Deux des rappeurs majeurs de l'Hexagone s'affrontent par disques interposés. La guerre du rap ou un coup marketing ? Continental a mené l'enquête sur le concept de clash dans le rap, nouveau phénomène de société.
Tous ceux qui connaissent le rap savent que les joutes verbales ont toujours fait partie de cet univers ultracompétitif. Depuis les années 80, on ne compte plus ces rappeurs qui se parlent ou s'insultent sur disques, généralement pour dire qu'ils sont meilleurs ou plus légitimes que leurs rivaux. Mais avec le clash-combat Booba contre Sinik, le grand public a découvert cet aspect offensif de la culture hip hop. Résumé des faits : Booba, artiste rap hardcore connu pour ses propos musclés, tacle Sinik, Diam's et M. Pokora dans une interview au magazine R.A.P. et en rajoute une couche dans Le Duc, une chanson de son street CD Autopsie. On y entend notamment : « Les négros sont déclassés par Pokora, Diam's et Sinik / La honte négro, tu te rends compte négro ? ». Sinik, rappeur blanc (mais de père algérien), voit rouge. Car le point commun de ces trois artistes (deux de rap, Diam's la Chypriote et Sinik, et un de r & b, M. Pokora) est d'être blanc. De plus, en concert, Booba fait conspuer par la foule des images de ces artistes, les accusant d'affadir le rap et d'être des « bouffons ». Tout aurait pu en rester là. Mais Sinik a une réputation de « clasheur », comprenez par là qu'il a bâti sa réputation en lâchant des freestyles et des textes clash, ces fameuses joutes verbales qui sont à la base de l'histoire du hip hop. Donc Sinik répond avec un texte mordant, L'Homme à abattre, immédiatement diffusé via Internet (et dans certaines émissions radio). Ce morceau est une réponse directe à Booba, et évoque les arguments « ethniques » qu'aurait proférés Booba. On y entend : « T'en as eu marre de voir ma gueule un peu partout / Si t'es métis, t'es forcément un peu babtou [...]. Alors comme ça, tu veux me clasher avec ton débardeur / T'as remplacé Ali pour faire un groupe avec Tony Parker / Dans tes chansons, tu joues le fou, tu fais parler les guns / Ici on n'y croit pas, car un voyou n'appelle jamais les keufs / Après ce clash, tu n'auras plus qu'à faire une fugue / Ce mec est un menteur, c'est le bitume avec une flûte / Tu parles mal, mais dis-moi, toi qui sais tout / Si tu kiffes pas Sinik et Diam's, t'écoute pas et puis c'est tout ».
Le choc est rude pour Booba, qui déclare d'abord ne pas vouloir répondre. Mais les médias se sont emparés de l'affaire. Tous les journaux qui ne parlent jamais de rap se passionnent soudain pour ce choc frontal entre deux des plus grosses stars du mouvement. Un intérêt qui n'étonne guère Akhenaton d'IAM, qui déclare : « Que ça intéresse les grands médias, ça ne m'étonne pas un seul instant. Quand ils font des bons albums, que ça soit l'un ou l'autre, personne ne vient. Quand ils s'insultent les uns les autres, ça intéresse tout le monde. » Plus lapidaire, le concepteur musical d'IAM, Imhotep, lance, très zen : « Quand ça pue, les mouches accourent. Proverbe chinois du xiie siècle. » Les mouches devenant nombreuses, Booba décide finalement de répondre. Son titre est brutal : Carton rose tourne sur une musique assez sophistiquée, inspirée du son crunk venu du sud des USA. Hardcore, les lyrics ? Jugez plutôt : « Tu veux détrôner le Duc, tu vas te la prendre dans le uc' [...]. Je me rapproche du FMI à chaque anniversaire / J'ai tellement d'ennemis, si peu d'adversaires / Ma réponse n'a rien d'ethnique, ne vous méprenez pas / L'Homme à abattre n'est qu'un "medley" de toutes mes techniques / Pour toi je sors le carton rose, ton flow sent la vanille / T'auras pas besoin d'appeler les keufs, ils font partie de ta famille / Je t'ai croisé à l'Olympia, j'ai eu l'intention de te saigner / Mais j'ai vu sur ton visage que dans la pisse tu t'es baigné [...]. Bah ouais, tu m'attaques, je réponds, sale victime [...]. Booba, carton rose, le prochain il est noir ».
