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Forest Whitaker : Itinéraire d'un acteur majeur

Dix-neuf ans après avoir été consacré meilleur acteur à Cannes pour Bird, il vient d'être couronné par un Oscar à Hollywood pour son interprétation du despote bicéphale Idi Amin Dada dans Le Dernier Roi d'écosse. L'Américain Forest Whitaker a réussi à humaniser un dictateur ambigu dans ce film tourné en Ouganda avec des techniciens locaux. Portrait d'un comédien en osmose avec ses personnages.

Forest Whitaker : Itinéraire d'un acteur majeurForest Whitaker est un acteur étonnant. Soldat amoureux d'une femme piégée dans un corps d'homme (The Crying Game), tueur philosophe (Ghost Dog) ou génie du jazz rongé par ses démons intérieurs (Bird), ce gentil géant, qui a tourné avec Jean-Claude Van Damme comme avec le rappeur RZA, a obtenu l'Oscar du meilleur rôle masculin pour son époustouflante performance d'Idi Amin Dada dans Le Dernier Roi d'écosse. Ce film de Kevin MacDonald est un récit semi-romancé du règne sanguinaire du despote ougandais plus complexe qu'il n'y paraît. Bel exploit, qui est aussi un triplé : peu de temps avant son Oscar, Forest a été couronné (normal pour un roi d'écosse) meilleur acteur aux Golden Globe Awards. Puis en mars, ce sont les NAACP Image Awards qui lui attribuaient le prix du meilleur acteur. Une moisson miraculeuse. Et méritée.

Né le 15 juillet 1961 au Texas, Forest Whitaker avait déjà été sacré meilleur acteur au festival de Cannes en 1988 grâce à son interprétation de Charlie Parker dans le Bird de Clint Eastwood, faisant de lui le seul comédien à cumuler ce prix et un Oscar du meilleur rôle. Devenu acteur en 1982, après des années de théâtre et une brève carrière de footballeur, il a obtenu son premier rôle marquant aux côtés de Paul Newman en 1986 dans La Couleur de l'argent, confirmant sa stature d'acteur majeur dans Bird en 1988 et The Crying Game en 1992. À partir de là, on le retrouve dans des films divers, de la science-fiction grand public (Species) au film d'auteur plus exigeant (Smoke, d'après des nouvelles de Paul Auster). En 1993, Forest se lance dans la réalisation avec Strapped pour la chaîne de télévision HBO, puis au cinéma en 1995 pour Waiting to Exhale (banalement titré en France, Où sont les hommes ?).

Forest Whitaker : Itinéraire d'un acteur majeurIl commence mal le siècle nouveau en apparaissant dans le navet scientologue Battleship Earth avec John Travolta (2000). En 2006, il joue un rôle important dans la série culte The Shield, avant qu'on lui propose celui du général Idi Amin Dada. Un rôle en or que celui de ce dictateur à la réputation d'un « Ubu roi » cannibale, surtout pour un acteur comme Whitaker, végétarien convaincu ! Interviewé fin 2006 par Blackfilm.com, Forest soulignait que les rumeurs sur le cannibalisme supposé d'Idi Amin n'étaient pas fondées : « Je n'ai jamais parlé à quelqu'un qui m'a confirmé ça, et j'ai rencontré ses frères et sœurs, ses ministres, ses généraux, ses petites amies. Parmi tous ces gens qui l'ont connu, rencontré et avec qui il a travaillé, personne ne m'a dit ça. C'est de la propagande occidentale ». Car Forest Whitaker a voulu en savoir le maximum sur son personnage avant de se lancer dans cette aventure, dont une grande partie a été filmée en Ouganda. Comme en 2005 pour Shooting Dogs de l'Anglais Michael Caton-Jones, qui traitait du génocide rwandais sur les lieux mêmes des massacres de 1994, la production du Dernier Roi d'écosse a tourné là où se déroulèrent les événements tragiques qui ont accompagné la montée en puissance de ce dictateur sanguinaire (300 000 morts ougandais, si l'on en croit le carton noir qui défile avant le générique de fin). On retrouve donc dans ce long-métrage aux couleurs hollywoodiennes les mêmes décors, trente ans après, que ceux du documentaire de Barbet Schroeder Général Idi Amin Dada, qui fut précieux pour Whitaker dans son étude du personnage. « Je connais ce documentaire par cœur, ça a été un formidable outil pour moi parce que dans ce film, on voit Idi Amin dans toutes sortes de situations : avec ses ministres, ses enfants, en train de danser, de faire des discours, de discuter avec ses médecins », explique-t-il.

La force de Forest, c'est qu'il arrive à insuffler à Amin Dada une humanité, qui le rend par instants sympathique sans jamais gommer ce côté inquiétant qu'il a, même quand il est jovial. En empathie avec son personnage, Forest Whitaker a réussi à transformer cet « Ubu » sanguinaire en homme complexe, rongé par des forces contradictoires, mais capable d'avoir une vision pour son pays. Car au-delà du monstre paranoïaque, Forest évoque aussi cet aspect moins connu d'un dirigeant qui parlait une dizaine de dialectes et qui a contribué à faire naître un nouvel Ouganda. D'ailleurs, Whitaker retranscrit, avec son interprétation nuancée, le point de vue des Ougandais, qui sont au courant des centaines de milliers de morts causées par son règne, mais voient aussi Amin Dada comme un des derniers leaders africains ayant résisté à la mainmise occidentale, fustigeant les Anglais à la mentalité coloniale et s'inscrivant dans l'histoire comme un des dirigeants à poigne de l'Unité africaine. « Amin Dada a parlé à l'ONU en swahili, sa langue natale, et il a fallu traduire en anglais pour les autres membres. C'était inhabituel, et c'était un geste fort », raconte le comédien. Qu'on se rassure : sa performance extraordinaire dans ce « biopic » hollywoodien ne risque pas de réhabiliter ce personnage, mort dans son lit, à l'âge de 78 ans, le 16 août 2003 en Arabie Saoudite, où il avait trouvé refuge. Que jouer après un tel rôle ? Pour Forest Whitaker, les paris sont ouverts. On le verra bientôt dans cinq épisodes de la série Urgences (il incarnera un patient victime d'une erreur médicale). Et au cinéma ? « Rien n'est encore certain, déclarait-il fin 2006 à Blackfilm. com, mais quels que soient mes rôles, en tant qu'acteur, je fais toujours la même chose : je fais ce métier pour comprendre ce qui relie les gens. Et j'espère que mon travail peut être bénéfique pour les autres comme il l'est pour moi ».

Olivier Cachin

Continental n° 59 - Avril 2007

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