L'accord de paix signé le 4 mars 2007 était le dernier joker du président Laurent Gbagbo qui aura démontré, depuis cinq ans, une rare capacité de résistance à tous les scénarios destinés à réduire ou anéantir son pouvoir.
Cet accord immédiatement suivi de la nomination de Guillaume Soro, leader des Forces nouvelles (ex-rébellion) aux fonctions de Premier ministre, permet à la Côte d'Ivoire de s'engager formellement dans une période post-conflit. Tous les espoirs sont permis.
On aurait pu y penser plus tôt. Un accord direct entre les deux principales forces belligérantes pour maximiser les chances du retour à la paix. Simple question de bon sens. L'accord de paix du 4 mars dernier signé par Laurent Gbagbo et Guillaume Soro à Ouagadougou grâce aux bons offices du président burkinabè transforme implacablement toutes les solutions initiées depuis cinq ans par la communauté internationale en de simples dérivatifs, ou, tout au plus, de pathétiques intermèdes. Dès le lendemain de la résolution 1721 de l'ONU du 1er novembre 2006, accordant davantage de pouvoirs au Premier ministre Charles Konan Banny (désigné par la communauté internationale en 2005 et fortement soutenu par la France), donc réduisant de facto ceux du président Laurent Gbagbo, celui-ci avait promis à ses concitoyens « une vraie solution initiée par les Ivoiriens eux-mêmes ». Tout en se défiant ouvertement des prescriptions de cette résolution 1721 jugées pour la plupart « incompatibles avec la Constitution ivoirienne », Gbagbo stigmatise les échecs successifs de la communauté internationale et préconise « la prise en main par les Ivoiriens de la résolution de leurs problèmes ». Selon lui, il fallait en finir avec les solutions dictées de l'extérieur et définitivement incompatibles avec la « réalité » ivoirienne. Le numéro un ivoirien, comme jamais auparavant sur le continent africain, aura régulièrement fait fi des prescriptions d'une communauté internationale agissant sous le couvert de l'ONU.
Au vu des diverses péripéties du dossier ivoirien depuis cinq ans, le bilan des médiateurs internationaux dans ce contexte restera l'un des plus cuisants échecs de l'histoire récente des relations internationales. Que n'a-t-on fustigé le président Gbagbo pour son non-respect des recommandations des médiateurs. Nous avions nous-mêmes mêlé nos voix à ceux qui ont dénoncé les « dérives » de cet homme et son goût prononcé pour les manœuvres « boulangères » (comprendre la propension de Gbagbo à « rouler ses interlocuteurs dans la farine » ainsi que l'a signifié en son temps feu le président Robert Gueï). À travers le continent, nombreux furent ceux qui ont exprimé leur effarement face à un Gbagbo capable de signer des accords de paix un jour et de se dédire dès le lendemain, refusant de céder un pouce de son pouvoir, malgré une pression internationale qui visait, manifestement à lui aménager une sortie honorable de son territoire présidentiel. Tous les scénarios de résolution de la crise, incluant constamment une destitution douce ou brutale de Gbagbo auront été battus en brèche par l'exceptionnelle « inventivité » doublée d'un rare culot de celui qui s'est toujours campé dans une légitimité que nul n'a su, à aucun moment, lui contester. De plus, les sanctions votées par le Conseil de sécurité de l'ONU sur la base de divers rapports et à la suite de nombreuses condamnations n'ont jamais été appliquées contre les membres du pouvoir ivoiriens incriminés. La communauté internationale, partagée entre les tergiversations des uns, les arrière-pensées des autres, se montrera souvent dépassée par « le cas Gbagbo ». Parmi les moyens de résistance du régime, on notera que celui-ci a su préserver le pays des menaces sur l'économie nationale, inhérentes à une crise de cette nature. Le train de vie de l'État et de l'administration a été maintenu, et les crises sociales ont su être endiguées dans un pays qui est le premier producteur mondial de cacao...
