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"Croisade" antiterroriste : la défaite de Bush

 

Lutte contre le terrorisme : quel bilan ?

Au lendmain des attentats du 11 septembre 2001, l'Amérique de George W. Bush décrétait la guerre contre le terrorisme.Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 de New-York et Washington revendiqués par Al Qaida, l'Amérique de George W. Bush décrétait la guerre - « une croisade » - contre le terrorisme. Selon le président américain, il s'agissait d'une guerre du « bien contre le mal ». La guerre en Afghanistan, encore inachevée, malgré la déroute des Talibans, n'a pas permis pour autant de capturer Ben Laden et ses lieutenants, ce qui était tout de même l'objectif premier et final proclamé par Bush. Aujourd'hui, étrangement, cette capture de Ben Laden n'est même plus évoquée dans les plans américains. Puis, ce fut l'invasion de l'Irak en 2003, contre l'avis de l'ONU et de quelques alliés de l'Amérique, dont la France. Une entreprise d'un autre âge, qui empruntait furieusement aux expéditions coloniales de naguère. Alors que la guerre contre l'Irak a été décrétée au nom de cette même lutte contre « la terreur », les buts officiels annoncés, à savoir le démantèlement des armes de destruction massive en Irak, et dont Bush détenait la preuve, se sont révélés comme le plus grave mensonge politique jamais organisé depuis la création de la communauté des nations sous le sceau de l'ONU. Un mensonge aux effets dévastateurs. Quel bilan retenir, cinq ans après son déclenchement, de cette « guerre contre le terrorisme » qui aura été la principale raison d'être de la présidence Bush ? Le monde est-il devenu « plus sûr » ainsi que le promettait Bush et son équipe ? À l'évidence, non. Plutôt, le monde a bien plus peur qu'autrefois. Les groupes terroristes sont plus actifs que jamais. Les attentats, en avril, perpétrés en Algérie et au Maroc et revendiqués d'Al Qaida sont venus rappeler, notamment, que le monde musulman paie un lourd tribut à ce phénomène dévastateur...

Privilégiant toujours les options militaires et la conflictualité sécuritaire, la machine américaine décourage toutes les voies alternatives potentielles pour établir d'autres formes de « négociations » et de résolutions pour parvenir à réconcilier un monde tragiquement divisé entre les tenants d'un islamisme aussi sinistre que radicalement vengeur, et les fanatiques, au profil singulièrement inquiétant, du « bien contre le mal ». Entre ces deux pôles, la grande majorité du monde gère la peur, et n'en peut mais. On en revient forcément aux « fondamentaux » de la critique au lendemain du 11 septembre 2001 : quelles sont les véritables sources - politiques, sociales, économiques, philosophiques - des formes nouvelles de violences auxquelles le monde se trouve aujourd'hui confronté ? Alors que l'Irak s'enfonce dans le chaos, les puissances occidentales en sont à avaliser, à leur corps défendant, les objectifs et autres plans toujours plus obscurs de l'actuelle administration américaine et son refus d'infléchir sa guerre. Désormais, le « Terminator » de la Maison Blanche impose à son pays, non plus un programme et des buts, mais sa seule intuition, alimentée et sous-tendue par un étrange mélange de visées affairistes et de mysticisme de sombre aloi. Pendant ce temps, la Coalition internationale contre le terrorisme, créée à la demande et à l'initiative américaine pour l'invasion de l'Irak, est en proie au doute, en attendant son inéluctable dislocation...

Continental propose ici un point sur la situation, avec un éclairage particulier, sur l'évolution des relations entre l'Amérique de Bush et les pays arabo-musulmans. Loin d'être exhaustif, ce dossier se veut une contribution à une réflexion plus que jamais soumise à l'urgence.

Francis Laloupo

 

Le monde arabo-musulman « trompé » par l'Amérique ?

