Abonnez-vous en ligne à Continental Mag - 12 mois - 25 euros

Passi : retour gagnant de "l'Altesse"

 

Passi : retour gagnant de Fondateur du Ministère Ämer, concepteur des compilations Dis l’heure (de zouk, de ragga dancehall, de hip hop rock), homme d’affaires, leader du groupe rap panafricain Bisso Na Bisso, boss du label indé Issap (dix ans d’existence), Passi Balende, d’origine congolaise, est aussi le plus africain des rappeurs français. À moins que ce ne soit le contraire. Homme pressé, il sait prendre le temps de parler aux médias : après qu’on lui ait laissé un message sur son portable lui annonçant que Continental souhaitait l’interviewer, Passi rappelle… Depuis Miami, où il passe ses vacances. Et où il fait ami avec Rick Ross en boîte, discute avec T.I.P., rencontre des réalisateurs de clips… Quand on est l’altesse Double S, le mot «vacances » reste relatif. Après la sortie de son street album Révolution et avant celle de son album officiel Évolution, voici en exclusivité pour Continental l’interview transatlantique de Passi.

Continental: Ton nouveau single s’appelle Dent pour dent. C’est la guerre ?

> Passi: C’est plutôt un règlement de comptes. Je pense qu’en France, on manque beaucoup de reconnaissance par rapport à ceux qui ont fait l’histoire du rap. Actuellement, je suis aux États-Unis et ici un vétéran comme LL Cool J, tout le monde le respecte. En France, on n’a pas encore reconnu le rap comme une culture, cela donne l’impression que c’est un coup de maisons de disques, un truc médiatique. On donne des prix à des groupes de merde qui ont un single qui marche, alors que les gens de la culture hip hop on ne les respecte même pas. Dent pour dent est là pour dire que c’est une culture forte, qui « engraine » des gens, une culture à message. Pour dire aussi à tous ceux qui arrivent que le respect, on se doit de l’avoir, et s’ils ne nous le donnent pas c’est pas grave, on le prendra.

L’album du Bisso Na Bisso a fait grosse impression auprès du public africain, y aura-t-il un second album un jour ?

> Ces prochaines années, je vais me pencher sur les projets qui sont importants pour moi: mon album solo Évolution, qui arrive le 17 septembre prochain dans les bacs, après il y a l’album du Bisso, de la famille Secteur Ä et bien sûr Ministère Ämer – on a déjà des morceaux– et aussi la production d’un chanteur de soul qui s’appelle Peeda. Pour Bisso, j’aimerais bien que l’album, dont on a déjà enregistré quelques titres, sorte pour 2008. Ici, à Miami, j’ai croisé des Africains, et d’autres gens qui viennent de France, qui sont impatients d’écouter Bisso. Il y a déjà un reportage filmé sur le groupe, mais j’attends de le compléter avec le second album… Donc oui, il faut que ça arrive !

Il y a eu la présidentielle pendant que tu étais aux States, alors es-tu content pour Doc Gynéco ou «dégoûté» pour Ministère Ämer de l’élection de Nicolas Sarkozy?

> Nous, on n’a pas suivi Gynéco dans son délire. Moi, je suis fidèle à mes convictions: j’étais plus pour Strauss- Kahn, député-maire de Sarcelles, c’est la cité d’origine du Ministère Ämer, celle d’où l’on vient. Maintenant, on va voir ce qui va se passer. Je pense que beaucoup vont tomber des nues. Ce que j’ai apprécié dans le discours de Ségolène Royal, c’est qu’elle parlait de vrais rapports entre la France et l’Afrique, de la néocolonisation et du respect de l’histoire. Maintenant, j’espère qu’on n’aura pas de la répression à tout-va. Et si ça brûle dans les banlieues, ce n’est pas juste parce que les jeunes sont cons ou énervés, c’est parce qu’ils sont délaissés. Il faut expliquer aux jeunes, Noirs et Arabes, leur histoire, mais trop de politicards ne parlent que de répression et les poussent tout droit vers une voie de garage !

Te considères-tu comme un rappeur africain?