Cinq ans de crise depuis septembre 2002, une guerre endiguée, un état de ni guerre ni paix, une élection présidentielle par deux fois reportée entraînant deux prolongations du mandat de Gbagbo, sans compter les multiples sommets, les missions de conciliations et autres médiations, et les diverses résolutions toujours plus fermes édictées sous l'égide de l'ONU... Gbagbo aura tenu jusqu'au bout, faisant preuve d'un talent et d'une habileté politiques proprement étourdissants. Il faut dire que celui qui a été élu en 2000, aura échappé, depuis 2002, à plusieurs formes de « coups d'État ». Celui du 19 septembre 2002, enclenché alors qu'il se trouvait en visite officielle en Italie. On connaît la suite : un début de guerre civile contenue par la force française Licorne associée aux troupes de l'Onuci, et la division du pays en deux territoires, l'un au nord contrôlé par les rebelles, et le sud sous l'autorité du pouvoir officiel ivoirien. Pour les rebelles du Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI) dont l'action sera promue par leur porte-parole et secrétaire général Guillaume Soro, une seule revendication, non négociable : le départ du pouvoir de Laurent Gbagbo. Ce dernier opère alors une première reprise en main de la situation, empruntant, à travers de surprenantes déclarations, la posture d'un ange de la guerre, déterminé à bouter hors de Côte d'Ivoire « tous les démons ». Une foule d'indices initiaux pouvaient dès lors renseigner les observateurs sur le caractère singulier de cette crise qui débutait en septembre 2002. Ce qui advenait n'avait rien de commun avec la dramaturgie connue des coups d'État et les chutes de présidents africains qui, en quelques heures, signaient la fin d'un régime. La Côte d'Ivoire allait devoir se préparer à une longue crise, dont nul ne pouvait imaginer les futurs et multiples rebondissements. Gbagbo, réduit, épuisé, voire humilié, acceptera de se soumettre à un anachronique rituel, celui des Accords de Marcoussis, en France, en janvier 2003. Dans la foulée de la signature desdits accords, se tient un sommet de chefs d'État d'Afrique autour de leur homologue français, Jacques Chirac, et du Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan. Ce sommet, dans la capitale française, agit comme une consécration « courtoise » de la fin du règne de Gbagbo qui reconnaît lui-même, en signant les fameux Accords de Marcoussis, avoir « perdu la guerre ». Il accepte alors de céder ses principales prérogatives à un Premier ministre, Seydou Diarra, qui dirigera un « gouvernement de réconciliation » incluant notamment des ministres du camp de la rébellion désormais baptisée du doux euphémisme « Forces nouvelles ». Las, cette « solution française » était frappée dès l'origine, de quelques tares rédhibitoires. D'abord, une sous-estimation coupable par Paris et nombre d'acteurs politiques ivoiriens opposés à Gbagbo, des ressources de ce dernier, en termes de capacité de résistance politique. Ensuite, l'implication équivoque de Paris mise en scène par Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, dont l'infatuation et la condescendance incongrue à l'égard des Ivoiriens - et surtout du pouvoir - auront empêché de trouver les formes les mieux adaptées au règlement d'une crise bien « actuelle » sur laquelle on a eu tort de porter un regard révolu. Enfin, une « maladresse » politique, voire historique, de la part de la partie française qui avait jugé bon de transposer sur les bords de la scène le spectacle de la quasi-destitution du dirigeant d'un pays africain membre du pré carré français. Il n'en fallait pas davantage pour déclencher et alimenter une nouvelle phase de la crise ivoirienne : l'exploitation habile, par le pouvoir Gbagbo, d'un soudain éveil du nationalisme ivoirien, qui déplaçait une crise interne sur un autre terrain, celui d'une confrontation « historique » avec la France. On le sait, après avoir accepté, sous les feux des projecteurs, toutes les clauses de l'accord de Marcoussis, Gbagbo se « retourne » quelques heures plus tard, une fois rentré à Abidjan. La rue - ses militants de la galaxie naissante des Patriotes - sera désormais son socle, de même que la Constitution dont il tirera les arguments lui permettant de démanteler méthodiquement les chapitres essentiels des Accords de Marcoussis. Le pouvoir ivoirien portera son action sur le terrain fécond d'un nationalisme qui a pris de court ses plus farouches détracteurs, de même que ses adversaires politiques tétanisés par un argument qu'ils ne sauraient contester : celui assimilant le « combat » de Gbagbo à une conquête de l'indépendance du pays.
