Partenaire peu exigeant, la Chine est bien accueillie sur le continent africain où son expansion économique fascine autant qu’elle inquiète.
En tournée dans plusieurs villes de la Bouenza, un département dans le sud-ouest du pays, le président congolais Denis Sassou Nguesso a visité le 2 mai dernier la Société nouvelle des ciments du Congo (Sonocc) de Loutété, une ville située entre la capitale Brazzaville et Pointe-Noire. Pour les 200 salariés de cette usine construite dans les années 60, puis détruite pendant la guerre, avant d’être réhabilitée en 2003 grâce à un partenariat avec la Chine, c’est une occasion inespérée de dénoncer publiquement les pratiques discriminatoires de leurs patrons. «Il y a ici une injustice pratiquée par la direction chinoise de l’entreprise qui s’apparente à une forme d’esclavage», accuse l’un d’eux. «Je gagne 20000 FCFA (30 euros, ndlr)par mois pour huit heures de travail par jour, même pas la moitié du salaire de base fixé d’un commun accord à 46799 FCFA (70 euros, ndlr), alors que nos collègues chinois gagnent bien», précise-t-il. Pire, dans cette unique cimenterie du pays, dont la production est loin de satisfaire la demande, «l’infirmerie ne reçoit que les techniciens chinois. Les ouvriers congolais n’y ont pas accès, même en cas d’accident de travail. Nous n’avons droit ni à l’assistance médicale, ni aux congés payés, et les arrêts maladie ne sont pas pris en compte dans la fiche de paie», s’indigne- t-il. Devant cette flagrante violation du code du travail, Denis Sassou Nguesso a dû improviser une réunion à huis clos entre les dirigeants de l’entreprise et les salariés, et envisage de renégocier le protocole d’accord signé entre la Sonocc et l’État congolais.
Sur le continent, le cas de la Sonocc n’est pas isolé. Les pratiques de «l’ami chinois » irritent de plus en plus les dirigeants politiques, les Organisations non gouvernementales (ONG) et les commerçants. Fin mars dernier, le Premier ministre équato-guinéen, Ricardo Mangué Obama Nfubea, a fustigé la présence « excessive » de la main-d’oeuvre chinoise dans les entreprises du BTP. «La loi qui stipule que le nombre d’employés nationaux doit être supérieur à celui des étrangers n’est pas respectée par certaines entreprises de construction, notamment chinoises», a-t-il expliqué, avant de sommer les fautifs à se mettre en conformité avec les dispositions légales qui prévoient que les d’étrangers ne doivent pas représenter plus de 10 % de l’ensemble des salariés dans une entreprise de BTP. Les sociétés chinoises avaient déjà essuyé les mêmes critiques au Cameroun, quand le palais présidentiel de Yaoundé a été construit par une entreprise chinoise avec un personnel exclusivement chinois! En novembre 2006, la prospection pétrolière par la Sinopec, deuxième compagnie pétrolière chinoise, dans le parc naturel de Loango, dans le sud de Portgentil, avait suscité les protestations du ministère gabonais de l’Environnement et des associations de protection de la nature. En faisant exploser des milliers de bâtons de dynamite sur près de 1500 km2, la Sinopec mettait à mal le projet d’écotourisme développé dans ce parc où vivent de nombreuses espèces animales protégées.
