Des racines au dancehall
Plus d’un quart de siècle après la mort de Bob Marley, où en est le reggae? Entre roots revival avec Third World, folie du dancehall grâce à Elephant Man et rastafarisme militant pour Capleton, état des lieux de cette musique rebelle racontée dans le film documentaire de Jérôme Laperrousaz, Made in Jamaica.
Aéroport de Roissy, dimanche
6 mai 2007. Pendant que la
France choisit Nicolas Sarkozy,
un Jamaïcain transite à Paris : Cat
Coore, leader historique du groupe
Third World, en transit pour La
Réunion et Miami où il habite. Toujours
actif trente et un ans après le
premier album du groupe, Cat est un
des piliers du superbe long-métrage
de Jérôme Laperrousaz, Made in
Jamaica, sorti en salles en France mijuin.
Un film dans lequel la génération
roots, représentée par Bunny
Wailer et Third World, croise les nouvelles
têtes du dancehall, des stars
excentriques telles que Elephant Man,
Lady Saw et Vybz Kartel. Quelques
autres géants sont à l’écran: le crooner
Gregory Isaacs qui chante Kingston
14 dans la rue tandis que passe
un corbillard, mais aussi le « bobo
dread » Capleton ainsi que Bounty
Killer, Beres Hammond, le grand
Toots et d’autres. Histoire de montrer
que le reggae d’aujourd’hui, même
s’il semble loin des préoccupations
de Bob Marley, en est l’héritier légitime.
C’est d’ailleurs un des chevaux
de bataille de Laperrousaz : « Pour
moi, c’est une continuité intéressante.
Ce sont des gens confrontés aux
mêmes problèmes. La génération Marley, c’était aussi des bad boys
avec la violence du ghetto. La religion
les a aidés à se reconstruire une identité.
Ce qui m’intéressait, c’était de
retourner en Jamaïque, de montrer
ce qu’il y avait derrière une musique
qui maintenant touche le monde
entier. Il se trouve que le dancehall
alimente énormément les rappeurs
américains. Des gens comme Elephant
Man ou Lady Saw font des duos
avec des stars américaines comme
Janet Jackson ou Missy Elliott. Puff
Daddy vient de signer Elephant Man,
Sean Paul vend des millions de CD.
Ce qui m’intéresse dans le dancehall,
c’est cette contradiction de gens totalement
religieux qui parlent de violence
et de sexe, comme Elephant
Man, en récitant les évangiles. Ce
pays est tout le temps dans l’excès
avec des pulsions de vie et de mort,
Eros et Thanatos en train de se
cogner. C’est l’onde de choc de l’esclavage.
Le dancehall est fait sur des
rythmiques numériques, mais en fait,
elles sont extrêmement proches des
rythmiques africaines. Et la façon de
“jeter” les mots est proche des griots.
C’est sans arrêt en mutation, avec à
la fois des paroles engagées et des
poésies de la rue pleines de sexe et
de guns. Je trouve ça intéressant, et
encore plus quand les femmes rentrent
en jeu, style Lady Saw, la reine
du dancehall». Cat Coore est resté
fidèle à un style à l’ancienne. Lui qui
a débuté en devenant, à l’âge de
13 ans, le guitariste du groupe Inner
Circle reste philosophe face à la nouvelle
génération dancehall, avec ses
rythmiques brutales et ses lyrics
extrêmes. «La musique évolue mais
ça reste dans la famille. Nous, on est
d’une génération qui a chanté des
textes conscients. Des artistes d’aujourd’hui
comme Elephant Man chantent
pour une nouvelle génération qui
a déjà entendu les chansons et le
message de Bob Marley, ça n’est pas
nouveau pour eux. Donc les Bounty,
les Buju, les Elly (surnom d’Elephant
Man, ndlr) parlent d’une autre façon,
et on doit respecter ça».
Dans le dancehall,
des artistes
totalement
religieux
parlent
de violence et de
sexe, en récitant
les évangiles.