Comme prenant acte de la caducité des Accords de Marcoussis, les médiateurs africains - la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) et l'Union africaine - appuyés par les représentants de la France et de l'ONU, engagent des pourparlers d'un autre type, cette fois, frappés du sceau « africain ». Résultat : les Accords d'Accra, puis ceux d'Accra II, puis Accra III. À chaque fois, l'on croit que la Côte d'Ivoire est sortie d'affaire, puis retour à la case départ. À chaque fois, le même scénario : après avoir signé lesdits accords, Laurent Gbagbo se ravise, soumet les textes à une nouvelle interprétation coulée dans le moule de la Constitution de son pays, de sa légitimité et de sa primauté sur la conduite des affaires de l'État. Il faut dire que tous les textes de sortie de crise issus des bons offices des divers médiateurs, depuis Marcoussis jusqu'à la dernière résolution de l'ONU (1721 de novembre 2006), ressemblent à s'y méprendre aux premiers Accords de Marcoussis, donnant le sentiment d'une réplique têtue et obsessionnelle d'une « vision française » de la crise ivoirienne. Tous ces accords et autres résolutions sous-entendaient une marginalisation de Gbagbo à la tête de l'État - au profit d'un Premier ministre désigné par la communauté internationale - et, in fine, son départ du pouvoir.
De bonne foi certainement, tous ceux qui se sont portés au chevet de cette Côte d'Ivoire confrontée à la plus grave crise de son histoire, ont estimé que la résolution de la situation passait, nécessairement, par l'éviction de Gbagbo des affaires. Un avis assez peu partagé par le principal intéressé qui opposera systématiquement aux médiateurs un cocktail imparable de ripostes audacieuses - en s'appuyant sur la « voix du peuple » incarnée par les Patriotes et autres milices - et d'arguments autrement plus sophistiqués comme le caractère intangible de la Constitution, la souveraineté « non négociable » de son pays et le bon droit de celui-ci à se défendre contre toutes formes d'agression, y compris celles venant de l'extérieur. Car le pouvoir n'a cessé d'accuser « la main étrangère » soutenant une rébellion qui ne saurait être issue de nulle part. Et d'évoquer dans la crise l'ombre portée de la France - du pouvoir de Jacques Chirac, précise-t-on - et aussi du Burkina Faso de Blaise Compaoré présenté comme l'instigateur de la tragédie ivoirienne. Même si l'on a pu mettre en doute l'implication du Burkina Faso dans l'affaire ivoirienne, de nombreux indices à tout le moins troublants viendront appuyer cette thèse, notamment la fréquentation régulière par certains membres de la rébellion - y compris leur chef Guillaume Soro - de Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, les contacts réguliers entre Soro et la présidence burkinabè... On peut également noter l'affection affichée par le chef de l'État burkinabè pour l'opposant Alassane Ouattara dont la sympathie pour la rébellion n'est plus un secret. Ou encore le désir de l'entourage du président Compaoré de réparer ce qu'on désigne au Burkina comme « un contentieux historique », à savoir le mépris supposé ou réel des Ivoiriens à l'égard des Burkinabè qui, depuis l'indépendance de la Côte d'Ivoire, ont largement contribué au développement de son économie. On se rappelle enfin l'humeur de Blaise Compaoré qui, au moment où Gbagbo était voué aux gémonies par la communauté internationale, réclamait sa comparution devant la Cour pénale internationale, reprenant à son compte la menace proférée par Jacques Chirac d'un transfert du dirigeant ivoirien devant la même Cour... Tout cela semble si loin, soudain ! Par un retournement spectaculaire de l'Histoire, c'est le même Blaise Compaoré qui, à la demande du dirigeant ivoirien, aura été le chef d'orchestre de l'accord le plus inattendu, signé le 4 mars dernier par les deux principaux protagonistes de la crise ivoirienne, Laurent Gbagbo et Guillaume Soro, leader des Forces nouvelles. Un accord qui suscite, comme jamais auparavant, tous les espoirs.
