La chronique d'Akindès
L’inflation spiritualiste est une réalité de plus en plus inquiétante. Un spiritualisme avec ou sans Dieu, qui lui-même doit se demander qui sont réellement les siens. Tellement il est invoqué dans la confusion la plus totale. En son nom, les pasteurs les plus véreux charrient leurs troupeaux de pauvres et de personnes vulnérables. Aux femmes esseulées, ils promettent les coeurs de princes charmants. Aux hommes rongés par le chômage ou au pouvoir d’achat érodé, ils promettent de chasser Satan d’un marché du travail qui les exclut ou leur impose des salaires de misère. Ils promettent de les délivrer tous de la chaîne de la pauvreté économique, sentimentale, relationnelle. Mais, au nom de Dieu et pour services rendus, ces hommes d’église s’enrichissent parmi les pauvres et pour les pauvres. Les scissions et les schismes se multiplient lorsque les fondateurs d’une église perdent le sens du partage de l’argent des pauvres. Pour ces pasteurs illuminés, la pauvreté est un business. Avec eux, on s’éloigne de plus en plus du temps où le christianisme promouvait la dignité humaine et le droit des personnes. Du temps où l’éthique protestante, selon Max Weber, a servi de levier au capitalisme vertueux et sans ostentation. Du temps de la conception de Dieuhomme et de sa transmutation en une conception philosophique de l’homme divinisé aux fondements des droits de l’homme, selon Luc Ferry. On est loin du temps sociologique du «désenchantement du monde», cher à Marcel Gauchet. Le temps est plutôt au ré-enchantement du monde. Un ré-enchantement d’une rare subtilité et d’une rare violence symbolique et physique. Or, ce retour du religieux ressemble de plus en plus à une négation de la paix promise à l’humanité. D’autant que la cage de fer d’une certaine religiosité se met en place. «Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas», dit une citation attribuée à André Malraux. Il est plutôt spirituellement infecté et, de ce fait, se révèle humainement insécurisant. Le vivre-ensemble déjà fragile est plus que jamais menacé. Les formes d’expression de la foi prennent partout des tournures fondamentalement radicales surtout dans certaines parties du monde en proie à une extrême pauvreté et aux questions identitaires: les Talibans en Afghanistan, les Frères musulmans, le mouvement Hamas en Palestine, le Hindu Mahasabha en Inde. Ne trouver le fondamentalisme que dans le monde musulman est la pire des cécités intellectuelles. Gilles Kepel, dans La Revanche de Dieu, a offert un excellent panorama des fondamentalismes aussi bien chez les musulmans que chez les chrétiens et les juifs. Chez ces derniers, on parle peu du mouvement hassidique Loubavitch et du Bloc de la Foi (Goush Emounim), fer de lance de la colonisation en Cisjordanie. Olivier Roy a aussi montré que la fièvre d’une religion «pure» est partagée par les fondamentalistes de l’islam et les mouvements évangélistes américains. Ils sont tous porteurs du même dogmatisme, du même communautarisme. Cependant, si les dynamiques intégristes sont restées un phénomène marginal et politiquement plus discret dans le christianisme, le fondamentalisme musulman fait plus peur, surtout à l’Occident, parce que certaines circonstances historiques, notamment certains signes d’arrogance du monde occidental font de l’islam le véhicule d’un message plus idéologique que spirituel. Ceci fait dire à certains analystes que l’islam radical serait plutôt une tentative d’entrer dans la modernité sur un mode non-occidental, c’est-àdire sans séparation du politique et du religieux et sans dilution de l’Umma (la communauté des croyants) dans des États-nations distincts.
Le XIXe siècle fut celui d’une dénonciation radicale de la religion présentée comme entrave à l’émancipation de l’humanité. Les trois figures de ce regard soupçonneux sur le religieux sont Marx, Freud et Nietzsche. Celui-ci est allé plus loin. Il annonçait la mort de Dieu. Mais les usages pluriels et vicieux de Dieu un siècle plus tard, laissent penser que c’est un promis à la mort qui ne veut pas mourir. Au contraire, il a longue vie tant que les hommes seront aussi désemparés, aussi pauvres, mais suffisamment rentables pour les nouveaux prophètes et leurs thérapies des angoisses. Tant que les hommes seront dans l’incapacité de maîtriser le cours de leur vie, vide de sens et sans perspective, tant que les existences seront aussi perturbées par le manque de lisibilité du futur immédiat et lointain, tant qu’il y aura des hommes qui, par désarroi, croiront à des choses fausses… les fonctionnaires de Dieu et leurs ministères prospéreront.
Pr Francis Akindès, sociologue,
université de Bouaké, Abidjan.
f_akindes@yahoo.fr
© Continental - Magazine Africain d'informations et d'actualités
Création et référencement du site www.continentalmag.com par EANET