> Non, je suis fort de ma double culture. J’ai mes origines africaines, mais j’ai grandi en France, et c’est du rap français qu’on fait. Si j’avais été en Afrique, je n’aurais pas eu la même vision. Je suis fier de défendre le drapeau bleu, blanc, rouge, comme le drapeau congolais, il faut se réapproprier cette appartenance. Ici, à Miami, tout le monde est fier du drapeau américain. En France, il faut que les politiques arrivent à nous donner cette fierté de notre drapeau pour qu’on aille le défendre partout. Comme en 1998, lors de la Coupe du monde de football, où tu voyais des lascars et des policiers avec le drapeau tricolore en main. Tu n’as pas de plus belle image que lorsque Zidane était avec Petit ou Thuram, car c’est l’image de la France d’aujourd’hui, il faut qu’on l’impose.

Passi, co-fondateur du Ministère ÄmerSur l’album Évolution, tu fais un duo avec la chanteuse soul Joy Denalane, d’origine germano-sud-africaine…

> Des amis m’avaient parlé d’elle, les fins connaisseurs savent déjà qui elle est et, par un hasard heureux, j’ai signé chez RCA, qui est aussi sa maison de disques. J’ai bien écouté son album, puis je l’ai vue en concert à Amsterdam où l’on a sympathisé. Lors de sa venue à Paris, nous avons enregistré le duo en deux jours, c’est dans le genre de Mr. & Mrs. Smith, la chanson s’intitule À deux contre tous. C’est un morceau à clipper, c’est comme un film et ça sera sûrement le troisième single. Dans quelles conditions as-tu enregistré cet album? >Si dans le street album Révolution il y a dix inédits, dans Évolution il y a une vingtaine de titres et j’ai mis deux ans à le faire. Car j’ai désiré et voulu réaliser un album mature avec de la mélodie et des beats lourds. Il y a des violons, des guitares, des basses… Un album avec du fond et pas que du bang bang comme dans le rap français en ce moment. Pour imposer cette vision, j’ai dû changé de maison de disques. Chez RCA, je suis très content d’avoir une nouvelle équipe motivée qui part pour une nouvelle aventure.

En Afrique ou en Europe, on reproche parfois aux rappeurs leur matérialisme…

> On nous dit qu’on met des grosses voitures dans nos clips et nanani et nanana… Il y a un côté rêve américain pour tout le monde, qu’on l’admette ou pas. Comme on a vu le pire, on se bat pour avoir le meilleur, et la vie est courte. Pour ce qui est des «meufs» à poil dans les clips qu’on nous reproche, sors dans la rue et regarde la pub. Pour vendre du yaourt, «ils» mettent des «meufs» à poil! C’est pas le rap qui est vulgaire, obscène, c’est le monde. Nous on joue avec ça pour faire passer notre message.

Comment analyses-tu la situation sur le continent africain ?

> La situation politique et sociale dans nombre de pays est difficile à vivre pour la population. Moi, en tant qu’artiste, ambassadeur de l’ONU, je participe à des actions humanitaires sur le continent au niveau des jeunes pour les écoles ou le sport: j’ai été parrain de la Coupe d’Afrique des nations des juniors 2007, et dès que je peux faire un truc pour motiver la jeunesse, j’y vais. Récemment, j’ai été approché par quelques dirigeants politiques pour expliquer le concept des États- Unis d’Afrique. On va commencer par faire des chansons pour pousser les pays africains à au moins s’entraider entre eux avant de demander de l’aide à l’extérieur. Je tiens à réveiller cette idée-là pour donner un avenir à tous ces jeunes Africains qui souffrent ou meurent. Il nous faut arrêter d’être égoïste, et ça je l’ai entendu dans le discours de Ségolène Royal, pas dans celui de Nicolas Sarkozy. On fait ce métier d’artiste aussi pour pouvoir toucher les gens, pas juste pour boire des cafés avec les politiques, comme l’autre chevelu (Doc Gynéco, ndlr). Si on fait rêver les gens, il faut aussi les aider à s’en sortir.

Comment as-tu réagi au clash Booba/ Sinik ?

> Je suis très critique sur ce que soulève cette histoire de rap blanc et de rap noir. Car nous sommes dans un pays où les idées extrêmes passent à la télé sans scrupules, et je pense qu’on se doit d’être clair sur ce sujet. On ne peut se permettre de se clasher. Il y a toujours un racisme latent en France, et il y a de ça dans ce combatlà. Il faut se battre contre le racisme: qu’on accepte les gens pour leur valeur et pas pour leur couleur. Moi, je suis pour un autre combat: celui de la reconnaissance et de la vérité.

Propos recueillis par Olivier Cachin

© Continental - Magazine Africain d'informations et d'actualités
Création et référencement du site www.continentalmag.com par EANET