L'initiative de l'Accord de Ouagadougou a donc été lancée par Gbagbo en février dernier. Il instaure alors un dialogue direct avec l'ex-rébellion qui contrôle la partie nord du territoire national, et dessine avec le leader des Forces nouvelles les contours d'un accord « par et pour les Ivoiriens ». Les pourparlers seront appelés « Dialogue interivoirien ». Reste ensuite à désigner le facilitateur à même de conduire les ultimes réglages et de se porter témoin de la réalité des résolutions. Contre toute attente, c'est Blaise Compaoré, considéré naguère comme ennemi du pouvoir ivoirien, qui sera invité à recevoir les délégations engagées dans cette phase capitale de réconciliation. Heureux hasard du calendrier, le statut de Compaoré qui venait d'être nommé pour un an président en exercice de la Cedeao, confère une valeur politique internationale aux Accords de Ouagadougou. Suite à la signature de cet accord, Guillaume Soro est nommé Premier ministre le 29 mars, en remplacement de Charles Konan Banny dont le bilan, jugé « très décevant et piteux » selon une source citée par l'Agence France Presse, symbolise l'échec patent de la communauté internationale dont il était le mandataire. Un nouveau gouvernement est formé le 6 avril composé des représentants du Front populaire ivoirien (FPI de Laurent Gbagbo, détenant le plus grand nombre de portefeuilles), ceux des Forces nouvelles, et des grands partis de l'opposition, à savoir le PDCI d'Henri Konan Bédié et le RDR d'Alassane Ouattara.
Pas rancunière, toute la communauté internationale salue l'Accord de Ouagadougou. Le Conseil de sécurité de l'ONU approuve la nomination du nouveau Premier ministre tout en louant « l'esprit de compromis et le sens des responsabilités » de Laurent Gbagbo et de Guillaume Soro. Même son de cloche de la Commission européenne qui exprime son « total soutien » à Guillaume Soro, tandis que Paris « accueille favorablement cette nouvelle étape du processus de paix » et « assure le nouveau gouvernement de son appui ». Quant à l'Union africaine, elle en appelle au retrait des forces de l'ONU de Côte d'Ivoire, suite à l'Accord de paix de Ouagadougou. Une manière de confirmer l'annonce faite par Laurent Gbagbo le 26 mars dernier : « Je peux vous assurer que la guerre est finie ». L'Accord de Ouagadougou prévoit notamment le démantèlement de la « zone de confiance » qui sépare les belligérants, et signe donc la fin de la mission des troupes de l'ONU, y compris celle de la force française Licorne en Côte d'Ivoire. Soucieux de ne pas écarter définitivement la diplomatie extérieure de la nouvelle donne, le nouveau gouvernement tient à associer le Groupe de travail international (GTI) - qui fut chargé de l'intendance des précédents accords -, à la mise en œuvre de l'Accord de Ouagadougou. Selon le nouveau gouvernement, il s'agit d'harmoniser les préconisations antérieures avec le cahier des charges de cette nouvelle étape du processus de normalisation. Une précaution diplomatique pour signifier, s'il en était besoin, l'ancrage de la Côte d'Ivoire dans le champ des relations internationales. C'est la première fois, en cinq ans de crise politico-militaire, que l'on parvient à un tel résultat. C'est dire que l'accord qui vient d'être conclu entre les belligérants propulse formellement la Côte d'Ivoire dans une période post-conflit.
Francis Laloupo
Il faut savoir arrêter une guerre, pourrait-on dire. Il y a un temps pour tout, celui de la guerre et celui de la paix. Mais pour faire la paix, encore faut-il parvenir à transformer une conjonction favorable en une réalité historique. Plusieurs facteurs auront permis à Laurent Gbagbo, contre toute attente, de rallier ses adversaires des Forces nouvelles à sa « solution ivoirienne » pour un retour à la paix. Parmi les facteurs internes, l'inéluctable usure d'une rébellion pour laquelle la logique de sécession accusait depuis quelque temps ses limites, ce qui l'exposait à terme à une impasse politique.