La Coalition internationale contre le terrorisme fut créée par les Etats-Unis pour envahir l'Irak en 2003.L'Amérique a introduit dans le champ des relations internationales l'idée d'une Coalition internationale contre le terrorisme considéré comme l'ennemi de toutes les nations. La plupart des pays ont alors accepté de participer, aux côtés de l'Amérique, à cette Coalition contre le terrorisme. On le sait, l'Amérique a été le plus durement touchée par le terrorisme. Mais désormais, on lie le terrorisme à l'Islam. Les terroristes appellent ouvertement au Jihad contre les juifs, les chrétiens et ceux qui leur sont fidèles car d'après eux « ni les juifs, ni les chrétiens ne seront satisfaits tant qu'on ne ralliera pas leur religion ». À partir de là, ils ont toujours considéré ceux qui soutiennent l'Amérique et Israël comme étant fidèles aux chrétiens et aux juifs, donc des pratiquants de ces religions, et qu'il fallait de ce fait les traiter comme étant assimilés aux chrétiens et aux juifs. Par conséquent, il était tout à fait légitime de verser leur sang à partir de cette interprétation du Coran. Les terroristes ont traité de la même manière les gouvernements islamiques qui montraient la même loyauté à l'égard de l'Amérique et d'Israël. Que résulte-t-il de cette Coalition qui a nécessité une coopération entre la CIA et les services de renseignements des pays arabes et islamiques ? Alors que les terroristes ont perdu d'importants soutiens dans ces pays, le devenir de la Coalition apparaît bien compliqué aujourd'hui, sachant que des pays commencent à s'en retirer. En même temps, chaque nation adopte désormais une approche spécifique et séparée pour faire face au phénomène du terrorisme. La communauté internationale constate que l'Amérique elle-même a contribué à la désintégration de cette Coalition dont elle a été le promoteur.

Il y a quelque temps, certains pays du monde arabo-musulman ont engagé une répression contre des groupes de militants islamiques armés qui recouraient à la violence. Mais lorsque ces mêmes pays ont pris des mesures pour traquer ces groupes et les expulser de leurs rues et de leurs villes, si ce n'est vers l'étranger, avec bien sûr la collaboration de la CIA, ces actions furent alors considérées par l'Amérique comme constituant de « graves violations des droits de l'homme ». L'Amérique considéra la détention et les procédures d'interrogatoire de ces terroristes comme des actes de répression. La traque d'éléments terroristes revendiquant un militantisme armé fut jugée comme des « condamnations sans procès » dont seraient coupables les autorités en charge de la sécurité dans ces pays. Le fait de confiner un terroriste à l'isolation comme moyen de pression pour obtenir des informations qui auraient pu permettre le démantèlement du réseau auquel il appartenait était également considéré par l'Amérique comme une forme répréhensible de répression. Cette attitude qui estime que ces pays, en traquant les groupes islamiques, portaient atteinte aux libertés, est ressentie par eux comme « un coup de couteau dans le dos » tout en sapant leurs efforts de lutte contre le terrorisme.

Le Guide libyen, Mouammar Kadhaf. La Libye, à l'instar d'autres pays musulmans, s'estime Face à ce qui est considéré comme une « trahison » des stratèges de la politique américaine et de leur étrange dialectique, on a vu le gouvernement pakistanais relâcher la pression sur les groupes de militants islamiques appartenant à des tribus régionales. Ainsi, il est plus facile que jamais pour Ben Laden et Al Zawahiri de se déplacer librement. Le gouvernement yéménite a lui aussi reconsidéré sa stratégie et a libéré nombre de terroristes. Du coup, ceux-ci pouvaient s'adonner librement dans la ville de Sa'da à des initiatives hostiles aux États-Unis, au cri de « Mort à l'Amérique et à Israël ! ». Ce genre de manifestations avaient constitué, antérieurement, le motif de leur incarcération. Pas en reste, le gouvernement saoudien a libéré des centaines de membres d'Al Qaida et négocié avec eux un accord secret. La Libye, de son côté, a entamé des négociations avec un groupe de militants islamistes et annoncé la libération de cent combattants.

