Le chef de l’État gabonais, El Hadj Omar Bongo Ondimba, a la réputation, solidement établie, de ne pas mâcher ses mots, d’asséner des vérités crues là où d’autres préfèrent la litote ou s’enfermer dans d’interminables circonlocutions. L’homme a le sens de la formule qui fait mouche et sait faire preuve, à l’occasion, d’un humour irrésistible. Lorsqu’il est «en forme», comme disent ses collaborateurs qui arrivent difficilement à suivre le rythme infernal qu’il s’impose, celui qui est devenu aux yeux de ses visiteurs une «mémoire vivante» de l’Afrique de ces quarante dernières années, accepte volontiers de se livrer aux questions du journaliste. Transformant une interview formelle en un moment rare empreint d’une étonnante proximité.
Dans ce long entretien accordé à Continental au palais du Bord de mer à Libreville, à la mi-mai, le président El Hadj Omar Bongo Ondimba évoque notamment les perspectives économiques qui s’ouvrent à son pays, après la signature avec le Fonds monétaire international d’un accord de confirmation de trois ans, l’exécution des vastes chantiers en cours et la décrispation du climat politique au Gabon depuis les dernières législatives. Omar Bongo Ondimba se dit favorable à la création d’un «gouvernement africain » à l’initiative de l’Union africaine, et tente de dédramatiser le conflit qui oppose son pays à la Guinée-Équatoriale. Le chef de l’État gabonais nous explique également la nature de ses relations avec le nouveau président français Nicolas Sarkozy, évoque leur «amitié de longue date», ainsi que leurs divergences de vues… Regard averti sur la situation de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), pointe d’ironie à propos des organisations régionales africaines qui «se réunissent et se réunissent» sans pour autant avancer… Rencontre exclusive.
Continental: Monsieur le président, à quoi peut-on attribuer la nette décrispation du climat politique au Gabon, depuis les dernières élections législatives ?
> Omar Bongo Ondimba : Le climat politique au Gabon est entièrement tributaire des acteurs de la vie politique. Lorsqu’on se parle autour d’une table et que l’on arrive à s’entendre, il n’y a pas de problème. Au Gabon, nous avons l’habitude de nous concerter, de discuter et on arrive toujours à un consensus en fin de compte. Chacun trouve finalement un motif de satisfaction et l’on se met ensuite au travail.
À quelque sept mois des élections locales en vue du renouvellement des assemblées municipales et départementales, la question des listes électorales suscite de vives inquiétudes au sein de certains états-majors politiques. L’opposition, toutes tendances confondues, réclame une nouvelle concertation, sous votre égide, de l’ensemble de la classe politique. Comptez- vous accéder à cette requête, comme vous l’aviez fait en mai 2006 ?
> Oh… mais vous savez, ici les concertations avec l’opposition se font tous les jours! Si j’invite l’opposition à venir me rencontrer au bureau, je pense qu’elle ne pourra que s’en réjouir. La réalité, c’est qu’à chaque élection, il y a toujours un problème. On ne pourra sans doute jamais régler définitivement les problèmes du Gabon. On fait une concertation, on en sort tous heureux, et le lendemain on trouve une autre chose qui ne va pas, et il faut encore une concertation ! Moi, je ne suis pas fatigué de faire des concertations avec l’opposition, et je vais même vous faire un aveu: j’ai déjà demandé à la majorité de préparer cette rencontre. Je vais quand même leur donner le temps de se concerter. Mais je n’interviendrai que s’ils n’arrivent pas à s’entendre. Autrement, je n’en vois pas la nécessité.
Dans le projet de société que vous aviez soumis à vos compatriotes lors de la présidentielle, vous mettiez l’accent sur le social, notamment sur les domaines de l’éducation, la santé et le logement. Aujourd’hui, des critiques se font jour sur l’inertie ou l’immobilisme du gouvernement qui tarde à mettre en oeuvre ce programme.À cet égard, quel bilan faites-vous de son action à l’heure actuelle ?
