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GUINÉE : Les cent jours de Lansana Kouyaté

Le Premier ministre Lansana Kouyaté a, bien malgré lui, «étrenné» son 100e jour à la tête du gouvernement avec les mouvements d’humeur des militaires. Plusieurs jours durant, ils se sont invités dans l’actualité déjà éprouvante du pays, menaçant sérieusement le régime chancelant du président Lansana Conté.

Lansana Kouyaté, Premier ministre guinéenLes manifestations de la soldatesque qui, une fois encore, ont causé la mort de citoyens dans un pays qui n’en finit pas de compter les victimes de la violence aveugle des hommes en uniforme, ont, durant plusieurs jours, relégué au second plan le chronogramme du nouveau Premier ministre qui s’attelle depuis février dernier à sortir la Guinée de la désolation. S’il est vrai que Lansana Kouyaté n’a pas pu obtenir des militaires qu’ils regagnent les casernes lorsqu’il leur a rendu visite au camp Alpha Yaya Diallo de Conakry, en revanche, le chef du gouvernement a fait un véritable tabac auprès des militaires mutins qui l’ont accueilli aux cris de «prési!, prési! prési ! » (président). Preuve que la popularité de l’homme n’avait été en rien entamée par cette malheureuse affaire dont il se serait bien passé.

L’annonce, le 10 mai dernier, sur les ondes de la Radio télévision guinéenne, à l’issue du Conseil des ministres, de l’arrivée prochaine de cent nouveaux bus destinés au trafic urbain et interurbain a suscité des scènes de liesse dans les rues de Conakry. Cette décision est la dernière en date, en moins de trois mois, d’une série de mesures prises par l’équipe de Lansana Kouyaté. Des actions menées sous le sceau de l’urgence et qui vont certainement améliorer les conditions de vie des habitants de la capitale. Et, plus généralement, de tous les Guinéens qui veulent, et tout de suite, de l’eau, de l’électricité, du riz, des médicaments, des écoles et des moyens de transport. Les syndicats, exigeants par vocation, ont demandé au Premier ministre, en avril dernier, par la voix d’Adja Rabiatou Diallo, la pasionaria du mouvement de contestation, d’accélérer le train des réformes, estimant ainsi, sans doute, que le chef du gouvernement n’allait pas assez vite à leur goût. «Je suis le fruit de votre combat et pour cela j’ai besoin de vous!», leur a répondu Lansana Kouyaté, le 1er mai dernier, à l’occasion de la Fête du travail. L’homme ne s’est pas étendu sur son bilan depuis son arrivée à la primature, mais à en juger par l’accueil particulièrement chaleureux que lui ont réservé les travailleurs, nul doute que «le courant passe».

En effet, le bilan des cent jours du chef du gouvernement guinéen est loin d’être négligeable. Outre l’arrivée prochaine d’une centaine de bus, le gouvernement a mis un terme au monopole sur l’importation du riz et a rigoureusement appliqué la mesure d’interdiction sur les exportations des produits agricoles. Il a, par ailleurs, rame- né l’eau dans les quartiers périphériques de la capitale, poussé à la baisse les prix des denrées de première nécessité, repris les consultations avec les institutions financières internationales qui se disent tout à fait disposées à apporter leur concours. Dans le même temps, il a relancé le dialogue politique avec l’opposition, lancé des audits des sociétés d’État, engagé la réforme de la Banque centrale, demandé la révision des conventions ministérielles, et créé quelque 12000 emplois. «Plus rien ne sera comme avant ! », scandaient les Guinéens, après les événements sanglants de janvier et février derniers, qui ont plongé le pays dans le cauchemar. Le Premier ministre guinéen, Lansana Kouyaté, a fait sien ce credo, dès son intronisation.

Fort du soutien des populations qui l’ont accueilli comme le Messie, après avoir été adoubé par les puissantes centrales syndicales, Lansana Kouyaté ne semble pas douter de ses chances de réussite. «Personne ne sera audessus de la loi!», avait-il asséné au lendemain de sa prise de fonction, comme pour signifier clairement sa ferme volonté de s’attaquer à tous les privilèges mal acquis, signes manifestes des multiples maux qui gangrènent la société guinéenne. Sans les nommer, Lansana Kouyaté pointait ainsi du doigt la corruption, l’affairisme d’État et le pillage des ressources du pays par un véritable gang de kleptomanes patentés qui ont mis la Guinée en coupe réglée.

