Dans un pays où l'uranium constitue la manne, on est en droit de se dire que « quand l'uranium va, tout va ». Pourtant au Niger, la logique n'est pas si limpide. L'uranium va bien, mais...pas pour tous. D'où la colère de la société civile.
Le coup de semonce est parti le 4 décembre 2006, au lendemain des festivités marquant la production de la cent millième tonne d'uranium extrait par les sociétés Somaïr et Cominak, filiales nigériennes du groupe industriel français Areva-Cogema présent au Niger depuis trente-six ans. Anne Lauvergeon, présidente du directoire du groupe français avait fait le déplacement au Niger pour la signature de nouvelles conventions, dont celle de 11,4 milliards de F CFA pour l'extension des surfaces cultivables par irrigation de la vallée de l'Irazher dans le désert du Ténéré, le Sahara nigérien, et une autre impliquant l'organisation Esther, en faveur de la lutte contre le sida. Sans « cracher » sur l'initiative présentée comme « une première mondiale » par Anne Lauvergeon, les organisations de la société civile ont fait remarquer que le sida et les petits projets ont bon dos, comparés notamment aux bénéfices exorbitants engrangés par Areva, à travers l'exploitation de l'uranium nigérien. En renfort à la Coordination de la société civile d'Arlit, le Groupe de réflexion sur les industries extractives du Niger (Gren), soutenu par l'association Alternative espaces citoyens, a brandi le « scandale d'Arlit », du nom de la ville uranifère, pour rabrouer la présidente Anne Lauvergeon qui, lors de sa visite, a jugé que la société civile n'était pas digne d'audience. Selon la société civile nigérienne, « le blason redoré de l'uranium sur le marché international brille à éclats divers suivant qu'on se trouve dans le camp de l'exploitant ou de l'exploité ». Depuis fin 2006, la société civile multiplie donc les conférences-débats contre les puissances coloniales. Pour Oubandoma Salissou, du Gren, ces dernières « contrôlent les pouvoirs locaux et les ressources naturelles au profit de leur économie ». Cela, parce que « les pays africains, convaincus que l'exploitation des ressources minières et naturelles pouvaient être l'un des pôles de leur développement économique, ont continué à accueillir les compagnies minières et institutions financières internationales pour la mise en valeur de leur sous-sol ». Le comble étant que des « pouvoirs locaux contrôlent la rente produite par ces mêmes ressources pour se pérenniser, entraînant une faible garantie des intérêts des états et principalement des citoyens ».
Le cas de l'uranium qui, selon le Gren, aurait généré dans les années 80, plus de 40 % des recettes budgétaires du Niger et plus de 2/3 des recettes d'exportation, est encore plus spécifique car ce minerai n'a jamais été considéré comme une ressource minière ordinaire. Ainsi, les dirigeants de la Ire République du Niger et ceux de l'état français se sont tôt accordés sur son caractère spécifique stratégique et ont inclus la recherche et l'exploitation de l'uranium dans les accords de défense depuis le 24 avril 1961, lui conférant un statut particulier relevant des relations entre états. « Dès 1969, le président Hamani Diori signifiait à son homologue français Georges Pompidou, son désir d'une revue profonde du caractère des rapports établis entre les deux pays, afin qu'à la coopération de type classique, où le plus faible des partenaires reçoit avec gratitude ce que le plus fort lui donne généreusement, succède une véritable association », soutient Mamane Sani Adamou, d'Alternative espaces citoyens. Traduction : le Niger s'est fait gruger et ne profite en rien des fluctuations positives du marché de l'uranium. « Le Commissariat français à l'énergie atomique exigeant 100 000 actions à titre gracieux de la Somaïr ». Ce que le gouvernement nigérien aurait refusé, arguant que « l'équilibre en énergie entre une tonne de concentré d'uranium et 10 000 tonnes de pétrole, entraîne de facto un relèvement du prix de l'uranium de 5 250 000 à 220 millions de francs CFA, soit 42 fois plus ». Pour Mamane Sani Adamou, « la volonté des dirigeants de l'époque d'assurer un certain contrôle sur leurs ressources minières et de ne plus se contenter du milliard forfaitaire annuel octroyé par la France explique en grande partie le coup d'état militaire du 15 avril 1974 (qui renversa le premier chef de l'état nigérien Hamani Dior, ndlr) ». Depuis, rien n'a fondamentalement changé et les Nigériens, notamment ceux d'Arlit où est exploité le minerai, ne voient pas les retombées, sur leur vie quotidienne, de l'uranium dont le cours grimpe sur le marché mondial. Ainsi, la prise de contact, le 17 janvier dernier, de Dominique Pin, nouveau directeur général d'Areva Niger, avec les miniers, a tourné en recomposition de sa politique globale de management. Les salariés exigent de véritables retombées, dont l'équipement de la ville d'Arlit en infrastructures, soulignant qu'« après trente-six ans d'exploitation de l'uranium, les espaces forestiers ont reculé, la faune est inexistante dans un rayon de 400 km, les pâturages devenus rares à cause des rejets des industries, l'eau est contaminée et la fréquence des maladies respiratoires confirme l'irradiation des miniers et des populations ». Pour les membres d'Alternative espaces citoyens, « les conventions minières doivent être renégociées au mieux des intérêts du Niger, car elles présentent de profondes lacunes et reflètent une conception du développement désuète. Il faut élaborer un modèle de développement écologiquement et humainement soutenable ».
Ousseini Issa correspondant au Niger
Grosse arnaque
Après trente-six ans d'exploitation de l'uranium et 100 000 tonnes extraites, le Niger demeure un des pays les plus pauvres de la planète, occupant depuis plusieurs années le dernier rang dans le classement du Programme des Nations unies pour le développement. Mais le scandale ne s'arrête pas là. « à l'exception notoire des cadres (300 personnes) et ouvriers (2 000 personnes), qui ont des revenus nettement supérieurs à celui du Nigérien moyen (500 000 à 2 000 000 de francs CFA pour les cadres et 100 000 à 500 000 pour les ouvriers), on ne saurait parler de véritables retombées, ni pour les travailleurs ni pour les populations des zones minières. Les sous-traitants, recrutés par les filiales d'Areva-Cogema afin de réduire l'embauche d'ouvriers, ainsi que la population du département d'Arlit (à environ 1 300 km de Niamey, ndlr) qui abrite les sites miniers, apparaissent comme des laissés-pour-compte », explique Almoustapha Alhacen, coordinateur de la société civile d'Arlit. « Pourtant, 100 000 tonnes d'uranium représentent au prix d'achat de 2006 (25 000 F CFA/kg) la bagatelle de 2 500 milliards de francs CFA. Il est important de noter que c'est Areva qui l'achète à ce prix auprès du Niger. Sur le marché mondial, le prix du kilo varie actuellement entre 80 000 et 90 000 francs CFA. Si on part sur la base de 3 000 tonnes par an et de la part de 33 % qui revient au Niger, le pays perd beaucoup », estime Mamane Sani Adamou, d'Alternative espaces citoyens.
O. I.
Continental n° 59 - Avril 2007
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