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Accords de Ouagadougou : "Une victoire ivoirienne"

Surnommé le «général de la jeunesse» par ses partisans, Charles Blé Goudé a été nommé en mai dernier «ambassadeur de la réconciliation et de la paix» par le gouvernement ivoirien, pour ses «efforts en faveur du processus de sortie de crise». Regard d’un supporter radical du régime du président Laurent Gbagbo sur les Accords de Ouagadougou et la sortie de crise.

Continental: La crise politico-militaire semble connaître une issue heureuse avec la signature des Accords de Ouagadougou. Après vous être hissé au rang des acteurs et témoins principaux de cette crise, quelle est aujourd’hui votre appréciation des accords signés entre Laurent Gbagbo et Guillaume Soro ?

Charles Blé Goudé, nommé > Charles Blé Goudé: Il faut dire que les Accords de Ouagadougou ne sont pas les premiers que la Côte d’Ivoire signe depuis le déclenchement de cette crise qui dure depuis près de cinq ans. Mais ceux-ci se démarquent des autres dans leur esprit et leur lettre. Pour nous, si les Accords de Ouagadougou apportent une paix durable en Côte d’Ivoire, ce sera une révolution en Afrique. Ce sont des Ivoiriens qui ont directement négocié. Tout s’est passé entre les « attaqués » et les « attaquants », avec comme parrain celui qui est soupçonné (le président burkinabè Blaise Compaoré, ndlr) d’être le sponsor de la base arrière des rebelles. Ces accords restaurent la dignité et la souveraineté de la Côte d’Ivoire. Guillaume Soro, devenu Premier ministre par la volonté du président Gbagbo, n’a pas été imposé de l’extérieur. Je suis convaincu que ces Accords de Ouagadougou vont apporter la paix, en même temps qu’ils vont réveiller de vieux démons, car ceux qui se servaient de la position de Guillaume Soro pour exprimer diverses revendications vont en ressentir une certaine frustration… Mais les Ivoiriens doivent se serrer les coudes pour pouvoir avancer.

Après avoir donné à l’opinion internationale l’image d’un va-t-en-guerre, vous êtes à présent à la tête d’un mouvement pour la paix. Peut-on parler d’un revirement ?

> Replaçons les choses dans leur contexte. Ce n’est pas moi qui me suis donné cette image, mais bien l’opinion, dite internationale. Un va-t-en-guerre est celui qui pousse les gens à entrer en guerre. Je vivais tranquillement à Manchester, en Angleterre, et j’étais loin d’imaginer que mon pays allait connaître une telle situation. Ceux qui nous jugent refusent que nous soyons nous-mêmes. Ils veulent que nous soyons ce qu’ils veulent, mais nous sommes restés constants. En descendant dans la rue, nous avons condamné et dénoncé la prise d’armes. Car les raisons évoquées pour justifier cette rébellion étaient fallacieuses. J’ai dit aux uns et aux autres que je suis moimême le symbole de la frustration engendrée par le régime Henri Konan Bédié (ancien président ivoirien, ndlr). En son temps, nous avions connu et canalisé les humeurs de la frange la plus excitée de la population: les élèves et les étudiants. Mais jamais nous ne leur avons donné des armes. En France, à l’automne 2005, les jeunes des banlieues ont également organisé des manifestations. Pourquoi ces jeunes ne sont-ils pas présentés comme des va-t-en-guerre? C’est une forme de racisme que je dénonce. Pourquoi Nicolas Sarkozy, à l’époque ministre de l’Intérieur, avait-il choisi de discuter avec ces jeunes gens ? Pourquoi l’armée française n’a-t-elle pas tiré sur les manifestants? Ce n’est pas parce que nous sommes noirs que nous devons avoir du prêt à consommer. Les événements en France ont prouvé que la jeunesse n’a pas mille manières de s’exprimer. Au moment où on nous traitait de va-t-en-guerre, la France devait faire face à la révolte de la jeunesse. L’armée française n’a pas eu la même réaction face à ces deux situations qui étaient presque identiques. Nous sommes descendus dans la rue pour que notre pays soit réunifié, qu’il retrouve l’intégralité de son territoire.

Vos partisans, les Jeunes patriotes, qui ont été un bras actif du pouvoir durant la crise sont-ils dans le même état d’esprit que vous ?