> Les Gabonais sont des gens trop pressés et il faut bien les connaître! Il y a des pays où les populations sont confrontées à des problèmes d’arriérés de salaires remontant, dans certains cas, à plusieurs mois, mais ce n’est pas pour autant qu’elles investissent la rue. Mais au Gabon, avec seulement un petit retard de vingt jours, les gens descendent dans la rue! Si on mesure effectivement ce que le gouvernement fait depuis 2006, on constate qu’il s’est véritablement mis au travail. C’est certainement dommage de ne pas pouvoir procéder à une évaluation mensuelle ou trimestrielle de son action. Le problème est celuici: du fait que le gouvernement ne dit rien, les gens croient qu’il ne fait rien. Au niveau de l’éducation, chacun sait aujourd’hui que tout est gratuit. Je dis bien : tout ! J’ai pris la décision de construire trois nouvelles universités et une grande école des Mines, dont nous allons d’ailleurs bientôt poser la première pierre, et les travaux pourront commencer. En ce qui concerne la santé, le Gabon a un plateau performant dans chaque province et même dans les départements. À Libreville, nous sommes en train de construire un Centre hospitalier universitaire, les anciennes formations sanitaires de la Caisse nationale de sécurité sociale qui ont pris un coup de vieux vont être réhabilitées et les médicaments sont pratiquement distribués gratuitement. C’est vous dire que là aussi tout va bien. Nous sommes certes conscients que beaucoup reste encore à faire, mais nous sommes persuadés que tout sera fait. N’oubliez pas que nous avons passé toutes ces années à payer nos dettes et, malgré cela, aucun travailleur ne peut dire qu’il n’a pas été payé à chaque fin du mois. Mais de cela, personne ne parle. Certains s’agitent, affirment que le gouvernement ne fait rien. Nous, nous savons les grandes opérations, les grands travaux que nous entreprendrons. Cela demande des études, la recherche de financement en concertation avec les bailleurs de fonds. Je vous annonce que bientôt nous allons construire un nouvel aéroport à Libreville, le port et le pont de Mayoumba, les routes à l’intérieur et lancer l’opération Bélinga. Je crois que toutes ces grandes réalisations augurent d’un avenir meilleur pour le travailleur gabonais…
Après un net recul du taux de criminalité, et plus généralement de l’insécurité, constaté au cours de ces deux dernières années, il semble que l’on assiste à une recrudescence de ce phénomène à Libreville. Quels sont les moyens que votre gouvernement compte mettre en oeuvre pour juguler ce fléau ?
> J’avais, à une certaine époque, prescrit des dispositions bien précises. Avec notamment des unités des forces de l’ordre pour quadriller Libreville et même les grandes villes de l’intérieur. Mais très vite, on a assisté à une levée de boucliers. Je vous dis que nous sommes dans un pays assez pittoresque! Lorsque ça va, personne ne dit rien. Mais lorsque la situation exige que nous mettions les forces de police et de gendarmerie aux quatre coins de la rue, en procédant aux fouilles des véhicules, en identifiant les gens, les Gabonais commencent à s’interroger. Ils demandent si le Gabon devient un État policier, si on ne peut plus circuler librement, et pourquoi on est contrôlé comme des voleurs! Nous nous faisons alors violence pour ralentir un peu les mesures. Je peux vous assurer que nous avons mis tous les moyens pour endiguer ce fléau. Il y a une intense circulation d’armes dont on ignore la provenance, mais nous sommes déterminés à lutter contre les criminels et les terroristes d’où qu’ils viennent. Figurez-vous que les terroristes pakistanais qui ont été récemment abattus et qui devaient commettre des attentats dans trois pays, sont passés par le Gabon! J’avais l’information, j’ai alerté les services de sécurité, et ils ont été refoulés. Dieu est grand! Tous ceux qui viennent ici –parce qu’il y a la paix au Gabon– pour semer le désordre, nous les mettrons toujours hors d’état de nuire.
Après de longues et difficiles négociations, qui auront duré près de cinq années, le Gabon vient de signer avec le FMI un accord de confirmation de trois ans. Quel sentiment vous inspire ce succès qui a été abondamment commenté ?
> Je ressens tout simplement une réelle satisfaction. Nous avons longtemps attendu cet accord et nous n’avons ménagé aucun effort. Je suis allé moi-même jusqu’au siège du FMI pour discuter avec le directeur général à qui je voudrais rendre un hommage particulier, ainsi qu’à ses collaborateurs qui se sont rendus maintes fois au Gabon. Mes félicitations s’adressent aussi à l’équipe qui a été commise pour mener à bien ces négociations. Finalement, les différentes missions qui se sont succédé au Gabon ont fini par conclure cet accord.
Un classement, établi par les journalistes d’un grand groupe de presse français, place votre pays au 1er rang des États d’Afrique subsaharienne francophone et au 13e sur les 53 pays que compte le continent, pour, assurent- ils, son degré de développement politique, économique et social. À quoi attribuez-vous cette performance ?
