Abonnez-vous en ligne à Continental Mag - 12 mois - 25 euros

Congo-Brazzaville : L'épreuve des législatives

Pour la deuxième fois après la fin des conflits armés qui ont déchiré leur pays, les Congolais éliront le 24 juin leurs députés. Question cruciale à quelques semaines du scrutin: quelle sera l’attitude de l’opposition qui brandit depuis des mois l’arme du boycott ?

EN 2002, les électeurs s'étaient renus massivement aux urnes. Qu'en sera-t-il cette année ?L’opposition congolaise va t-elle boycotter les prochaines législatives ou se résoudra-t-elle à se lancer dans la bataille, consciente que la politique de la chaise vide n’est pas toujours payante ? Le gouvernement va-t-il accéder à la demande de cette opposition, qui réclame la création d’une Commission électorale nationale indépendante (Ceni), ou choisira-t-il de «passer en force» au risque de jeter le doute sur la crédibilité du scrutin? À quelques semaines du premier tour, prévu le 24 juin, ces questions sont restées sans réponse. Mi-avril, une trentaine de partis d’opposition et d’associations de la société civile ont demandé la création d’une Ceni, seule habilitée à organiser le scrutin. En 2002, les observateurs internationaux venus superviser l’élection présidentielle avaient relevé «des insuffisances, notamment sur les listes électorales, résultantes d’un recensement incomplet » et suggéré que «pour les élections législatives, il va falloir de manière consensuelle remédier à ces insuffisances, conditions essentielles pour une vie politique apaisée ». En créant, début février 2007, une Commission nationale des élections indépendantes –et non une Commission électorale nationale indépendante– le gouvernement estimait avoir accédé à la revendication de l’opposition. Cette structure dont les membres sont nommés par décret présidentiel s’est vu confier la mission de « suivre et de veiller à l’accomplissement des actes préparatoires exécutés par l’administration, de veiller au bon déroulement de la campagne électorale, de centraliser et de traiter les résultats des élections en provenance des commissions locales». Pour l’opposition, cette nuance sémantique est de taille. À la place de la commission électorale proposée par l’État qui n’est qu’un «simple organe de supervision », elle exige que tout le processus électoral, depuis le recensement des électeurs jusqu’à la proclamation des résultats, en passant par la confection des listes et la distribution des cartes d’électeur, soit totalement confié à la Ceni. La promesse faite par le ministre de l’Administration du territoire et de la décentralisation, François Ibovi, de garantir «l’indépendance et l’autonomie financière » de la Commission n’a pas suffi à rassurer l’opposition quant à la transparence du scrutin, d’autant plus qu’au sein même de la majorité, des personnalités soutiennent sa demande. Dans une lettre adressée au chef de l’État, Denis Sassou Nguesso, Jean- Pierre Thystère Thicaya et Justin Lékoundzou Ossétumba, respectivement président de l’Assemblée nationale et président du groupe parlementaire de la majorité, exposent leurs craintes: «Nous supplions le garant de la paix et de l’unité nationale de tout mettre en oeuvre pour minimiser à l’occasion de ces élections les risques de contestations qui peuvent déboucher sur des situations tragiques ». Et de s’interroger : « Puisque nous sommes tous d’accord pour que cette Commission soit un organe indépendant, pourquoi ne pas tout simplement la dénommer Commission nationale électorale indépendante?»

Au Congo, il y a comme un bégaiement de l’histoire. Les critiques formulées par l’opposition sont, au mot près, les mêmes que le Parti congolais du travail (PCT, actuellement au pouvoir) et ses alliés avaient émises en 1996 à l’égard du gouvernement de Pascal Lissouba (chef de l’État de 1992 à 1997). À cette époque, «rappelant qu’un démocrate sincère ne peut avoir peur d’une Commission nationale indépendante garantissant la transparence et l’objectivité», la coalition URD-FDU lançait un appel «au peuple congolais et à l’opinion internationale afin d’imposer des élections pacifiques, crédibles, transparentes et vraiment démocratiques». La suite est connue: l’incertitude qui planait sur les échéances a débouché sur une guerre civile dont le pays ne s’est pas encore totalement remis.