La publication du rapport 2006 intitulé Avancées de la démocratie et soutien aux droits de l'homme est révélateur, aux yeux de nombre de pays arabo-musulmans, des ambiguïtés du gouvernement américain. Ce rapport lève le voile sur les intentions politiques réelles de l'Amérique vis-à-vis des pays qu'elle a trompés et qui n'avaient, initialement, d'autre choix que de rejoindre la Coalition internationale contre le terrorisme. Dans ce rapport, les actions menées par des pays arabo-musulmans dans leur combat contre les terroristes - combats de rues, attaques préventives, méthodes d'interrogatoire musclées pour obtenir des informations sur les réseaux terroristes - sont présentées comme de graves violations des droits de l'homme. Ce rapport reflète donc l'opinion officielle du gouvernement américain.

Au regard de tout ce qui précède, force est de constater que la Coalition internationale contre le terrorisme commence à se désintégrer. Les musulmans qui se sont alignés sur les positions américaines en ont tiré l'enseignement suivant : « cette alliance s'est faite contre nous, nos compatriotes, et contre nos frères ». Une nouvelle prise de conscience est en train de s'opérer au sein des gouvernements des pays islamiques qui décident de procéder à une « mise à plat » de la situation sur leurs territoires. Nombre d'entre eux considèrent désormais que le temps est venu d'engager un dialogue avec leurs concitoyens et frères musulmans, même s'ils furent extrémistes ou terroristes, en établissant avec eux des formes de compromis, un modus vivendi pour « mieux se retrouver et vivre ensemble ».

Derek Jilal (correspondance)

 

L'Amérique mal- aimée

Curieuse situation que celle de l'Amérique durant les deux mandats du président George W. Bush. Les choix de l'actuelle administration, les mensonges d'État et, plus généralement, la culture politique aujourd'hui instaurée à la Maison Blanche auront gravement nui à l'image des États-Unis. La politique de Bush aura réussi à rendre l'Amérique « moins aimable », alors que durement frappée par le terrorisme, elle aurait dû drainer vers elle tous les élans compassionnels auxquels ont droit les victimes. À l'intérieur du pays, les Américains, si attachés à leur Constitution, au caractère sacré et infrangible des libertés individuelles et de leur démocratie ont vu émerger, comme une inquiétante mutation de leur histoire, une autre Amérique où la restriction des libertés publiques n'est plus un tabou. Au nom de la lutte contre le terrorisme, la Maison Blanche a transformé la nature même des relations des citoyens avec le pouvoir dont l'espace et les privautés n'ont cessé de s'étendre au détriment des droits constitutionnels. Morceau choisi de cette « évolution » qui a changé le visage de l'Amérique, extrait d'un remarquable texte de Philip S. Golub, enseignant à l'université Paris-VIII : « Aux États-Unis, l'ampleur du recul démocratique est confondante. Sous couvert d'un état d'exception non déclaré mais effectif, l'administration Bush procède à la démolition systématique de l'ordre constitutionnel. Le mode de gouvernement par décrets secrets et décisions présidentielles arbitraires est devenu une pratique normale de l'État, comme l'attestent les révélations quotidiennes concernant la torture, l'existence d'un archipel de prisons secrètes et les opérations illégales d'espionnage intérieur. Agissant sous le voile du secret, l'exécutif américain s'est arrogé de considérables pouvoirs extrajuridiques : il piétine les traités internationaux et engage des guerres préventives ; il enlève, torture et maintient indéfiniment en détention, sans jugement, quiconque aura été identifié par décret présidentiel comme un "combattant illégal" ; il s'appuie sur la création d'un "système" judiciaire parallèle placé sous le contrôle direct du Pentagone et de la Maison Blanche ; en un mot, il s'attribue le pouvoir d'outrepasser l'ordre existant défini par le droit international et national... Cette prise de pouvoir méthodique, qui s'est effectuée en rognant toujours plus les attributions et compétences des autres branches du pouvoir, suscite des résistances institutionnelles : ainsi, le Sénat a finalement tenté, à la mi-décembre 2005, d'interdire les "traitements cruels, inhumains et dégradants" infligés aux détenus (Detainee Treatment Act). Dans le même sens, la Cour suprême a infligé une défaite au président le 29 juin 2006 en déclarant anticonstitutionnels les tribunaux militaires d'exception mis en place par la Maison Blanche à Guantánamo. Mais, dans les deux cas, l'exécutif contourne ou tente de contourner l'obstacle : la pression insistante de la Maison Blanche a eu raison de l'initiative du Sénat. De nouvelles formulations ajoutées à la loi sénatoriale non seulement en annulent l'effet, mais pourraient bien ouvrir la voie à une "légalisation" de la torture tout en "légitimant" les témoignages obtenus par ces méthodes... »