> Sans être un économiste averti, je peux affirmer que le Gabon est un pays performant dans certains domaines, notamment en ce qui concerne le revenu par tête d’habitant où nous sommes bien classés. Cela dit, s’agissant de la croissance, je crains que nous ne soyons mal classés, puisque pendant longtemps nous avons pratiquement vécu en situation d’autarcie, sans la moindre ressource en provenance des bailleurs de fonds traditionnels. Vous savez que jusque-là nous n’avions aucun accord avec la Banque mondiale et le FMI. Nous avons consacré tout ce temps à rembourser nos dettes. Et cette situation ne pouvait nous permettre en aucune manière de procéder à des investissements susceptibles de favoriser la croissance.
Vous avez été l’un des tout premiers chefs d’État auquel le président français, Nicolas Sarkozy, fraîchement élu a téléphoné juste après sa victoire. Quelle signification donnez-vous à ce geste et quelle est la nature de vos relations avec l’homme ?
> On m’a déjà posé la question lors du sommet France-Afrique de Cannes en février dernier. La presse a beaucoup glosé et supputé sur les positions des différents candidats français quant à leurs relations avec les autorités africaines. Moi, je dis que, de tous ces gens-là, s’il y a quelqu’un que je connais, c’est bien Nicolas Sarkozy. J’étais président de la République quand lui ne l’était pas. Il n’était même pas encore ministre. Alors, ce n’est pas parce qu’il est devenu président qu’il va dire qu’il ne connaît plus Omar… ce ne serait pas sérieux. Sarkozy, je le connais bien. J’ai dit que c’est un garçon que j’aime beaucoup. Je l’ai connu dans les bons moments comme dans ses moments les plus difficiles. Lorsqu’il était candidat, moi je ne l’ai pas abandonné. Lorsqu’il a connu sa traversée du désert, je ne l’ai pas abandonné. Il m’a vu, on se rencontrait. Il y a longtemps qu’il nourrissait l’ambition de devenir président. On se parlait. On a même abordé des sujets liés à la fonction présidentielle. Je lui disais ce que je pensais et lui aussi me faisait part de ses réflexions. Il a eu à me reprocher certaines choses, et moi aussi je lui ai reproché beaucoup de choses qui ont peut-être pesé dans sa campagne. Après sa victoire il m’a appelé pour me dire: Omar, merci. Je lui ai exprimé mes félicitations pour m’avoir écouté. En retour, il m’a remercié pour certains de mes conseils. Alors, je trouve tout cela normal. S’il n’avait pas été plus rapide que moi, j’aurais pris l’initiative de l’appeler pour le féliciter.
Certains observateurs français et africains prévoient un net infléchissement, sinon une profonde révision de la politique africaine de la France. Partagez- vous ce sentiment ?
> Chaque pays africain a des accords avec la France. Je reste persuadé que tant que ces accords seront respectés, il n’y aura aucun problème. Maintenant, si les commissions mixtes entre la France et ses partenaires africains décident que nous devons repartir sur de nouvelles bases, eh bien, on le fera. Il n’y a, de mon point de vue, aucun motif d’inquiétude ou d’amertume. Mais il faut dire que pour nous, ex-colonies françaises, il serait dommage que l’on commence à se regarder de travers, après avoir entretenu jusqu’ici des rapports de bonne entente. Mais si nous devons réviser nos relations, nous y sommes prêts. En ce qui concerne le Gabon, je suis prêt à tout.
Comment aviez-vous réagi aux propos de Nicolas Sarkozy disant, lors de sa campagne électorale que s’il est élu –ce qui est le cas aujourd’hui–, il ne traitera pas avec les présidents africains «mal élus» ?
> Bien élu ou mal élu, je ne vois pas en quoi cela concerne les Occidentaux. Nous, on ne s’ingère pas dans leurs affaires! Pourquoi c’est toujours eux qui doivent nous donner des leçons ? Je me demande pourquoi certains emploient des termes qui blessent inutilement les Africains et les étrangers! Nous, on dit que c’est leur politique à eux, mais nous aussi nous faisons notre politique à nous. Par le terme «mal élus», il désigne certainement ceux qui arrivent au pouvoir par un coup d’État. Or, au niveau de l’Union africaine, nous avons pris des mesures pour ne pas reconnaître les pouvoirs issus de coups d’État. Alors, j’estime que l’on n’a pas besoin de nous faire la leçon sur ce chapitre, car nous le savons nous-mêmes. La question de la création d’un gouvernement africain sera certainement débattue au cours du prochain sommet de l’Union africaine à Accra. Certains de vos pairs sont partisans de se hâter lentement, alors que d’autres veulent presser le pas. Dans quel camp vous situez-vous? >Il y a longtemps que l’on en parle. Il faut qu’on en finisse. Il faut qu’on trouve une solution. Personnellement, je suis favorable à la création d’un gouvernement africain. Mais nous avons beaucoup de contraintes vis-à-vis de nos pays, vis-à-vis de nos Constitutions. Et tant que l’on n’aura pas clairement déterminé les prérogatives et le mode de fonctionnement de ce gouvernement, cela restera une illusion. Mais quoi qu’il en soit, je pense que ce gouvernement finira bien par voir le jour.