Dans la perspective des législatives de juin prochain, c’est donc dans un climat de méfiance, voire de suspicion que les opérations de révision des listes ont été lancées dans tous les districts du pays. Les citoyens sont invités à vérifier que leurs noms figurent sur les listes affichées dans les mairies et, le cas échéant, à s’inscrire auprès des services du ministère de l’Administration du territoire et de la décentralisation. Il est à tout le moins curieux de constater que non seulement l’opposition ne s’est inquiétée que tardivement des conditions d’organisation des élections, mais qu’elle appelle ses militants à ne pas s’inscrire sur les listes électorales. Le bras de fer engagé contre le gouvernement conduira-t-il au non-respect du calendrier républicain ? La tenue de ces deuxièmes consultations postconflit aurait pourtant marqué une étape importante dans l’enracinement du processus démocratique et doté le pays d’une Assemblée nationale plus représentative des différentes couches de la population. L’Assemblée nationale issue des consultations de 2002 est largement dominée par le Parti congolais du travail et ses alliés qui contrôlent 83 des 137 sièges. Excepté l’Union pour la démocratie et la République-Mwinda (UDR) de l’ex-Premier ministre, André Milongo, qui avait obtenu six sièges, les autres principales formations de l’opposition, comme l’Union panafricaine pour la démocratie sociale (UPADS) de l’ancien président Pascal Lissouba, le Mouvement congolais pour la démocratie et le développement intégral (MCDDI) de Bernard Kolélas et le Rassemblement pour la démocratie et le développement de Joachim Yhombi Opango (RDD) avaient été les grands absents de ce scrutin. Contrairement à ce qui a été écrit, ces trois leaders en exil n’auraient pas appelé au boycott des élections. D’après l’ancien ministre du pétrole et vice-président de l’UPADS, Benoît Koukebéné, après s’être concertés en avril 2002 à Ouagadougou, au Burkina Faso, ils avaient proposé à Denis Sassou Nguesso de suspendre l’organisation des élections législatives, le temps d’engager des discussions nécessaires à la réconciliation nationale. Dans cette optique, ils ont demandé à leurs militants de ne pas participer aux élections.

Très probablement, l’UPADS sera présent au rendez-vous de juin. Reste à réaliser l’unité du parti, divisé en deux tendances: une tendance «légitimiste» dirigée par Pascal Ntsati Mabiala, élu secrétaire général à l’issue du congrès de décembre 2006 et qui a le soutien de Pascal Lissouba, chef «historique» du parti; l’autre tendance est incarnée par Christophe Moukoueké, en froid avec l’ancien numéro un congolais depuis l’époque de son exil au Burkina et «non après la publication de son livre». Il a tenu un congrès très contesté le 4 mai dernier à Brazzaville et revendique le poste de secrétaire général du parti. Rentré en octobre 2005 après huit ans d’exil, Bernard Kolélas –qui fut l’une des deux grandes figures de l’opposition avec Lissouba– a conclu le 24 avril dernier un accord avec le PCT en vue des législatives de juin prochain et de la présidentielle de 2009. Quant à Frédéric Bitsangou, alias pasteur Ntumi, nommé «délégué général à l’action humanitaire d’urgence et à la prévention des catastrophes naturelles», il a transformé son mouvement rebelle en parti politique, le Conseil national des républicains (CNR). L’opération de charme du PCT en direction de l’électorat du département du Pool, jusqu’ici sous la coupe du pasteur Ntumi, est donc bien lancée.

