Avec son dernier roman, Les Sirènes de Bagdad, l'écrivain algérien ouvre les portes d'un conflit sanglant à travers le prisme de l'intimité de ses personnages.
Chaque livre de Yasmina Khadra est avant tout une prise de position qui se veut ouverture sur les incompréhensions de notre monde. Il s'en explique : « Projeter le lecteur occidental dans l'Afghanistan des talibans, dans le conflit israélo-palestinien, ou dans l'Irak d'aujourd'hui, c'est lui donner un accès plus direct à la mentalité orientale ». Il y est donc question de mentalités, de visions du monde, des êtres et des choses. Recomposer ces valeurs, les décrypter, voilà l'enjeu romanesque de Yasmina Khadra. Après Les Hirondelles de Kaboul (Afghanistan) et L'Attentat (Israël ; Prix des libraires 2006), Les Sirènes de Bagdad (Irak) est le troisième volet de la trilogie que l'auteur consacre au dialogue de sourds opposant l'Orient et l'Occident. Ce roman situe l'origine de ce malentendu dans les mentalités. Avec cette trilogie, l'écrivain s'installe au cœur du monde, un monde en pleine redistribution de rôles et de pouvoirs, sous la bannière du sang et des larmes, des frustrations et des rancœurs. Les premiers lecteurs de Yasmina Khadra, romancière algérienne, ne se doutaient certainement pas qu'ils se trouvaient devant un cas relevant du syndrome Romain Gary ou Fernando António Nogueira Pessoa. Celui de la double identité qui va au-delà du simple pseudonyme. Cette romancière, au talent et à l'audace novateurs, qui s'installait dans un paysage littéraire ayant toujours su donner des écrivains de grande stature, se révélera être un homme. En réalité, Yasmina Khadra est Mohamed Moulessehoul, ancien commandant de l'armée algérienne. Les raisons et les circonstances du choix de son nom de plume sont liées à l'amour et au respect qu'il voue à son épouse. L'homme rend ici à la femme aimée, mais aussi à toutes les femmes algériennes qu'il considère comme les garantes d'une nation, un hommage appuyé. Sacré parcours que celui de Mohamed Moulessehoul, depuis son entrée à l'école des cadets d'El Mechouar jusqu'à ce qu'il devienne Yasmina Khadra. Né d'un père officier et d'une mère nomade, dont la fonction dans sa tribu saharienne était de conter, l'enfant héritera de cet art, et le bonifiera dans l'écriture, racontant le monde avec ses yeux, son expérience et ses valeurs. L'Algérien Mohamed Moulessehoul, après avoir écrit en arabe, devenu Yasmina Khadra, écrivain de langue française, conservera en lui le besoin de dire le monde. Une nécessité qui s'égrènera à travers une œuvre quasiment autobiographique, accompagnée par un personnage emblématique, le commissaire Llob, hors normes, singulier, miteux et ingénieux à la fois. Une œuvre hétérogène avec notamment : Morituri, L'Écrivain, ivre de souvenirs, L'Imposture des mots, Cousine K., Les Agneaux du Seigneur, À quoi rêvent les loups. Une œuvre dont la langue lyrique et écorchée abonde de métaphores travaillées à partir d'expressions venant parfois de l'oralité. L'auteur ne cache pas ses influences, qui vont de Camus à Kateb Yacine, de Nazim Hikmet à Nietzsche, en passant par Dostoïevski, Steinbeck et Gorki. Il faut avouer qu'il se trouve là en très bonne compagnie. Il lui fallait néanmoins inventer sa propre griffe, une langue d'écriture, une musique intérieure. C'est dans son Algérie natale, sa vie, ses souvenirs, ses convictions d'ancien soldat, qu'il ira tout puiser. Pas étonnant qu'il place le lecteur dans la posture du narrateur, au point que celui-ci s'identifie aisément aux personnages. L'Algérie natale de Yasmina Khadra est une Algérie où les abus, l'horreur, et la mort donnée au nom d'une croyance côtoient la douceur de vivre, l'élégance des femmes et les rêves des enfants.
Caya Makhélé
Continental n° 58 - Mars 2007
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