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GUINÉE : Fragile victoire de la rue

Après avoir fait de la résistance pendant plusieurs semaines contre la rue en colère, le chef de l'état guinéen, Lansana Conté, semble avoir enfin choisi la raison. Premier geste fort : il s'est résolu à renvoyer son Premier ministre contesté, Eugène Camara, et a accepté la nomination d'un autre, dit de « consensus », Lansana Kouyaté. Mais peut-on espérer que la « bonne volonté » affichée du président Conté se confirme durablement ? Rien n'est moins sûr.

Guinée : Fragile victoire de la ruePar quel miracle les « messieurs bons offices » de la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (Cedeao), emmenés par l'ancien président nigérian, le général Ibrahim Babangida, sont-ils parvenus à arracher à Lansana Conté, chef de l'état guinéen, une solution de sortie de crise acceptée par tous ? Le chef de la délégation ouest-africaine a-t-il eu recours à des menaces de sanctions ? Est-ce son amitié qui a pesé dans la balance pour faire plier Conté ? Ou celui-ci a-t-il tout simplement cédé à la rue déterminée, plus que jamais, à en finir avec son système ? Plusieurs semaines après la grave crise qu'a connue le pays et qui s'est soldée par plus d'une centaine de morts tombés sous les balles des militaires, les Guinéens s'interrogent encore sur le dénouement du bras de fer qui a opposé le régime et les syndicats soutenus par la population. « Seul Babangida sait comment il a ramené son ami de longue date à de meilleurs sentiments. En tout cas, cela a dû être difficile, car défié, Conté aurait pu encore continuer à se battre. Cette médiation fortement épaulée par Henriette Conté, la Première dame, nous a vraiment sauvés du naufrage », tente d'expliquer un habitué du Palais.

Quoi qu'il en soit, c'est une délégation de la Cedeao, toute auréolée de son modus vivendi, qui est apparue devant la presse le 25 février, pour annoncer les résultats de sa médiation. Pour la mise en œuvre de l'accord obtenu, Conté a même accepté que la société civile et les syndicats lui soumettent une liste de cinq noms de candidats potentiels pour la primature. Les frondeurs, qui avaient déjà déclaré à la délégation de la Cedeao qu'elle ne saurait quitter Conakry sans avoir trouvé une solution à la crise, n'espéraient pas mieux, après avoir renoncé à demander le départ du président. Même si Lansana Conté a expressément demandé aux médiateurs internationaux de ne pas faire figurer des têtes d'affiche de la classe politique sur la liste à proposer. Ce que Babangida transmettra fidèlement et courtoisement aux principaux leaders de l'opposition lors d'un huis clos.

Guinée : Fragile victoire de la rueDans les starting-blocks donc, il y avait quatre noms que Babangida se chargera de communiquer à son ami en personne, pour son choix définitif. Lansana Kouyaté de l'OIF (Organisation internationale de la Francophonie), Mohamed Béavogui du FIDA (Fonds international de développement agricole), Kabinet Komara d'Afrexim Bank, tous vivant à l'étranger, et enfin Thierno Saidou Diallo de la CNSS (Caisse nationale de sécurité sociale), le seul cadre local. L'heureux élu devrait répondre au profil dressé par les syndicalistes : un cadre compétent, intègre et patriote. Même si, au moment ultime, on a dû y ajouter le critère supplémentaire de « cadre d'envergure internationale ». Sitôt cette liste déposée au Palais, le président Conté, a nommé dès le lendemain l'oiseau rare, Lansana Kouyaté, jusque-là représentant spécial de la Francophonie en Côte d'Ivoire. Si la soudaine célérité du chef de l'état a pu surprendre, il faut dire qu'il s'agissait moins d'un geste de « bonne volonté », que d'une tactique pour prendre de vitesse les nombreux clans qui avaient chacun leur candidat. L'épouse du président, Henriette Conté, de même que le président ivoirien Laurent Gbagbo - un ami du chef de l'état guinéen - auraient beaucoup pesé dans le choix de Lansana Kouyaté. Une nomination quasi unanimement saluée, eu égard aux qualités et à l'envergure de Kouyaté, particulièrement apprécié pour son expérience diplomatique. « Cette nomination tombe à point nommé. La Guinée a plus besoin d'un diplomate que d'un technocrate pour cohabiter avec Lansana Conté », s'est réjoui Bâ Mamadou, porte-parole de l'opposition. Saran Daraba, ancienne ministre et membre de la société civile pense que la longue expérience du nouveau Premier ministre dans la résolution des crises est un atout majeur pour la Guinée. Optimisme mesuré de la part de Bachir Dougoun Diallo, membre de la coordination du Forum des jeunes de la société civile : « Mon espoir réside moins dans la nomination du Premier ministre qui doit prouver son efficacité que dans la capacité nouvelle du peuple à dicter sa conduite à tout dirigeant ». Dans tous les cas, depuis qu'il est aux commandes, Lansana Kouyaté est régulièrement interpellé dans la rue par ses concitoyens qui lui signalent qu'il n'a pas droit à l'erreur. Pour les rassurer, il s'est dit conscient des attentes des populations, avant de reconnaître l'immensité de sa tâche. « Aucun peuple n'est condamné au sous-développement », a-t-il déclaré. Ses pouvoirs ? Théoriquement, il en détient beaucoup. Sa lettre de mission et ses attributions lui donnent une marge de manœuvre qu'aucun de ses prédécesseurs n'a jamais eue. En tant que chef du gouvernement, c'est lui qui nomme et révoque aussi bien les ministres que les hauts cadres de l'état. Le président conserve le pouvoir de signer les décrets. Outre l'assainissement des finances publiques et la modernisation de l'administration, le nouveau Premier ministre a également en charge le processus politique et le dialogue national. Cela pour une durée de trois ans, ce qui équivaut au terme du mandat du chef de l'état.