Joachim Vokouma

 

PARIS CONGOLAIS

Depuis la fin de la guerre civile en 2000, la vie congolaise aura été marquée par une succession de paris. Certains réussis, d’autres refoulés, à la manière d’un horizon inaccessible. Le premier, réussi, fut bien entendu la fin des hostilités et l’adhésion à la paix de toutes les factions belligérantes. Une issue heureuse, sans la moindre implication de la communauté internationale qui avait fini de désespérer du Congo. Ensuite fut engagée, toujours par la mobilisation des énergies endogènes, la longue route vers la normalisation politique et la reconstruction du pays. Réussi aussi, le dialogue intercongolais sans exclusive, avec la mise en place d’une nouvelle Constitution, le rétablissement du cadre institutionnel et la restauration de l’autorité de l’État et d’une administration pulvérisée par la guerre. Enfin, ce parcours «thérapeutique » qui aura duré une année entière se conclura par le renforcement de la sécurisation du pays (sécurité des personnes et des biens) et la mise en route du processus électoral. Ultime étape d’un calendrier électoral déroulé sans faille, la présidentielle, avec la victoire, à la manière d’une confirmation, de Denis Sassou Nguesso. Cette période électorale sera également marquée par le retour «en toute sécurité», de nombreux Congolais que la guerre avait contraints à l’exil. Seuls les «irréductibles» préféreront se tenir loin de leur pays, comptant sur l’échec du nouveau régime pour s’inscrire dans une hypothétique nouvelle donne.

Les législatives permettront-elles à tous les acteurs politiques, pouvoir et opposition, d’en revenir aux fondamentaux de la vie politique, ceux en mesure de produire un mieux-vivre collectif ?

Après avoir réussi ce passage toujours sensible dans une période de postconflit, une autre histoire allait commencer pour le pays qui allait devoir relever d’autres défis. D’abord, celui de faire aboutir un programme politique susceptible d’apporter aux Congolais les réponses à leurs besoins élémentaires: amélioration du cadre de vie et du pouvoir d’achat, réduction des inégalités sociales, une politique de l’éducation performante, relance de l’économie et satisfaction de la demande sociale… Ensuite, la difficulté «organique» à voir émerger sur l’échiquier politique un équilibre des forces, malgré l’instauration des mécanismes institutionnels garantissant un espace politique pluraliste et démocratique. Ce sont là, deux hypothèques, aux causes multiples et profondes, qui pèsent sur la vie sociale et politique du pays. Près de huit années sont passées depuis la fin de la guerre, et la demande sociale est toujours aussi forte, bien que le Congo ait pu disposer des atouts nécessaires –notamment la hausse inédite du prix du pétrole– à la relance de son économie.

Par ailleurs, l’espace politique, formellement démocratique, se trouve plombé par un schéma qui emprunte au passé: la suprématie du PCT (Parti congolais du travail), actuellement au pouvoir et qui pourtant se trouve traversé par un doute existentiel, à savoir comment faire coïncider sa capacité politique avec une réalité sociologique nouvelle. D’où les tentatives de «refondation» menées par certains de ses membres. Face au PCT, l’opposition n’aura pas, pour sa part, brillé par son souci d’indépendance vis-à-vis du pouvoir auquel nombre d’opposants n’hésitent pas à faire allégeance. Elle ne se sera pas illustrée non plus par son inventivité et son aptitude à instaurer de véritables débats et proposer aux Congolais des solutions alternatives. De tout cela, il ressort un climat de morosité à la veille des législatives de juin 2007, le plus grand rendez-vous et test politique depuis le retour au pouvoir du président Sassou Nguesso en 1997. Dès lors, les Congolais pourraient espérer que ces nouvelles échéances permettent à tous les acteurs politiques –pouvoir et opposition– d’en revenir aux fondamentaux de la vie politique, ceux en mesure de produire, simplement, un mieux-vivre collectif, condition d’une véritable adhésion des citoyens aux actions des gouvernants. Mais avant tout, il faudrait aujourd’hui susciter de nouveau chez les citoyens électeurs le même sursaut qui, en 2002, les avait mobilisés vers les urnes. Le taux de participation à ce scrutin législatif sera, sans conteste, le meilleur indice du baromètre social et de la santé de la vie politique.

Francis LALOUPO

© Continental - Magazine Africain d'informations et d'actualités
Création et référencement du site www.continentalmag.com par EANET