Critiquées pour l’inefficacité de leurs politiques dans les pays du Sud, déstabilisées par un scandale au sommet de la hiérarchie, concurrencées par des nouveaux acteurs, les institutions de Bretton Woods traversent une crise dont la résolution passe par de profondes réformes.
Quelques jours avant sa nomination,
le 30 juin dernier par son
Conseil d’administration au
poste de président de la Banque mondiale
(BM), l’Américain Robert Zoellick
s’est rendu en Éthiopie, au Ghana et en
Afrique du Sud pour, dit-il, «écouter
et apprendre, entendre ce qui ne va
pas en Afrique, y compris en ce qui
concerne le travail de la Banque mondiale
». L’humilité des propos de Robert
Zoellick vise, on s’en doute, à redorer
le blason de la maison qu’il s’apprête
à diriger et dont la crédibilité, déjà
contestée par les pays du Sud et les
Organisations non-gouvernementales
(ONG), a particulièrement été mise à
mal ces dernières semaines par le
népotisme avéré de son prédécesseur
et compatriote, Paul Wolfowitz, en
poste depuis mars 2005. En augmentant
de façon disproportionnée le
salaire annuel de sa compagne et
employée de la Banque, Shaha Riza,
de 133000 à 180000 dollars, celui qui
fut l’un des principaux artisans de l’invasion
militaire de l’Irak en 2003 a délibérément
violé le règlement intérieur
de l’institution financière internationale.
Sa démission était dès lors inévitable.
Au-delà du cas personnel de
Paul Wolfowitz, l’écoeurement général
suscité par cette affaire traduit en réalité
la profonde crise de confiance dont
souffrent la Banque mondiale et le
Fonds monétaire international (FMI),
grands donneurs de leçons aux pays
du tiers-monde sans être pour autant
des exemples de probité. Robert Zoellick
feint-il de découvrir les récriminations
formulées depuis des décennies
contre les politiques menées par ces deux institutions en Afrique, en Asie
et en Amérique latine?
Créés en juillet 1944 pendant la Seconde Guerre mondiale, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ont été en mesure d’apporter –avec efficacité – le soutien financier nécessaire à la reconstruction de l’Europe ravagée par la guerre. Très complémentaires, leurs missions consistent, pour la première, à financer les projets de développement et à veiller à la nature des dépenses publiques; pour la seconde, à assurer la stabilité financière et économique internationale. Paradoxalement, alors que leurs actions de soutien ont été salutaires pour l’Europe, il n’en est pas de même dans les pays du Sud où le bilan de leurs interventions depuis cinq décennies est globalement négatif. Les conseils de la Banque internationale pour la reconstruction et le développement – le vrai nom de la Banque mondiale –n’ont pas permis aux pays pauvres de se développer, et aucun de ceux qui ont scrupuleusement appliqué ses recettes n’est économiquement viable. En revanche, la Chine, qui a délibérément rejeté les prescriptions du FMI et de la BM en lançant ses propres réformes dès 1990, s’en sort mieux. Sur le continent africain, les politiques d’ajustements structurels inspirées par les experts du FMI et de la BM se sont traduites par des coupes sombres dans les secteurs sociaux, la suppression des subventions aux produits de grande consommation, des privatisations systématiques d’entreprises, y compris les plus stratégiques, et une libéralisation forcenée de l’économie. Résultats: une paupérisation galopante qui frappe toutes les couches sociales, un chômage massif des jeunes et une espérance de vie moyenne dépassant à peine 50 ans. Selon Jean- Paul Charvet (1), «la sous-alimentation chronique touche plus de 10 % des populations de l’Afrique du Nord et du Proche-Orient, plus de 15 % en Amérique latine, plus de 20 % en Asie et plus de 40 % en Afrique noire ». Dans leur rapport annuel conjoint d’avril dernier, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et la Banque africaine de développement (BAD) indiquent que 10 millions d’habitants ont eu accès à l’eau potable par an entre 1990 et 2004. Mais les auteurs du rapport précisent toutefois que «la forte pression démographique enregistrée sur la même période a provoqué l’augmentation du nombre de personnes (60 millions) dépourvues d’accès à l’eau potable».
Le tiers-monde serait-il réfractaire au développement ? Pourquoi ce qui a marché en Europe et en Amérique du Nord ne produit pas les mêmes résultats dans les pays du Sud ? Parce que, explique Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie et ancien premier vice-président de la Banque mondiale, les économistes de ces institutions se comportent en idéologues, au nom du consensus de Washington sur les vertus du marché entre la BM, le FMI et le Trésor américain dans les années 80, édictant des schémas standard pour tous les pays sans tenir compte des réalités socio-économiques de chacun d’entre eux. Convaincus que l’État est le principal frein au développement, ils ont conditionné leurs concours financiers aux pays pauvres au démantèlement de leurs structures publiques, à la libéralisation de leurs marchés financiers et à la suppression des barrières douanières, exposant ainsi leurs fragiles industries à la concurrence des puissantes firmes internationales. Alors qu’elles ont mené des politiques protectionnistes dans les années 70, l’Amérique du Nord et l’Europe, qui contrôlent le FMI et la BM, ont incité les pays sous-développés à libéraliser leurs marchés financiers, arguant que l’arrivée des banques étrangères permettrait l’accès au crédit au plus grand nombre grâce à des taux d’intérêts que la concurrence maintiendrait à un niveau relativement bas. Au Kenya, l’expérience a provoqué la faillite d’une dizaine de banques et l’extraordinaire succès des microcrédits à travers le monde révèle l’inadaptation des banques classiques au financement du développement dans des pays à majorité rurale où les paysans sont sans ressources.
Les politiques
d’ajustements
structurels inspirées
par les experts du
FMI et de la BM ont
abouti,
en Afrique, à
une paupérisation
galopante qui frappe
toutes les couches
sociales
et à un
chômage massif
des jeunes.
L’arrivée de Robert Zoellick, consécutive à «l’affaire Wolfowitz», sera-telle l’occasion de réformer en profondeur les institutions de Bretton Woods afin qu’elles répondent mieux aux attentes de ceux qui ont le plus besoin d’elles ? Américains et Européens remettront-ils en cause l’accord tacite qui attribue la présidence de la BM aux premiers et la direction générale du FMI aux seconds, comme le réclament les ONG? Rien ne permet de l’espérer. Mais à l’évidence, on ne peut plus pour longtemps faire l’économie de ces questions, d’autant qu’apparaissent de nouveaux acteurs de financement comme, par exemple, la Chine et l’Inde, beaucoup plus attentifs aux aspirations des pays du Sud. Le 26 juin dernier, devait être officialisée la création de la Banque du Sud par le Venezuela, l’Argentine, l’Équateur, le Brésil, le Paraguay et le Pérou. Avec un capital de 7milliards de dollars, la Banque du Sud a vocation à financer la construction d’infrastructures régionales et permettra à ces pays d’Amérique du Sud de s’émanciper de la tutelle des institutions de Bretton Woods qualifiées par le président vénézuélien, Hugo Chavez, «d’instruments de l’impérialisme nordaméricain par lesquels il impose aux pays des choix économiques et sociaux brutaux». Début juin, à Sikasso, au Mali, l’idée d’une Banque du Sud pour l’Afrique comme alternative à la Banque mondiale a également été adoptée par les participants au Forum des peuples. Reste à savoir si les leaders politiques du continent manifesteront la volonté de se donner les moyens d’une telle ambition.
Joachim Vokouma
(1) L’Alimentation dans le monde, 2004, Éditions Larousse.
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