Guinée : Fragile victoire de la rueDans le climat d'optimisme suscité par la nomination de Lansana Kouyaté, quelques sceptiques doutent encore de l'entière disposition de Conté à laisser les coudées franches à son Premier ministre. Adepte du pouvoir personnel et exclusif, l'homme a déjà usé cinq Premiers ministres par le passé. Quelles seront les limites de sa « bonne volonté », quand on sait que Kouyaté exerce un pouvoir délégataire au terme de l'article 39 de la Constitution ? L'idée de départ, qui consistait à constitutionnaliser le poste de Premier ministre pour l'affranchir du chef de l'état, a été abandonnée. Nombre de Guinéens pensent que Conté peut encore surprendre. Même s'il a beaucoup perdu de sa superbe, en raison de sa maladie. « L'important à présent n'est pas la personnalisation du débat, mais la volonté de sortir le pays de cette situation dans laquelle il a perdu, ces cinq dernières années, 40 % de son PIB. à cela tout le monde doit contribuer », dixit l'ex-Premier ministre Sydia Touré, président de l'Union des forces républicaines, parti d'opposition. En tout cas, pour sa prise de fonction, Lansana Kouyaté a eu droit à une investiture à Sékoutoureya, le Palais présidentiel officiel, inoccupé depuis sa reconstruction. Dignitaires du régime, diplomates et toutes les composantes de la nation étaient là. Faut-il y voir un signe de « bonne volonté » de la part de Conté ? Rien n'est moins sûr. Quoi qu'il en soit, la France, les états-Unis, la Chine, l'ONU, le FMI et bon nombre d'autres organisations dont les représentants ont rendu visite au nouveau Premier ministre affichent un optimisme de rigueur et se disent rassurés par le profil de l'homme et les nouvelles perspectives liées à son action. Les semaines à venir indiqueront si l'on assiste actuellement à une sortie de crise durable ou à un simple intermède miraculeux.

Sékouba Savané, correspondant

en Guinée, et Shagari Adé

Lansana Kouyaté, portrait express

Lansana Kouyaté, 56 ans, originaire de la Haute-Guinée, marié et père de trois enfants, est, depuis le 26 février, le Premier ministre de « consensus » de son pays. Son parcours rassure ses compatriotes. Jusque-là représentant du Secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) à Abidjan, il a une longue carrière dans la diplomatie internationale.

Ce diplômé de l'école supérieure d'adminis-tration de l'université de Conakry (1975) a servi comme sous-secrétaire général de l'ONU aux Affaires politiques en charge de l'Afrique, de l'Asie occidentale, du Moyen-Orient. Il fut aussi chargé des Affaires du Conseil de sécurité (1994-1997). Médiateur dans le conflit somalien (1994), il a exercé les fonctions de secrétaire exécutif de la Cedeao (1997-2001). Il a fait de la facilitation aussi bien dans la crise togolaise que celle de la Côte d'Ivoire pour le compte de l'OIF. Lansana Kouyaté ne se trouve pas dépaysé en Guinée. Il y a effectué l'essentiel de son cursus universitaire, et a également longtemps servi l'administration guinéenne en tant que responsable d'entreprises et fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères avant d'être ambassadeur dans plusieurs pays.

S. S.

Continental n° 59 - Avril 2007

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