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Johannesburg - Yeoville, cité de tous les excès

Si pour certains, les jeux vidéo ou Internet sont les plus belles inventions de ces dernières années, pour les immigrés africains arrivant à Johannesburg, en Afrique du Sud, la plus belle invention s’appelle Yeoville.

Yeoville, cité de tous les excès

Située au sud de la ville, cette banlieue pauvre et populeuse de Johannesburg a, jusqu’à présent, accueilli la plupart des immigrants africains venus tenter leur chance dans la mégapole sud-africaine. Qu’ils l’avouent ou pas, ils y sont presque tous passés peu ou prou, d’une manière ou d’une autre. Non pas parce que c’est l’endroit le plus agréable à vivre, bien au contraire, mais simplement parce que Yeoville est le point de chute principal des immigrés. «L’aéroport», comme ils l’appellent, est le baromètre qui leur permet de faire une évaluation de leur parcours en Afrique du Sud.

Les belles constructions d'antan souffrent d'un manque d'entretienEn fait, la tradition veut que les nouveaux immigrés africains se «casent» à Yeoville pendant les premiers mois ou même les premières années de leur séjour en Afrique du Sud. Ensuite, une fois qu’ils ont réussi à tirer leur épingle du jeu, ils quittent le quartier et n’y réapparaissent que de temps en temps, en général pendant les weekends, par nostalgie ou pour boire un verre et manger des plats africains. Yeoville fait partie des quartiers où les coûts du logement sont parmi les plus bas de la ville, et le simple fait de partir d’ici suppose qu’on a de quoi payer plus cher ailleurs. «Si je vous dis que j’ai quitté Yeoville, cela signifie que j’ai amélioré mon niveau de vie», explique un immigré congolais. C’est aussi à Yeoville que l’on prend des nouvelles de ceux dont on a perdu la trace car, comme on dit ici, «on a les dossiers de tout le monde». Traduction: les habitants de Yeoville sont au courant de tout ce qui se passe dans la grande communauté des immigrés de Johannesburg.

Située rue Cavandish, l'église catholique Saint-François-d'AssisesQu’est-ce qui attire tant les étrangers à Yeoville ? Tout, y compris la chaleur et la joie de vivre des Africains «qui trouvent toujours l’occasion de faire la fête même au milieu d’une fusillade», affirme un jeune Gabonais. Entre les bars, les tavernes, «les filles du pays», c’est tout un savoir-vivre africain, presque inexistant à Johannesburg, que l’on découvre à Yeoville. Il suffit d’y faire un tour le vendredi ou samedi soir pour comprendre la réalité d’un quartier qui est devenu la Mecque des étrangers par la force des préjugés. Tout se passe ici comme si on vivait dans le meilleur des mondes: la joie, la sérénité –même si ce n’est qu’en apparence–, la façon de s’habiller, de danser… Autres signes distinctifs, la bonne humeur, la solidarité et même la fameuse hospitalité africaine. De Kin Malebo, à La Congolaise en passant par La Maison Blanche, on chante, on rigole, on mange, on s’embrasse et au final, on fait peut-être l’amour «en français» (sortir avec une francophone), un must, ici. Puis le dimanche, on va à l’église ou on va jouer au football au Parc. Ceux qui croient à une Afrique du Sud affranchie de la criminalité et du racisme, pensent d’ailleurs qu’on devrait s’inspirer de ce mode de vie pour faire changer les choses. Et c’est vrai que, quand on découvre vraiment le pays et surtout Johannesburg, on ne peut s’empêcher de reconnaître que la vie à Yeoville est beaucoup plus empreinte d’humanité. Mais, comme il n’y a pas de médaille sans revers, ceux qui connaissent bien Yeoville savent que tout ici cache une autre réalité au-delà des apparences, faux-semblants et signes extérieurs fallacieux. À commencer par l’état des lieux : les immeubles illuminés et « beaux » la nuit, présentent, à la lumière du jour, un spectacle désolant. Délabrés pour la plupart, ils souffrent cruellement d’un manque d’entretien et contrastent avec les belles villas de Houghton, le quartier résidentiel voisin où habitent Nelson Mandela et bien d’autres dignitaires sud-africains. Les rues, soigneusement entretenues dans tous les autres quartiers, sont ici couvertes d’immondices. En dehors d’un marché à ciel ouvert, construit par la municipalité pour « répondre aux aspirations des foreigners (étrangers) », le quartier ne possède pratiquement pas de complexes récréatifs ou de parcs de loisirs comme c’est souvent le cas ailleurs. Difficile dans ces conditions, de ne pas y voir un manque d’intérêt de la part des autorités envers ces foreigners. De plus, tout est fait comme si le gouvernement sud-africain avait délibérément choisi d’abandonner cet endroit à ces gens venus d’autres contrées du continent. Il y a quelques années, alors que le quartier était encore majoritairement occupé par les nationaux, les habitants étaient descendus dans la rue pour attirer l’attention du public et du gouvernement sur la déliquescence des lieux. Depuis, les nationaux ont cédé la place aux allogènes et la situation s’est davantage détériorée. L’apparence et le mensonge se reflètent aussi dans l’attitude des habitants de Yeoville. Devant les bars et les tavernes, ils s’exhibent, tirés à quatre épingles, comme l’auraient fait des brokers après avoir raflé la mise à la bourse de New York. Mais, ils dissimulent mal une réalité que tout le monde connaît ici: le chômage.

Bars, tavernes et restaurants sont les lieuxprivilégiés pour faire la fête Dans l’ensemble du pays, le taux est de plus de 40 %, et on imagine facilement qu’il est davantage élevé à Yeoville dont la population est essentiellement composée de sans-papiers. À cela, il faut ajouter les conséquences tout aussi dramatiques du surpeuplement. Le nombre d’habitants double pratiquement chaque année, alors qu’il n’y a pas eu un seul logement supplémentaire à Yeoville depuis des décennies. Inutile de s’attarder sur les ravages que causent la criminalité, le sida, l’alcool et la drogue, dans ce quartier « chaud » de Joburg. On pourrait ainsi énumérer indéfiniment les misères et les malheurs des immigrés de Yeoville… Néanmoins, dans ce monde où l’informel « souterrain » et la loi du plus fort l’emportent souvent sur le légal, certains parviennent à s’en extraire, à réaliser en quelque sorte le «cross over» comme disaient les Afro-Américains dans les années 60- 70. Ce sont notamment les artisans qui réussissent tant bien que mal à apprivoiser l’adversité pour en faire une success story. Mais ils ne sont pas légion. Leur nombre est si insignifiant qu’ils ne servent même pas d’exemples. D’autres sont là tous les jours, défiant orgueilleusement le froid, les odeurs nauséabondes et les truands dans un quartier qui peut parfois prendre des allures de champ de tirs lors d’affrontements entre gangs rivaux. «Eux», ce sont les propriétaires de petites boutiques du coin, les vendeurs à la criée, les coiffeurs, les vendeurs de fruits et tous les autres petits métiers qui contribuent à donner un visage humain à cette banlieue délaissée. Un sujet considéré comme tabou:la délivrance de nombreux « papiers officiels » et «diplômes universitaires» aux étrangers et aux Sud-Africains qui leur permet d’obtenir des emplois décents. Des faux documents fabriqués dans les « laboratoires » du quartier. Un phénomène que le gouvernement tente de combattre depuis 2002. Selon toute vraisemblance, Yeoville, la pestiférée, fait aujourd’hui les frais de ses trop «grandes largesses».

Alain Ngono
correspondant en Afrique du Sud

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