Jesse Anansi

 

Tensions invisibles

Singulières relations, que celles qui unissent les pays dits du « monde arabe » et les États-Unis. Mélange de reapolitik, de rapports personnels, de parfum de pétrole, d'alliances et de « trahisons », de rumeurs de corruption et d'arrangements sulfureux entre dirigeants. Le résultat ? Face à une situation mondiale aujourd'hui dominée par la lutte contre le terrorisme islamiste, les régimes arabo-musulmans sont traversés par des courants divers. Un puzzle complexe où se mêlent et se télescopent l'appel à « l'union » de tous lancé fin mars dernier par l'Arabie Saoudite, les diplomaties séparées en direction des USA liées à des pactes de coopération particularistes, les passifs et inimitiés accumulés entre les parties en présence. Sans compter la difficulté de nombre de pays à concilier leurs « bonnes relations » avec Washington avec leurs opinions publiques souvent hostiles à l'Amérique. Dans ce contexte qui emprunte par endroits à des « invisibilités » de nature schizophrénique, quelle partie joue ce monde arabe dans la montée de l'islamisme radical et armé, sachant que celui-ci a pour terreau initial ces pays arabo-musulmans dont les régimes sont des alliés objectifs de l'« ennemi américain » ? Pour répondre à cette question, il faut, nous indique un diplomate libyen, « convoquer l'histoire ». Et de rappeler qu'à l'époque du rideau de fer, s'est construite, à l'initiative américaine, une alliance objective entre plusieurs régimes islamiques et les Américains contre un ennemi commun : le communisme. « En vérité, les États-Unis ont manipulé et instrumentalisé ces régimes théocratiques qui se réclament de l'islam wahhabite. Ce que l'Amérique n'avait pas prévu, c'est qu'un jour ces régimes allaient devenir plus dangereux que le communisme ». Cette lecture de l'histoire désigne l'Arabie Saoudite comme le terreau d'« une dangereuse idéologie wahhabite » qui, selon notre interlocuteur, « s'est répandue dans le monde après l'effondrement du communisme ». Ainsi, « il s'est produit une inversion de l'équation historique, car après avoir bénéficié de la protection de l'Occident, les alliés d'hier de l'Amérique sont devenus les ennemis d'aujourd'hui ».

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, le débat a cours sur « le projet de conquête » du monde par l'islam wahhabite. Le terrorisme islamiste peut-il se circonscrire à ce seul espace « idéologique » ? Un document, diffusé dans les coulisses du sommet de Riyad en mars, nous renseigne à cet égard sur une certaine vision « arabe » de cette question qui révèle par ailleurs la difficulté à réaliser « l'union » au sein du « monde arabe ».

