Sophiatown devient ainsi le symbole de la culture que l’on assassine. Sur les ruines encore fumantes de la démolition, un nouveau quartier va naître, pour les Blancs, baptisé «Triomph» !

L’indignation internationale, particulièrement dans le monde noir-américain, soulevée par la destruction de Sophiatown et plus tard de celle de District Six, au Cap, entraîne un large mouvement culturel de solidarité. Sophiatown, présenté comme un paradis culturel, image quelque peu déformée d’une township où la vie était dure. À cette occasion, des artistes comme Peter Brook vont réaliser avec des acteurs noirs des pièces d’Atholl Fugard, un écrivain de théâtre blanc et sud-africain. C’est à Sophiatown, puis à Soweto, que les Manhattan Brothers, Abigail Kubela, Dolly Rathebe, mémoires musicales de ces années 50-60, contraints de rester dans le pays, ont donné les premières lueurs internationales à la culture d’Afrique du Sud. Une culture marquée par une rapide et forte urbanisation des Noirs, déplacés dans des townships proches des centres industriels. Les musiques et le théâtre des travailleurs des mines viennent s’ajouter à celles, jadis, des paysans, la Gambut Dance –qui consiste à danser sans musique, sans paroles, au seul son des frappes de la main contre les bottes en caoutchouc utilisées par les mineurs au fond des puits– témoigne d’une forte puissance artistique. La génération future s’est beaucoup plus mal accommodée de l’accentuation de la répression et de la politique des sanctions culturelles soutenue par l’ANC. Le Mouvement de la Conscience Noire, auquel appartenait Steve Biko, le héros de la révolte de Soweto en 1976 retrouvé mort dans les locaux de la police après son arrestation, sera le pivot d’une véritable explosion culturelle dévenue résolument politique. Une nouvelle génération d’artistes des townships émerge, qui raconte la vie difficile des Noirs et leurs révoltes. L’aspiration vers l’étranger est plus forte que jamais, les échanges, les contacts, les créations communes n’ont jamais été aussi nombreux. Les artistes sud-africains en lutte contre l’apartheid fascinent leurs homologues occidentaux.

L’immersion de la musique sudafricaine dans le marché international
a structuré la communauté au-delà des critères purement artistiques.

Le ladysmith Black Mambazo, groupe vocal originaire du Natal.Dans les dix années qui suivent les élections de 1994 et la fin du régime d’apartheid, la communauté artistique se structure. Le regard sur les musiques traditionnelles change. Des artistes comme Zim Ngqawana, le plus brillant saxophoniste de sa génération, un des plus novateurs également, parle de «transformer la tradition, la retravailler pour la rendre compatible avec la vie urbaine». Et ils sont nombreux, tous genres confondus, à inclure dans leur répertoire la richesse des mélodies traditionnelles. Même les plus remuants groupes de kwaito, la house sud-africaine, qui a connu un grand essor dans ces années 90, fait référence à la lutte. Une chanteuse, comme Brenda Fassie, décédée d’une overdose en 2004, est adulée comme le fut Myriam Makeba. Tous ces artistes, rap, pop, jazz, reggae, chansons sentimentales, comme celles de Vusi Mahlasela, et surtout kwaito (colère, énergie des ghettos) puisent leur inspiration dans ces années en y portant un regard qui n’est pas toujours «noir». Car aujourd’hui, la désillusion est grande, la fin du rêve difficile à vivre, comme pour tous les autres Sud-Africains. La qualité, le talent sont certes reconnus, mais l’immersion de la musique sud-africaine dans le marché international a structuré la communauté au-delà des critères purement artistiques. Comme dans les autres parties de la société, la communauté musicale a ses gagnants et ses perdants. Le minifestival, organisé à la Cité de la musique à Paris, en avril dernier, a montré le meilleur de la musique sud-africaine, mais aucun des quatre artistes qui se sont produits n’était de la génération postlibération. Très pessimiste, Zim Ngqawana, l’un d’eux, reconnaissait en marge de ce festival que «nous assistons à une détérioration de la musique, une détérioration des pratiques culturelles surdominées par le débat politique et économique».

Anne Dissez 

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