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Main basse sur les deux roues Dans le secteur du transport, notamment en Afrique de l’Ouest, la concurrence chinoise est rude pour les unités industrielles de montage des deux-roues. Les motos Jincheng ou Boatian sont apparues sur les marchés africains, au grand bonheur des petites bourses. À Lagos, Bamako, Ouagadougou…, les motos chinoises, ironiquement qualifiées de «génériques», sont en train de dominer le marché. On estime que sur 600000 motos vendues chaque année au Nigeria entre 1995 et 2005, seulement 6000 sont de marques non chinoises. Si l’utilisation de la moto au Mali est perçue comme un signe de pauvreté, au Burkina Faso, où la majorité de la population se déplace à mobylette ou à bicyclette, l’acquisition d’une moto est un signe de promotion sociale. Créée en 1964, la Société industrielle du Faso (Sifa) assurait le montage des deux-roues, bénéficiant de fait d’un monopole dans ce secteur. Aujourd’hui, mondialisation oblige, le monopole a été supprimé et, mal préparée, la Sifa subit de plein fouet la concurrence des motos asiatiques. Mégamonde est l’une des nouvelles entreprises qui prospèrent sur le marché en proposant des motos de moindre qualité à des prix défiant toute concurrence. Quand la Yamaha V80 – que les Burkinabè appellent «Mon mari est capable» – coûte 1500000 FCFA, les «chinoises » se négocient entre 300000 et 500000 FCFA. Mégamonde importe les pièces détachées de Chine et son usine de montage produit en moyenne 85 motos par jour, ce qui lui permet d’être leader du marché burkinabè. J. T. |
Depuis quelques années, le modèle de développement de la Chine fascine de nombreux pays africains autant qu’il inquiète. Les échanges économiques et commerciaux entre l’empire du Milieu et l’Afrique ne cessent de croître, passant de 3 milliards de dollars, en 1995, à 50 milliards en 2006. Selon le rapport du Fonds monétaire international (FMI) sur les perspectives économiques d’Afrique subsaharienne, rendu public début avril 2007, la Chine a absorbé 12,8 % des exportations de l’Afrique en 2005 contre seulement 0,6 % il y a quinze ans. S’il est prématuré de dresser un bilan objectif des relations commerciales et économiques entre la Chine et le continent africain, il est en revanche établi que les commerçants africains ne voient pas toujours d’un bon oeil l’arrivée des produits « made in China ». En août 2004, des commerçants sénégalais ont ainsi organisé une journée « ville morte» pour protester contre les pratiques déloyales de leurs collègues chinois accusés de proposer des marchandises de mauvaise qualité et de frauder la douane. «Avec 20000 teeshirts par jour, j’ai longtemps été le premier fournisseur du pays, raconte un vendeur. Aujourd’hui, je n’en vends plus un seul. Les Chinois proposent des pièces à moins de 400 FCFA (0,60 euros, ndlr). À ce prix-là, je n’arrive pas à suivre. » Abondant dans le même sens, le secrétaire général de l’Union nationale des industries et commerçants du Sénégal (Unicos), Ousmane Sy Ndiaye, estime que le marché est envahi par les Chinois qui tiennent 80% des boutiques chèrement payées. Pis, « pour payer des taxes réduites, ils déclarent des importations de conteneurs de pièces détachées prêtes à être emboîtées en une demi-heure pour donner des produits finis, s’indigne- t-il. Même dans le secteur dit informel, on les retrouve vendant des médicaments, des beignets, des téléphones portables, des appareils électroménagers… » « Les Chinois sont trop agressifs», observe, écoeuré, un commerçant malien.
Manifestement impuissants face à la pugnacité des Asiatiques, les Africains semblent désemparés et certains se laissent parfois aller à des arguments qui frisent la xénophobie. Durant la campagne pour l’élection présidentielle en Zambie, en septembre dernier, l’opposant Michael Sata avait lancé «la Zambie aux Zambiens», dénonçant «ces Chinois qui prennent des magasins aux locaux, qui ne construisent rien, font de l’argent qu’ils envoient directement sur les comptes dans leur pays et qui peuvent partir à tout moment». Dans de nombreux secteurs, la présence chinoise profite sans doute au consommateur moyen africain, mais son impact en termes de création d’emplois et de richesse reste pour l’instant à démontrer. Par ailleurs, la nature des relations entre la Chine et l’Afrique risque, selon le FMI, d’accroître la dépendance des pays africains vis-à-vis des matières premières, la Chine n’encourageant pas la diversification de l’économie africaine.
Jean Traoré
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