Par ailleurs, Gbagbo qui a su mettre progressivement le temps de son côté, a démontré tout au long de cette crise sa capacité à reprendre l'avantage et à imposer son propre chronogramme à ses adversaires, faisant prévaloir son bon droit sur toutes les décisions prises tant à l'intérieur du pays que par les médiations internationales. Le temps lui a également permis de faire basculer le rapport de force militaire en sa faveur, en équipant massivement une armée « loyaliste » qui, au début de la crise, semblait bien en peine. Une conjonction d'éléments extérieurs auront également servi le calendrier de la « solution ivoirienne ». Alors que Paris n'a jamais caché son aversion à l'encontre de Laurent Gbagbo - la voix française au sein du Conseil de sécurité de l'ONU était des plus vindicatives -, on aura noté depuis décembre 2006, un net changement de ton. La diplomatie française s'est fait plus discrète, et c'est dans un « esprit de conciliation et d'apaisement », que la ministre déléguée à la Coopération, Brigitte Girardin, s'est rendue à maintes reprises en Côte d'Ivoire ces derniers temps, dans le cadre de « visites de travail ». L'on sait la discrète volonté du président français Jacques Chirac en fin de mandat, de voir le dossier ivoirien définitivement réglé avant son départ des affaires. Autre protagoniste extérieur de la crise ivoirienne, le chef de l'État burkinabè Blaise Compaoré, accusé dès le début de la crise d'en être l'un des parrains. L'un de ses opposants, Hermann Yaméogo, disait en 2003 : « La solution à la crise ivoirienne est à Ouagadougou ». Par extraordinaire, c'est le même Blaise Compaoré qui aura été le grand officiant des pourparlers qui ont conduit à l'Accord de Ouagadougou du 4 mars dernier. Si Compaoré est très proche de Jacques Chirac, et aussi très attaché à l'opposant ivoirien Alassane Ouattara, ses bonnes dispositions à l'égard du retour à la paix en Côte d'Ivoire s'inscrivent également dans une « nécessité de calendrier ». Au lendemain de la signature de l'accord entre les belligérants ivoiriens à Ouagadougou, un journaliste burkinabè ironisait : « Chirac s'en va, et Compaoré jette l'éponge ». Il faut dire que la tension persistante entre la Côte d'Ivoire et le Burkina Faso finit d'épuiser les citoyens burkinabè qui ressentent de plus en plus durement dans leur quotidien les répercussions de la crise ivoirienne. L'argent envoyé au pays par les Burkinabè de Côte d'Ivoire s'est fait rare, et des familles entières ont vu la scolarité de leurs enfants « cassée », ne disposant plus des ressources venant de leurs parents installés chez le voisin du Sud... En somme, il n'y a pas que les Ivoiriens qui se disent « fatigués » de la crise, les Burkinabè aussi. Destins communs... Enfin, que reste-t-il de la proximité entre le président Blaise Compaoré et Guillaume Soro, leader des Forces nouvelles ? Manifestement, le premier aura fait comprendre au second qu'il y a bien un temps pour faire la guerre... et un autre pour la paix. Les héros sont fatigués.
