Porté sur les fonts baptismaux en 2001, avec enthousiasme, le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique est aujourd'hui loin de produire les résultats promis, et sera intégré dans le giron de l'Union africaine. Économiste et directeur du Groupe de réflexion, d'action et d'influence Afrology, et d'Afrique nouvelles interdépendances, Yves Ekoué Amaïzo évoque les ratés de cette institution panafricaine.
Continental : La décision des chefs d'État, réunis en mars dernier à Alger, d'intégrer le secrétariat du Nepad dans l'Union africaine n'est-elle pas à interpréter comme une mort programmée ?
> Yves Ekoué Amaïzo : Le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad) est plus un processus concerté de développement qu'un véritable plan de développement à l'instar du Plan d'action de Lagos adopté par les ministres africains du Plan et qui n'a jamais été mis en œuvre. Parce que les ministres des Finances n'ont pas trouvé utile de l'intégrer dans les plans d'ajustements structurels imposés par les bailleurs de fonds dans les années 80. Le Nepad a été conçu à l'origine comme une initiative africaine. Mais compte tenu de l'approche du « haut vers le bas », qui privilégie la position des chefs d'État et non celle des citoyens, les tractations financières et les pressions avec les principaux bailleurs de fonds de l'Afrique ont eu raison de l'Initiative africaine qui a été transformée en Nepad en 2001. Cela m'avait donné l'occasion, à l'époque, de dire que le Nepad était « occidentalisé » et qu'il serait difficile de satisfaire les demandes des populations dans ces conditions. Un grave quiproquo présidait à la naissance du Nepad : la plupart des chefs d'État croyaient, peut-être naïvement, qu'une fois satisfaites les conditions des bailleurs de fonds, notamment européens, le Nepad se retrouverait avec des sommes importantes leur permettant de soutenir au niveau national les différents projets. C'est là l'une des sources fondamentales des difficultés du Nepad.
Comment expliquer que le Nepad suscite aujourd'hui autant de critiques ?
> L'essentiel des critiques porte sur l'absence de prise en considération des attentes des populations notamment au niveau de la représentation effective de la société civile africaine, sur le refus d'introduire un principe de vote pour choisir les dirigeants du Nepad, de le décentraliser encore plus vers les régions africaines, etc. Encore faut-il s'entendre sur la cartographie des régions, compte tenu des zones (francophones, anglophones, lusophones), des intérêts des pays occidentaux... Par ailleurs, il faut budgétiser et programmer l'utilisation des fonds affectés aux activités du Nepad avec des possibilités de sanctions démocratiques sur la gestion. Et ce, sans l'interférence des chefs d'État qui pourrait nuire à la transparence et occulter les moyens de proposer des solutions. L'enthousiasme a fait place à un sentiment d'impuissance, de déception. Le scepticisme et les critiques ne sont que des signes avant-coureurs d'un rejet plus profond du mode de gouvernance actuelle, non démocratique, des institutions africaines en général. Les populations y sont complètement marginalisées, ou encore utilisées pour « colorer les débats ». Au lieu de structurer le Nepad vers les demandes pressantes des citoyens, il est devenu une pâle réplique des institutions internationales, géré à l'africaine avec moins de budgets et une propension à s'étendre en fonction des départements ou des programmes des institutions extérieures prêtes à distiller des fonds. Le Nepad s'est retrouvé avec quelques fonds d'assistance technique pour faire principalement un travail de « lobbying » et « d'advocacy », une sorte de promotion de l'esprit de bonne gouvernance politique et économique au service du continent.
Quels résultats peut-on porter au crédit du Nepad ?
> Je crois que le Nepad doit être crédité de la prise de conscience des dirigeants de l'importance de la démocratie politique et économique pour la stabilité en Afrique. Par ailleurs, la création du Nepad Business Group, le volet secteur privé du Nepad, doit être porté à l'actif de l'institution. Mais là encore, les liens entre les pouvoirs politiques et les pouvoirs économiques en Afrique sont tels que chacun semble s'attraper par la barbichette sans nécessairement se faire mal. Sur le mécanisme africain d'évaluation des pairs, le Nepad a permis de mettre à l'index plus de vingt-six pays qui ne souhaitaient pas y souscrire. Lesquels souffrent de déficit démocratique chronique. Ainsi, il serait difficile de ne voir qu'un côté du dossier et croire que le Nepad ne présente aucun résultat.
C'est tout de même peu, après six années d'existence...
> Je pense qu'il ne faut pas hésiter à dénoncer une certaine forme de la culture africaine qui privilégie la « notabilité » par rapport aux résultats tangibles. Il faut absolument retrouver des critères de sanctions par les populations lorsque les résultats exigibles ne sont pas réalisés. Pour le moment, il s'agit plus d'une affaire entre dirigeants politiques. On peut ainsi se demander si l'organisation ne devrait pas contribuer à supprimer les cérémonies d'investiture des présidents qui coûtent entre 1 et 9 millions de dollars. Le Nepad aurait-il donc manqué de courage en oubliant de défendre les positions des citoyens ? Certainement ! Pour autant, la volonté d'insérer le Nepad dans l'administration directe de l'Union africaine ne présage pas d'une volonté d'intégrer les populations dans un processus de prise de décision au service de l'Afrique. Certains en arrivent même à parler de « contournement » des citoyens.
Les initiateurs du Nepad ont-ils raison d'attribuer cette situation à l'absence de soutien des bailleurs de fonds ?
> Il est facile pour les initiateurs du Nepad de jeter la pierre aux bailleurs de fonds qui n'ont pas tenu leur promesse sur le plan du financement. Mais on peut aussi se demander quel est le budget que chacun des membres fondateurs affecte à l'institution ? Les fonds versés peuvent-ils être utilisés réellement pour le bien de tous ou en priorité pour satisfaire des intérêts nationaux ? Il y a eu une mystification permanente doublée d'une naïveté des dirigeants sur l'intérêt des pays occidentaux de développer l'Afrique avec les fonds de contribuables des pays riches. Les responsables africains devraient comprendre que s'ils veulent soutenir réellement le Nepad, il faut en fait que les pays eux-mêmes fonctionnent bien, avec des taux de croissance économique au-dessus des 7 %, proposés par les Nations unies pour atteindre les Objectifs du millénaire pour le développement et avoir des chances de réduire l'extrême pauvreté de moitié d'ici à 2015.
Le péché originel du Nepad n'est-il pas une juxtaposition de propositions émanant de cinq chefs d'État, chacun réclamant la paternité exclusive du « bébé » ?
> Je partage votre point de vue. Je rajouterais que la notion de « paternité » est obsolète car s'il s'était agi d'une société privée, les actionnaires auraient dû payer pour les erreurs commises. Ici, on change de stratégie et tout continue comme avant. Personne ne réclame d'ailleurs la paternité de l'échec.
Faut-il « auditer » le Nepad, comme l'ont suggéré certains chefs d'État lors de la réunion d'Alger, avant de réfléchir aux voies et moyens pouvant lui permettre d'atteindre ses objectifs ?
> Un audit n'est pas un constat d'échec. Au contraire, c'est une bonne décision des chefs d'État que de chercher à faire le point avant de transformer le Nepad en une autre structure de l'Union africaine. Cela permet aussi d'officialiser le mode de fonctionnement réel et de voir qui finance réellement le Nepad. Il faut malgré tout se demander si l'autodestruction du Nepad ne répond pas aux desseins de certains pays africains comme non-africains peu intéressés à une organisation collective de l'Afrique...
Propos recueillis par Lucien Ahonto
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