Lansana Kouyaté met fin au monopole sur l'importation de riz«Tout, absolument tout est prioritaire », soupire, comme navré, le «PM», comme l’appelent déjà certains de ses compatriotes, qui a une conscience parfaitement claire des tâches herculéennes qu’il devra accomplir. Dans un pays où tous les indicateurs économiques sont, depuis belle lurette, au rouge fixe, le nouveau locataire de la primature s’est retrouvé avec des caisses vides, dont le fond a été systématiquement raclé par les ministres du gouvernement précédent. Certains ont emporté jusqu’à la moquette de leurs bureaux! La situation économique et financière de la Guinée, qui était déjà fort alarmante, en raison de la mauvaise gestion des successeurs de l’ex-Premier ministre Sydia Touré (1996-1999), s’est singulièrement dégradée avec les derniers mouvements sociaux. Selon Ansoumane Camara, économiste de renom qui dirige le mensuel L’Économiste, ces mouvements ont fait perdre, chaque jour, en termes de Produit intérieur brut (PIB), pas moins de 1,1 million de dollars américains (soit 66 milliards de francs guinéens) à l’économie et aux finances publiques. La politique monétaire particulièrement laxiste menée jusqu’alors, a engendré un taux d’inflation de plus de 40 %. Inflation que ne peut contenir –pour favoriser la croissance économique – un taux obligatoire des réserves qui représente aujourd’hui 12 % des dépôts. Conséquence : le maigre pouvoir d’achat du Guinéen moyen s’est considérablement érodé. Le gouffre budgétaire n’a cessé de se creuser avec les dépenses excessives d’un État qui vit largement au-dessus de ses moyens, en allouant des fonds de souveraineté exorbitants à la présidence de la République. L’État entretient notamment une fonction publique pléthorique de 52000 agents –dont la production est quasiment virtuelle– là où il en aurait juste fallu 12000. Ce qui n’empêche pas le général-président d’envoyer régulièrement, au Trésor et à la Banque centrale, ses hommes pour remplir des sacs entiers de liasses de billets de banque, au grand dam des fonctionnaires présents. Par ailleurs, il faut noter le coût élevé des dépenses d’entretien de l’armée, consacrées surtout aux commandes d’armes. À cela s’ajoute l’affairisme qui prévaut au sein de la fonction publique, notamment à la direction générale des grands projets, et qui favorise incontestablement la surenchère dans la passation des marchés publics. Le tout constituant, selon de nombreux observateurs, une source de gaspillage pour l’État tout en créant une sorte de monopole de fait dans l’obtention des marchés. Estimée à plus de 3 milliards de dollars US, la dette extérieure du pays représente près de 90 % du PIB. Son poids est devenu insoutenable et a contraint les autorités à suspendre le paiement du principal et du service de la dette entraînant, ipso facto, l’arrêt de la quasi-totalité des concours extérieurs depuis au moins six ans.

On le voit, le chef du gouvernement guinéen a du pain sur la planche. Il va devoir d’abord assainir la maison Guinée, avant de se lancer dans la réalisation des chantiers qui se présentent à lui. Mais il aura affaire à forte partie. Le président Lansana Conté et son clan d’affairistes, qui viennent de perdre le marché du riz, ne vont certainement pas lui faciliter la tâche. D’aucuns ont d’ailleurs estimé que la fronde des militaires, qui se sont livrés à un pillage sans nom dans la capitale, est en fait une manoeuvre du pouvoir destinée à affaiblir le nouveau chef de gouvernement. «Les gens veulent que je sois irresponsable, mais je ne serai jamais irresponsable», a-t-il déclaré, en mai dernier, lors d’une conférence de presse à Conakry. Par ces propos, qui ont été diversement appréciés, Lansana Kouyaté a très certainement voulu signifier à ceux qui estiment que sa politique pourrait menacer leurs intérêts que l’ère de la rupture avec un passé délétère a bel et bien sonné.

Biram Gassama

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