> Le 21 avril dernier à Yopougon –une commune d’Abidjan réputée être le fief des Jeunes patriotes et de la résistance en Côte d’Ivoire–, le porte-parole de la rébellion, Konaté Sidiki, aujourd’hui ministre du Tourisme et de l’Artisanat, s’est exprimé dans un stade plein à craquer. Il a été acclamé et est reparti sans aucune crainte. Cela démontre que je suis en phase avec ma base. Dès lors qu’on explique les tenants de la situation aux patriotes, ils adhèrent à vos idées.

Vous avez toujours affiché une farouche opposition à la présence de la force française Licorne en Côte d’Ivoire. Les conditions sont-elles désormais réunies pour un retrait de ces troupes ?

> La nouvelle situation signifie avant tout la victoire d’une volonté affirmée des Ivoiriens à avancer vers la paix. Ce n’est pas l’armée française qui a démantelé la zone de confiance. Ce n’est pas non plus l’ONU. C’est l’oeuvre du président Laurent Gbagbo et du Premier ministre, Guillaume Soro. Mais je ne suis pas d’accord sur le fait que l’on dise qu’il s’agit d’une victoire sur la communauté internationale ou sur la France. Quant à ma position de voir l’armée française partir de la Côte d’Ivoire, elle demeure intacte. Elle n’a plus sa raison d’être ici avec la nouvelle donne, car nous qui nous sommes combattus, sommes aujourd’hui en train de nous embrasser.

Vous avez réfuté les Accords de Marcoussis et tous les autres qui ont suivi, et vous avez apporté votre soutien «ferme et sans réserve» aux Accords de Ouagadougou. Avec le recul, comment jugez-vous le chemin parcouru depuis Marcoussis ?

> J’ai vécu les Accords de Marcoussis comme une humiliation pour la Côte d’Ivoire et pour l’Afrique. On ramasse les autorités de mon pays qu’on enferme dans un stade de rugby, et les autorités françaises leur donnent dix jours pour régler la crise. C’était une manière condamnable d’infantiliser l’Afrique. Pour avoir dénoncé cette façon de faire, j’ai été sanctionné par la communauté internationale. Mais je suis heureux parce que je suis dans le vrai. Si nous parvenons à dépasser nos égoïsmes et former un bloc fort et solidaire, les relations avec les autres changeront. La main qui donne est la main qui ordonne. Le fait qu’il n’y ait pas eu d’intermédiaire dans la signature des Accords de Ouagadougou est essentiel. L’Europe ne peut rien nous apporter, elle nous divise pour mieux régner. Malheureusement, ceux parmi nos autorités qui sont issus de la vieille école ne peuvent s’adapter à la nouvelle donne.

Avec le retour de la paix, les jeunes qui vous ont soutenu pourraient devenir beaucoup plus exigeants au regard des sacrifices qu’ils ont dû consentir. Avez-vous les moyens de les satisfaire ?

> Moi, je n’ai pas les moyens de les satisfaire. Cela dit, les jeunes n’attendaient rien de l’État. Ils se sont approprié la maxime: « Il ne faut pas te demander ce que ton pays fait pour toi, mais ce que tu fais pour ton pays.» Ce ne sont pas des prébendiers comme on a voulu le faire croire. Tout État a un devoir envers ses citoyens. La Côte d’Ivoire a le devoir de trouver du travail aux jeunes, non pas parce qu’ils ont battu le pavé, mais tout simplement parce que c’est le devoir de l’État. Le service civique proposé par le président Gbagbo aidera certains jeunes dans ce sens. À l’issue de toute crise, il y a toujours une relance de l’économie. Si le pays prend le train du développement, il n’y a pas de raison que la jeunesse ivoirienne ne trouve pas son compte sur le marché de l’emploi.

La paix revenue, quel sera désormais votre rôle sur la scène politique ivoirienne ?

> Moi, je suis un politicien en herbe. Je ne suis pas fait pour la rue, elle m’a été imposée. J’ai voulu démontrer qu’avec la mobilisation des masses, on peut arrêter une rébellion et qu’on n’est pas obligé de prendre des fusils pour cela. Avec la paix, chacun va retourner à ses occupations. J’ai créé aujourd’hui un cabinet en tant que consultant et conseil politique. Mais je peux aussi travailler à la paix. On peut ne pas être d’accord, mais cela ne donne pas le droit à certains de prendre des armes. L’Afrique, qui a tous les problèmes du monde, investit dans l’achat d’armes pour faire la guerre. C’est l’un des paradoxes dont nous devons nous défaire.

Propos recueillis par Christophe Davakan et Kenneth Houndété

 

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