Lors du somet de la Ligue arabe à Riyad, fin mars dernier, l'Arabie Saoudite a appelé les pays arabo-musulmans à s'unir.Morceaux choisis : « L'extension tentaculaire de El Qaida du Jihad a été rendue possible du temps des bonnes relations avec le monde libre. L'organisation qui a eu les moyens de mettre en œuvre des attaques dévoilera alors son vrai visage wahhabite, et s'imposera dans différentes parties du globe par le biais de ses leaders politiques wahhabites. Pour El Qaida du Jihad, le temps est donc venu de lancer la première manifestation historique contre "le Temple des incrédules". Le Wahhabisme a deux visages : celui des dirigeants politiques qui considèrent le Jihad d'un point de vue politique, et celui des leaders religieux qui ont une approche strictement religieuse du Jihad... Leur rêve commun est de dominer la terre entière, de rétablir le Califat comme mode de gouvernement. Les Wahhabites qui avaient commencé à croire en leur victoire ont dû déchanter avec l'invasion de l'Irak. Ils ont compris que l'annonce de la victoire wahhabite fut une erreur fatale. Alors, les leaders ont dû changer leur fusil d'épaule, optant pour une condamnation du terrorisme islamiste. Ils sauront justifier cette attitude critique à l'égard du terrorisme, en la reliant à une fatwa appelée "Altuqyah", signifiant qu'"il ne faut pas passer de la parole aux actes pour se protéger de son ennemi". La stratégie subtile du leadership politique wahhabite, est d'étendre en secret le Jihad, tout en publiant des messages de condamnation de la terreur. Pourtant, les autorités américaines, comme frappées par la bêtise, continuent d'entretenir des relations avec ces régimes en allant mendier aux portes des princes wahhabites pour obtenir des pots-de-vin, au détriment de la sécurité des États-Unis. » Ce texte, volontiers accusateur, illustre bien les contradictions et les tensions, visibles ou discrètes, qui persistent dans le cercle des dirigeants du « monde arabe ». Quand on y ajoute les contentieux apparents entre ces pays - dans leur diversité politique - et les États-Unis, notamment sur la question israëlo-palestinienne, on mesure toute la complexité d'une situation que la communauté internationale peine à déchiffrer et dont elle a bien du mal à dénouer les fils. Conséquence, peut-être, au regard de l'Histoire, des diplomaties parallèles et privatives, menées hors d'un champ commun : celui de l'Organisation des Nations unies et des règles qui régissent son action, au nom, en principe, de tous.

D. J. (correspondance)

Interview de Barah Mikaïl

Chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques. Spécialiste du Proche et Moyen-Orient.

Continental : Quelles réflexions vous inspire aujourd'hui la Coalition formée par les États-Unis pour entreprendre la guerre en Irak ?

> Barah Mikaïl : La situation s'avère problématique pour les États-Unis. Tout en donnant l'impression de vouloir partir à terme d'Irak, ils renforcent leur contingent. L'attitude des Britanniques est particulièrement parlante. Tout en étant l'allié pro-américain occidental par excellence, c'est pourtant le pays qui insiste fréquemment sur le fait que les Britanniques seraient bien inspirés de quitter l'Irak. Cette attitude atteste des limites de la présence de la Coalition en Irak, mais aussi de certaines faiblesses, voire certains échecs, eu égard à la stratégie et aux ambitions qui avaient été affichées dans un premier temps. Plus grave, les Britanniques disent aujourd'hui : « Finalement, nous, dès qu'on peut, on part ». Lorsque, tôt ou tard, la Coalition aura effectivement quitté le territoire, le chaos auquel on assiste actuellement risque d'apparaître comme un épisode mineur par rapport aux menaces qui vont s'imposer par la suite à l'Irak. Parce que la stratégie de l'après-Coalition n'aura pas été pensée.

Malgré la mise en place d'un nouveau plan de sécurité en Irak, les actes de violence sont loin de s'estomper et la Coalition semble s'enliser. Quelles pourraient être les perspectives de sortie de guerre ?