Alors, la connotation ethnique était-elle réellement absente des propos de Booba, comme il le dit dans sa réponse à la réponse de Sinik ? Les rappeurs français ont leur idée sur la question. Pour Doc Gynéco, « le rap a toujours eu ce côté militant black, on a toujours aimé entendre des Kool Shen qui se prenaient pour des Noirs, c'était ça qui était marrant, ça donnait un charme au truc. Les Blues Brothers, quoi ! » Et il rajoute : « Ce qui a déclenché la guerre, ça pue le business. C'est un mauvais calcul de vouloir toucher le public blanc, vu qu'avec Dre et Eminem on a vu que le rap était devenu crossover. Dès que tu as le style, que tu sois blanc, jaune ou rouge on s'en fout, c'est le hip hop. » Un point de vue partagé par Ekoué, du groupe militant La Rumeur, qui pense que « le rap, que tu sois grand, petit, gros, cul-de-jatte, laid, à partir du moment où tu es un broyeur au micro, les gens te respectent, c'est tout. Des rappeurs blancs, il y en a toujours eu et il y en a des bons. Des rappeurs noirs comme de l'ébène qui rappent comme des merdes, je t'en sors à la pelle ».
En tout cas, le débat s'intensifie, et les entourages s'en mêlent. Car business ou pas business, derrière les artistes, il y a aussi les fans qui prennent parti. Jimmy Jay, premier producteur de MC Solaar qui vient de sortir l'album solo du rappeur Ricardo (ex-Lamifa), ne dit pas autre chose : « En France, le clash Booba contre Sinik, ça n'est pas par eux-mêmes que ça va mal finir, c'est par leurs entourages. Ce sont les fans qui sont dangereux, le problème est là. Il y en a qui adorent tellement Booba qu'ils sont prêts à tout pour le défendre et se faire un peu valoir par rapport à lui. Ça parle, ça en rajoute, ça déforme. Quand ça dépasse la musique et que ça devient personnel, c'est là où ça devient dangereux et il faut s'arrêter avant qu'il ne soit trop tard. » Nul n'a oublié qu'aux USA, où la culture du clash verbal est pourtant ancestrale, elle a coûté la vie à deux des MC's les plus talentueux, 2Pac et Notorious Big, tués à six mois d'intervalle suite à leur querelle devenue une quasi affaire d'État dans le monde du rap ricain.
Pourtant, c'est la médiatisation de la querelle Booba/Sinik (le premier représente le 92, les Hauts-de-Seine, le second le 91, les Ulis) qui sera la cause de sa conclusion : quand paraît, le 19 mars dernier, dans le quotidien Le Parisien une pleine page sur le clash, les deux artistes comprennent qu'il vaut mieux arrêter les frais. D'autant que, coup de pied de l'âne, sur la même page du Parisien, un rappeur des Ulis, MC Legans du groupe indé Dza, renvoie les deux stars dos-à-dos : « Booba et Sinik, ils s'envoient des cartons jaunes et roses, mais qu'ils rangent leurs cartes Gold et fassent plutôt passer des messages à travers leurs textes. » Point besoin de créer une nouvelle stratégie de la tension dans les banlieues. Conclusion (provisoire) de la querelle : les deux artistes concernés refusent désormais d'évoquer le sujet, et même les journaux spécialisés hip hop ont renoncé à évoquer ce conflit qui « ne rend pas service au rap », selon Axiom, rappeur de Lille, dit « Conscient », qui rajoute : « Ça fait fantasmer les jeunots mais on a assez d'ennemis en commun pour ne pas se tirer dans les pattes. » Fin de l'histoire. Sinik ne sortira pas son titre TrouDuc' qu'il avait annoncé, c'est l'armistice. Et franchement, ça vaut mieux qu'une guerre ethnique. Le dernier mot est pour le sage Imothep d'IAM : « Nous, on pense que s'il doit y avoir un clash, ça se situe au niveau de l'habileté technique, de l'écriture dans les sujets. C'est un truc de MC qui peut se régler en freestyle ou en impro, mais de là à en faire un argument de vente... »
Olivier Cachin
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