F. L.
Depuis l'ouverture du Dialogue direct interivoirien, début février dernier, au Burkina Faso, le sort du Premier ministre Charles Konan Banny, agissant depuis 2005 au nom de la communauté internationale, semblait jeté. « Gbagbo n'en veut plus ! », soufflaient des diplomates à Abidjan. Avec la signature, le 4 mars, de l'Accord de Ouagadougou entre le chef de l'État, Laurent Gbagbo, et le leader des Forces nouvelles, qui prévoit une gestion collégiale de la sortie de crise par les deux parties, l'arrivée de Guillaume Soro à la primature ne faisait plus de doute. Arrivée confirmée le 29 mars, par un décret présidentiel. Le plus dur commence pour l'ex-leader syndical estudiantin qui doit faire face à de nombreux défis. Réussira-t-il là où Elimane Seydou Diarra et Charles Konan Banny, adoubés par la communauté internationale, ont échoué ? Il devra pour cela, d'abord affronter le président sur la question de la délégation de pouvoirs, toujours non réglée trois semaines après sa nomination. Les résolutions onusiennes 1633 et 1721 exigeaient du chef de l'État de transférer une partie de ses pouvoirs exécutifs au Premier ministre. Ce qui lui permettrait de prendre des décrets pour aller plus vite dans le processus de paix. Laurent Gbagbo, que certains Ivoiriens se plaisent à qualifier de « fauve politique », s'est toujours montré intraitable sur la question. Bien plus, il avait catégoriquement refusé de céder la moindre parcelle de son pouvoir à Elimane Seydou Diarra, puis à Charles Konan Banny. « Je serai plus difficile à manœuvrer », a martelé Guillaume Soro, dans un entretien au quotidien français Le Monde, début mars. Beaucoup pensent cependant que sa collaboration avec Laurent Gbagbo ne sera pas aussi aisée qu'il le croit.
Si à Ouaga, les deux parties ont convenu d'un chronogramme de sortie de crise, l'une des principales difficultés de Guillaume Soro sera de veiller à l'exécution effective de ce plan. Et sa mission, contrairement à l'euphorie qui a entouré la signature de cet accord, risque de ne pas être une partie de plaisir. D'autant que le processus électoral constitue un enjeu de taille pour tous les acteurs de la crise. Comme Seydou Diarra, Konan Banny avait buté sur le calendrier électoral. Mieux, ce dernier avait été échaudé par la crise des audiences foraines censées donner une existence légale à des milliers d'Ivoiriens n'ayant jamais été déclarés à l'état-civil en vue de l'établissement des cartes d'électeur. En juillet 2006, alors que M. Banny lançait officiellement l'opération, le chef de l'État appelait à son boycott et ses partisans descendaient dans la rue perturber son déroulement. Depuis, l'opération est restée en suspens.
Guillaume Soro devra également canaliser « l'ingérence » du chef de l'État dans les prises de décision du Premier ministre. En novembre dernier, Laurent Gbagbo avait réhabilité les responsables du Port autonome d'Abidjan, de la douane et le gouverneur du District d'Abidjan que Charles Konan Banny avait suspendus pour leur implication dans le scandale des déchets toxiques. Le numéro un ivoirien a toujours systématiquement entrepris de contrer toutes les initiatives de l'ex-chef de gouvernement. Les méthodes présidentielles changeront-elles avec Guillaume Soro ? Pour l'heure, sa désignation est saluée par la classe politique ivoirienne dans son ensemble. Même ses plus farouches « ennemis », dans le camp de Gbagbo, applaudissent son arrivée à la tête de la primature. « Pour le Front populaire ivoirien, c'est une nomination qui est dans la logique de l'évolution du processus de sortie de crise. Il n'est donc pas surprenant que Guillaume Soro ait été choisi pour conduire le processus de réunification du pays et d'organisation des élections », commente Pascal Affi N'Guessan, président du parti présidentiel.