> Les perspectives de sortie de crise auraient dû être planifiées bien avant. Le grand tort des Américains est d'avoir agi comme s'ils étaient les seuls acteurs capables d'orienter la situation en Irak. Ils n'ont rien fait, du moins pas grand-chose, pour que des acteurs tiers, notamment l'ONU, puissent avoir un rôle positif dans le sens, non seulement de la sortie de crise, mais aussi de la reconstruction de l'Irak et de son avenir. Le fait que l'Amérique ait décidé d'attaquer l'Irak, pour de mauvais motifs de surcroît, pour se retrouver dans la situation actuelle est une catastrophe en soi. Il leur sera très difficile d'asseoir pacifiquement et positivement une nouvelle donne en Irak. La seule solution de sortie de crise disponible, c'est la consolidation institutionnelle, par la voie parlementaire. Sachant que les seules perspectives actuelles sont celles d'une fédéralisation de cette République d'Irak, c'est-à-dire une séparation de facto entre Kurdes sunnites et chiites. Dans le meilleur des cas, on assisterait à une sortie de crise positive si ces communautés acceptaient leurs différences et l'autorité d'un gouvernement central. L'hypothèse la plus redoutable serait une implosion de l'Irak après le départ des Américains, prélude à l'explosion. Car si l'Irak implose, les dégâts collatéraux seront inéluctables.

Quels sont les signes qui laissent entrevoir cette implosion ?

> En termes de risques effectifs, il y a l'opposition sur le terrain entre groupes sunnites et chiites. Forcément, quand vous dites sunnites et chiites, vous pensez aux puissances et aux acteurs de la région. L'Arabie Saoudite estime que l'Iran est en train de capitaliser sur les chiites en Irak et a fait savoir récemment que si les États-Unis quittaient l'Irak, les Saoudiens ne laisseraient pas les sunnites à leur propre sort, et iraient au secours de leurs frères. S'agissant des puissances situées à l'extérieur de la donne irakienne, deux possibilités : soit elles interviennent à l'intérieur de l'Irak, - ce qui signifie une régionalisation du conflit -, soit elles laissent les acteurs des violences en Irak « faire des bébés » dans la région. Les germes de cette donne irakienne restent encore contenus pour l'instant. Mais l'exacerbation communautaire interirakienne et ses répercussions transnationales semblent inscrites dans la logique des choses.

Certains pays arabo-musulmans qui avaient soutenu la Coalition, s'estiment aujourd'hui « floués » par les Américains. Peut-on craindre un raidissement de leur part vis-à-vis des États-Unis ?

> Vous pensez à la Libye dont les positions ont évolué en fonction de la situation irakienne. Après un assouplissement évident, en décembre 2003, de la Libye vis- à-vis des États-Unis, la période d'après l'invasion de l'Irak a conduit à une forme de désenchantement du colonel Mouammar Kadhafi. Par ailleurs, le Guide libyen constate qu'après avoir renoncé à ses ambitions nucléaires, il n'a pas obtenu, surtout de la part des États-Unis, les compensations attendues, qu'elles soient d'ordre économique ou politique. C'est en cela que la Libye se sent flouée. Certains États qui, paradoxalement, sont les plus proches alliés des États-Unis - Jordanie, Arabie Saoudite, Égypte - se montrent encore plus critiques, car ils ont peur pour leur avenir. Les Saoudiens craignent de voir les chiites suivre l'exemple irakien, et entretiennent un fantasme selon lequel les chiites pourraient faire allégeance aux Iraniens. Or les chiites sont concentrés sur les zones riches en pétrole de l'Arabie Saoudite. La crainte de la monarchie sunnite wahhabite saoudienne, c'est de les voir faire sécession sur le territoire et s'accaparer le pétrole, ce qui réduirait les sunnites à un total dénuement.

Cette crainte peut-elle amener l'Arabie Saoudite à durcir sa position vis-à-vis des États-Unis ?