Les ex-belligérants de la crise ivoirienne ont signé, le 4 mars dernier, à Ouagadougou, au Burkina Faso, un accord de paix préconisant le partage du pouvoir. C’est une thèse que vous aviez préconisée et longtemps défendue, en vous exposant d’ailleurs à de vives critiques. L’histoire vous donne raison aujourd’hui…
> Je ne puis qu’exprimer une grande satisfaction. C’est vrai que sur le coup, on ne m’a pas compris. Je suis très heureux de constater aujourd’hui, comme vous le dites, que l’histoire me donne raison. Vous savez, l’union fait la force et le dialogue vaut son pesant d’or. Moi, je ne me lasserai jamais de prodiguer des conseils lorsqu’il s’agit de ramener la paix et la concorde chez des frères qui s’entredéchirent. Le bon sens prévaut aujourd’hui en Côte d’Ivoire. Tant mieux pour tout le monde. À présent, il faut espérer que l’Accord de Ouagadougou, qui est un bon accord, soit effectivement appliqué. Mais c’est tout ce que l’on peut souhaiter à nos frères ivoiriens.
Le conflit qui oppose le Gabon à la Guinée-Équatoriale à propos de l’île de Banié ne semble pas avoir beaucoup évolué dans le sens d’un règlement à l’amiable. Comment trouver une issue heureuse à cette affaire qui empoisonne vos relations avec votre voisin ?
> Non, cette affaire n’empoisonne pas du tout nos relations que je qualifierais même d’excellentes. C’est vrai, ce problème est réel. Le Gabon pense qu’il est chez lui dans cette île, d’autres soutiennent le contraire. Nous sommes allés aux Nations unies, à Genève, partout… et nous attendons. Nous sommes toujours disposés à négocier. Il ne faut pas que l’on prétende que c’est le Gabon qui retarde les négociations. Il y a des pays –en Afrique, au Moyen-Orient, un peu partout– où les frontières ont été mal définies, et pourtant, les solutions ont été trouvées, et beaucoup de réalisations ont pu voir le jour. Sauf au Gabon et en Guinée-Équatoriale où, pour entreprendre quoi que ce soit, il faut savoir à qui appartient l’île de Banié. Nous ne comprenons pas. Mais si l’on s’en tient uniquement aux documents, nous savons ce qu’il en est de la réalité…
Bon nombre d’Africains ont le sentiment que la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac) ne va pas assez vite, contrairement à la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Des divergences de vues seraient encore apparues au sein de la Cemac, lors du récent sommet de N’Djamena, notamment sur la question du poste de gouverneur de la Banque centrale qui revient de droit au Gabon, mais fait l’objet de convoitises de la part de certains États…
> Le fait pour les États membres de la Cedeao de se réunir régulièrement ne signifie pas grand-chose à mes yeux. Nous en faisons de même à la Cemac. On se réunit souvent pour pas grand-chose. Certaines réunions se terminent fréquemment en queue de poisson ou accouchent d’une souris ! Il ne faut pas se réunir juste pour le plaisir de se réunir. Je m’excuse de le dire, mais il faut que je le dise quand même. Il y a eu beaucoup plus de problèmes politiques au sein de la Cedeao que chez nous. C’est ce qui explique peut-être qu’ils organisent tout le temps des réunions. Ce qui caractérise la Cemac, c’est que tous les États qui la composent sont potentiellement, économiquement riches. Quand les riches se rencontrent, chacun veut imposer son point de vue à l’autre et personne ne veut courber l’échine. C’est un problème. En ce qui concerne l’histoire du poste de gouverneur de la Banque centrale, certains ont voulu remettre en cause la modalité de sa désignation qui, rappelons- le, incombe jusque-là au Gabon. Nous avons dit non. Tant que les règles actuelles demeurent, on ne peut pas remettre en cause cette modalité. En revanche, nous avons revu toutes les structures de la Cemac pour les adapter à la nouvelle donne, mais le poste de gouverneur est resté au Gabon. Cela a été réglé en quelques minutes. Nous, on agit vite, surtout quand il faut trouver des solutions à nos problèmes !
Propos recueillis par Biram Gassama à Libreville
© Continental - Magazine Africain d'informations et d'actualités
Création et référencement du site www.continentalmag.com par EANET