Elephant Man est un peu moins philosophe que Cat: showman extraordinaire, il était à Paris le 10 mai dernier et a prouvé une nouvelle fois qu’il savait enflammer son public. Capté dans sa loge après le concert, Elephant Man est contrarié : la danseuse qui devait simuler une « levrette » avec un membre du public, moment de bravoure de tous ses concerts, comme on peut le voir dans Made in Jamaica, a refusé de le faire. Le spectateur était blanc. Et Elephant en veut à la danseuse de l’avoir fait passer pour un artiste raciste. « Cette fille m’a fait du mal parce que ce gamin blanc que j’ai appelé sur scène, elle l’a mis mal à l’aise ! Et elle m’a fait passer pour quelqu’un qui méprise son public. Heureusement que je suis un grand performer et que j’ai pu rattraper le coup, mais ça aurait pu niquer toute l’ambiance du concert. » Et quelle ambiance : avec Elephant Man sur scène, on comprend mieux la puissance du dancehall, ce reggae qui emprunte tant au rap, qui lui-même s’était solidement inspiré des premiers toasters jamaïcains pour construire l’univers du hip hop… « Mon nouvel album sortira sur le label de P. Diddy, Bad Boy, précise Elly. Ça va être un truc de fou parce qu’on a mis deux ans à le finaliser. On vient de tourner le premier clip à Miami, Five-O, avec Puffy et Wyclef. Ça parle des flics qui vous arrêtent quand vous roulez en voiture, une situation à laquelle tout le monde peut s’identifier. Sur l’album, j’ai des invités comme Busta Rhymes, Shaggy, Rihanna, Swizz Beatz… C’est un album dancehall avec des invités hip hop. Mais je reste un DJ dancehall, ce n’est pas un disque de rap. C’est du crossover, et ça reste hardcore».
Capleton, lui, fait le lien entre hier
et aujourd’hui. Révélation des années
90, il est à la fois d’un mysticisme
extrême et d’une modernité farouche.
On le croise au studio parisien Kos
& Co, deux semaines après sa flamboyante
prestation au Zénith pour le
concert Made in Jamaica. Le DJ, qui
a eu 40 ans le vendredi 13 avril dernier,
est là pour poser une « tune »,
une chanson qui sera le clou de la soirée
pour le sound system qui la jouera
en exclusivité. Le producteur est Mr.
Ink, un Blanc aux bras intégralement
tatoués qui persiste à sortir des 45
tours vinyle sur son label, Ink-A-Link
Records. Voir Capleton enregistrer
est une expérience unique. Il pose ses
lyrics de tête, habité par une ferveur
absolue dès que l’instrumental se
déroule dans son casque. Là, c’est un
sample entêtant de Dennis Brown qui
illumine le refrain, « Natty dread
again…». Capleton semble improviser
ses paroles, mais peut-être estce
Jah qui lui donne sa divine inspiration…
Capleton a débuté très jeune,
comme Cat Coore de Third World et
comme la majorité des artistes de
la Jamaïque. «Je chantais déjà tout
petit à l’église, et à 7 ans je m’entraînais
sur les faces B des 45 tours
du juke-box. Mais je ne suis devenu
professionnel qu’à 19-20 ans, quand
j’ai quitté mon pays pour tourner. Je
suis très fier d’avoir enregistré avec
des rappeurs comme Method Man
(Wings of the Morning en 1995, ndlr).
Quand je l’ai entendu rapper Selassie
I, Marcus Garvey, Africa, ça a été
une grande joie. Ça donne aux Noirs-
Américains une perception différente
de leur vie et de leur culture, eux
qui ne font pas attention à ce genre
de chose ». La controverse sur les
paroles homophobes qui empoisonna
Capleton voilà quelques années et
l’obligea à annuler des concerts est
loin derrière. Il a réglé le problème
en signant une charte où il s’engage
à ne pas interpréter sur scène ses
chansons qui vilipendent les gays.
«On a été mal compris, assure-t-il.
Quand je parle de feu, c’est un feu
purificateur, c’est ce que j’explique
dans le film de Jérôme. Il n’y a rien
de négatif, c’est le même feu dont je
parle que celui allumé par Bob Marley,
Peter Tosh, Bunny Wailer et Burning
Spear. Un feu qui parle de justice
pour tous, d’amour et d’unité.
C’est une métaphore, on n’abandonnera
jamais l’espoir ni la foi.»
Vingt-six ans après la mort du «prophète» Marley, le reggae a survécu. Comme l’explique Cat, il a même fallu la mort de Bob pour que la Jamaïque prenne pleinement conscience de son impact dans le reste du monde et plus qu’ailleurs sur tout le continent africain. Et grâce à des films comme Made in Jamaica, on comprend encore mieux que l’histoire de cette musique constitue un tout, des années 60 aux années 2000, des rastas aux bad boys, des bigots aux hédonistes, des chanteurs aux toasters, des anciens aux modernes. Et ce n’est pas un hasard si Wim Wenders, réalisateur du film de référence Buena Vista Social Club, a dit de ce documentaire résumant la saga du reggae qu’il était «un véritable chefd’oeuvre, l’ultime référence sur le reggae, un pur diamant». Et la preuve que si Bob est mort, son héritage prospère encore.
Olivier Cachin
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