> Oui et non. Un fait nouveau s'est produit fin mars au sommet de la Ligue arabe à Riyad. Le souverain saoudien a appelé les Arabes à s'unir, tout en estimant que la situation en Irak est une occupation illégitime. C'est presque une révolution de la part de l'Arabie Saoudite, qui a toujours privilégié le panislamisme sur le panarabisme dont il s'est toujours méfié. Les Saoudiens constatent que l'islamisme politique est en pleine expansion, et la plupart des populations du Moyen-Orient s'identifient à un islamisme chiite. Donc, pour l'Arabie Saoudite, il est plus payant et efficace de jouer la carte du panarabisme, sachant que d'autres ont déjà capitalisé sur l'islamisme. C'est à l'aune de ces bouleversements inédits qu'on peut comprendre les craintes qui pèsent sur certains pays. Mais tout cela ne signifie pas que les Saoudiens sont en train de jouer la rupture vis-à-vis des États-Unis. Au contraire, c'est une manière de dire aux Américains : nous voulons de bonnes relations avec vous, mais à condition qu'elles soient basées sur des principes qui garantissent nos avantages acquis et nos intérêts.

Comment expliquer le silence des pays arabes dans le bras de fer qui oppose Washington et Téhéran à propos du dossier nucléaire ?

> La plupart des gouvernements arabes ne veulent pas aller à l'encontre de leurs opinions publiques. L'une des cartes jouées par l'Iran, c'est la question israélienne et les sentiments liés au judaïsme. La crainte est réelle chez les dirigeants arabes de voir cette stratégie iranienne susciter une forte adhésion au sein de leurs populations, quelles soient sunnites ou chiites. Ils ménagent donc leurs critiques vis-à-vis de l'Iran, afin de ne pas heurter une partie de leurs populations. Par ailleurs, il est à préciser que ces pays, les pays du Golfe en général, l'Arabie Saoudite en particulier, redoutent un leadership de l'Iran au niveau régional, qui serait contraire à leurs propres intérêts stratégiques.

À quelques mois de la fin du mandat de George W. Bush, quel bilan tirer de la lutte contre le terrorisme ?

> La guerre contre le terrorisme de Bush a montré ses limites. L'Irak qui devait être l'une des étapes pour l'éradication du terrorisme, en est devenu aujourd'hui un vivier. Al Qaida a pignon sur rue en Irak et y est très actif. Même si les mesures sécuritaires dans la lutte contre le terrorisme sont nécessaires, la menace s'est amplifiée. Et je vois mal, d'un point de vue occidental, comment un discours « sécuritaire » pourrait produire un effet vis-à-vis d'un Ben Laden qui a des opinions bien arrêtées sur ces différentes orientations. Mais, si on ne peut changer Ben Laden, on peut par contre empêcher des gens de le rejoindre. Il faut leur apporter des réponses ou des arguments politiques. Or, les États-Unis ont évacué les perspectives politiques et ont privilégié les options militaires. Résultat, la légitimation par beaucoup de gens de la stratégie d'Al Qaida et de Ben Laden, ou la tentation pour certains, issus du monde musulman ou non, de rejoindre les rangs du mouvement terroriste. Et ce, pour combattre non seulement les Américains, mais, in fine, une certaine idée de l'Occident. La stratégie de Bush n'a pas résolu le problème du terrorisme et a finalement accentué les risques d'un choc des civilisations. Cette administration américaine, tellement éloignée de la culture politique d'un Bill Clinton, aura été la plus contre-productive dans le contexte des affaires internationales. On n'a jamais été autant confronté à des malentendus au niveau international. Cette administration a été tellement arrogante, peu respectueuse de ses partenaires à l'international que son successeur, quel qu'il soit, aura toute latitude pour récupérer la donne, pour rattraper le coup et montrer que les méthodes Bush appartiennent au passé...

Propos recueillis par Lucien Ahonto

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