Yacouba Sangaré correspondant en Côte d'Ivoire
Elle est loin l'époque où Guillaume Soro, leader de la rébellion, exigeait « le départ non négociable » de Laurent Gbagbo qu'il désigne aujourd'hui dans ses discours « Monsieur le président ». Mieux, dans ses hypothèses pour le futur, Soro n'exclut pas une éventuelle réélection de Gbagbo ! Aujourd'hui Premier ministre issu d'un consensus sans faille entre le pouvoir et les Forces nouvelles (ex-rébellion), Soro est l'homme qui, avec Gbagbo, est chargé de mettre en œuvre le grand chantier du retour à la paix définitive. Avec un cahier des charges particulièrement ardu : unification des forces loyalistes et rebelles, reprise de l'identification des populations et du recensement électoral, suppression de la « zone de confiance » (surveillée par les troupes de l'ONU pour séparer les deux territoires contrôlés par les belligérants), démantèlement des milices pro-Gbagbo, organisation du retrait des forces de l'ONU, incluant la force française Licorne, redéploiement de l'administration sur l'ensemble du territoire, et organisation des élections. Tout cela sur une période de six mois. Comment pourrait-il réussir là où ses prédécesseurs Seydou Diarra et Konan Banny ont été laminés par la machine Gbagbo ? De tous, Soro est certainement celui qui connaît le mieux le chef de l'État dont il a été l'étudiant, voire le disciple à l'université. C'est Gbagbo qui lui a inoculé le goût de la politique, plus précisément l'art de la contestation. Il aura démontré depuis septembre 2002, date du début de la crise, qu'il a été un bon élève. Aujourd'hui, le maître et l'élève se retrouvent pour jouer la partition de la dernière chance pour une Côte d'Ivoire livrée à la douleur depuis cinq ans. Tous deux condamnés à réussir, certainement.
Un élément majeur constitue la force de l'Accord de Ouagadougou et fonde tous les espoirs de sa réussite : pour la première fois, le tandem formé par les deux principaux personnages de l'exécutif n'émane pas d'une décision imposée de l'extérieur mais de l'action menée par eux au nom d'une « volonté nationale ». La réussite du pari actuel importe autant à Soro qu'au chef de l'État. Parce que cette fois, les deux hommes se sont choisis. Par raison et nécessité. Ils resteront, jusqu'au bout, les premiers dépositaires de cette paix des braves. En tout temps, ils seront les seuls à répondre des résultats. Le calme qui a accueilli en Côte d'Ivoire la signature des accords atteste bien de la conscience partagée par tous les camps de l'exceptionnelle portée de la partie qui se joue désormais. Ce que résume ce propos d'un diplomate africain en poste à Abidjan : « Que peut-il y avoir d'autre au-delà de cet accord ? C'est la dernière ressource pour un retour à la paix. Plus personne n'aura de raison de s'en écarter. » Âgé de 34 ans, Guillaume Soro qui ne peut encore briguer la magistrature suprême de son pays (l'âge minimum requis est de 40 ans selon la Constitution) s'attelle désormais au chantier le plus important de sa jeune carrière politique : conduire son pays aux élections, et signer ainsi l'acte majeur d'une période post-conflit. Une belle sortie, somme toute, après la gestion d'une rébellion qui, à l'épreuve du temps, portait en elle organiquement ses propres limites.
Jesse Anansi
Et l'opposition civile dans tout ça ? Nombreux sont ceux qui ont vu dans le dialogue direct engagé par Laurent Gbagbo avec l'opposition armée, une manière de marginalisation de l'opposition civile. Il est vrai que les têtes d'affiche de cette opposition, notamment Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara « n'ont rien vu venir » ainsi que le dit un membre du PDCI de Bédié. Tenus éloignés des négociations qui ont abouti à l'Accord de Ouagadougou le 4 mars, ils en sont réduits à prendre acte et à unir leurs voix à celle d'une communauté internationale qui s'incline devant ce dernier - ultime ? - chapitre du dossier ivoirien. En outre, c'est de bonne grâce qu'ils ont souscrit à l'idée d'une présence de membres de leurs partis dans le nouveau gouvernement formé par Guillaume Soro, s'associant ainsi au processus de réconciliation et de réunification du pays. Les principes de l'accord étant incontestables, selon le simple bon sens, car prenant en compte les fondamentaux de la crise - règlement direct entre les deux protagonistes initiaux -, il reste désormais aux leaders de l'opposition civile à inventer une nouvelle marge de manœuvre leur permettant de rétablir leur bon droit dans le débat politique. Avec les yeux rivés sur cet objectif obsédant : la future élection présidentielle, seul périmètre désormais offert pour vider leur contentieux avec Laurent Gbagbo. F. L.
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